N° 29, avril 2008

Au Journal de Téhéran

L’influence de l’archéologie sur l’Histoire (I)


Saïd Naficy

Voir en ligne : Deuxième partie


21 Farvardine 1318
11 Avril 1939


Conférence faite au Musée de Téhéran par M. Saïd Naficy, professeur d’histoire et d’archéologie à l’Université de Téhéran et membre de l’Académie iranienne

Je suis content de pouvoir enfin vous parler ici des antiquités de notre pays, surtout après une excursion de 10 jours dans la province du Khouzestân, voyage qui avait pour but de renouveler mes sentiments au sujet de notre histoire. Je suis revenu de cette excursion avec une nouvelle conviction et c’est tout empreint d’elle que je vais vous entretenir.

Vous avez tous voyagé, sinon dans les provinces lointaines, du moins aux environs de Téhéran et vous avez probablement remarqué que sur notre territoire se trouvent un grand nombre de petits monticules appelés communément "tappeh". Vous avez peut-être pensé que ce sont là des collines naturelles ; mais aujourd’hui avec tous les moyens scientifiques que nous avons à notre portée, surtout aériens, nous pouvons affirmer que la plupart de ces collines ne sont pas naturelles et qu’elles contiennent le plus souvent des antiquités plus ou moins importantes.

Je me souviens d’un vers qu’on attribue à Khayyâm, et qui dit : "O terre, si l’on pouvait ouvrir ta poitrine, que de perles précieuses on trouverait dans tes entrailles". Le poète a peut-être voulu faire allusion aux mines et aux métaux précieux qui se trouvent cachés dans la montagne. Mais il a également pu vouloir dire que la terre de l’Iran contenait nombre d’objets précieux dont la mise à jour nous éclairerait sur notre passé historique.

En effet, notre pays a été couvert depuis l’antiquité de grandes villes dont il ne reste aujourd’hui aucune trace et qui sont enterrées dans les profondeurs de notre territoire. La découverte de chacune d’elles est pour notre histoire d’une importance primordiale.

Il y a dans l’histoire des périodes dont on possède des documents écrits mais il y en a d’autres, plus grandes, qui ne sont éclairées par aucune espèce de documents de ce genre. Ceci est vrai pour tous les pays, surtout pour le nôtre, où les invasions successives ont détruit tout ce qui pouvait nous servir de point d’appui pour faire notre histoire.

D’autre part, les documents écrits appartiennent en général à la période que l’on appelle "historique". Pour nous la période historique commence seulement avec les Achéménides. Mais il faut considérer que depuis le jour où une civilisation s’est formée sur la terre d’Iran jusqu’à aujourd’hui, s’est écoulé plus de 5000 ans. Il n’y a aucun renseignement écrit appartenant à la période comprise entre le 3e millénaire avant J.-C et la période pré-achéménide. De la période achéménide jusqu’à la conquête arabe les documents ont disparu. Il nous reste seulement un peu plus de 1000 ans où nous possédons des renseignements précis et portés sur papier.

Pour la préhistoire de l’Iran, c’est-à-dire pour la période qui commence vers la moitié du 4ème millénaire avant J.-C. et qui finit à l’avènement de la dynastie achéménide et la formation de l’empire des Perses, nous n’avons pas d’autres ressources que de nous reporter aux fouilles qui ont été et qui seront encore pratiquées dans les différents endroits de notre pays.

Bas-relief de Darius Ier, Takht-é Djamshîd, province de Fârs

En ce qui concerne l’époque achéménide, jusqu’à la conquête arabe nous possédons quelques renseignements en langue grecque et latine. Mais il faut considérer que ces renseignements ont été fournis par des auteurs dont la nationalité les poussait trop souvent à nous présenter sous un angle désavantageux pour nous. Ils parviennent de peuples avec qui nous étions en guerre ou avec qui nous avions des rivalités. Quelquefois les auteurs de ces renseignements sont des historiens qualifiés, mais qui malheureusement ne connaissaient pas assez bien notre pays pour que leurs renseignements puissent avoir une valeur réelle. Ils avaient entendu parler de l’Iran par des gens qui y avaient voyagé et ils se sont appuyés sur des paroles de ces voyageurs.

Il ne nous reste donc pas d’autre moyen, pour écrire l’histoire de ce temps, que de nous reporter aux documents iraniens de l’époque, c’est-à-dire aux inscriptions ou aux données archéologiques fournies par la terre même où nos ancêtres ont vécu.

Dans les fouilles on rencontre très souvent des couches archéologiques qui ne sont pas sans ressemblance avec des couches géologiques. On rencontre en Iran des sites formés de 15 couches, de quinze civilisations placées les unes sur les autres, et appartenant à des époques différentes. Ceci est le résultat du fait que les villes d’autrefois au contraire des palais royaux et des monuments religieux, étaient faites de terre crue et n’avaient pas une grande solidité. Ces villes ou villages une fois délaissés par les habitants, soit à cause des invasions, soit à cause de la formation d’un grand centre à proximité qui attirait les habitants, soit par un tremblement de terre ou un autre événement du même genre, tombaient automatiquement en ruines et leurs débris formaient des espèces de petites collines ou monticules appelés "tappehs".

Quand après cent ou deux cents ans, et quelquefois même plus, le souvenir de la guerre est effacé, d’autres peuples quelquefois appartenant à une autre civilisation ont voulu reconstruire une agglomération à cet endroit, ils n’ont pas éprouvé le besoin de dégager le site et d’enlever la terre. Ils ont construit la nouvelle ville au dessus de l’ancienne. C’est ainsi que différentes générations appartenant à des civilisations variées se sont accumulées les unes sur les autres et ont formé des promontoires qui nous servent aujourd’hui de champs d’investigations. Faire un sondage au sommet d’un "tappeh" et découvrir ces différentes couches les unes après les autres, pour arriver enfin au sol vierge, où le premier être humain a choisi son lieu d’habitation, est un travail très intéressant, mais qui demande à être fait par des spécialistes, si l’on désire avoir des renseignements précis. Une saison de fouilles nécessite de longues heures de travail sous le soleil et dans la poussière des chantiers et un séjour prolongé dans des endroits souvent malsains et toujours dépourvus d’êtres vivants. Pourtant, il n’y a pas de plus grand plaisir que d’assister à des fouilles scientifiques et archéologiques, et j’ai eu pour ma part à deux reprises le bonheur d’y assister et j’en ai conservé un très bon souvenir.

Il faut savoir que les couches archéologiques ne sont pas toujours régulières ; entre deux civilisations se trouve ce que l’on appelle la couche de transition pendant laquelle l’ancienne civilisation n’est pas encore tout à fait éteinte et la nouvelle pas tout à fait formée. Ces couches de transition peuvent être plus ou moins épaisses.

Après cette introduction nous allons essayer de voir dans quelle mesure l’archéologie peut être utile ou plutôt nécessaire à l’histoire et quels sont les résultats que l’historien peut tirer de la collaboration de ces deux sciences. Pour faire l’histoire de la période postérieure à la conquête arabe, on peut se contenter de renseignements donnés par les manuscrits des auteurs contemporains. En ce qui concerne la période antérieure à cette conquête, le seul moyen est de se reporter aux données fournies par les fouilles et découvertes archéologiques et de les confronter avec les documents grecs ou romains et obtenir ainsi des renseignements qui peuvent nous servir pour l’histoire. On peut facilement se rendre compte que l’histoire de l’Iran pendant la période antérieure à la conquête arabe est peu stable ; chaque nouvelle découverte peut changer du tout au tout les idées déjà acquises. De ce fait résulte que l’histoire et l’archéologie sont deux sciences qui se rattachent intimement ; si l’on veut faire une comparaison on peut dire que l’archéologie est la grammaire et l’histoire la littérature.

Tout historien doit connaître à fond l’archéologie ; la connaissance de cette science se heurte à des difficultés : notre territoire est très vaste et contient plusieurs civilisations ayant vécu à des époques différentes. Car l’Iran a été depuis toujours un carrefour où les civilisations se sont rencontrées, de leur mélange sont sorties de nouvelles civilisations. Notre pays a donc toujours été un centre de culture et c’est pourquoi dans tous les coins de notre territoire se trouvent cachés des trésors qui pourraient servir pendant des siècles comme base de l’histoire des peuples.

Pour pouvoir conserver tous ces trésors cachés sous la terre, nous devons garder le secret de leur existence avant qu’une fouille scientifique y soit pratiquée. Quand nous commençons à faire des fouilles dans un endroit quelconque il faut que nous en tirions tout ce qu’elles peuvent donner et ne jamais laisser le site sans surveillance afin que les marchands et fouilleurs clandestins ne puissent y avoir accès.

Bas-reliefs à Takht-é Djamshîd, province de Fârs

L’étude de l’histoire de l’art et l’archéologie d’un peuple demande préalablement la connaissance d’autres sciences ; il faut avant tout connaître l’histoire de l’art de chaque époque. Ensuite il faut connaître les différentes langues de ces civilisations et pouvoir déchiffrer leur écriture. Enfin il faut être historien, c’est-à-dire connaître tous les détails de l’histoire de chaque époque. En résumé, celui qui décrit l’histoire d’un peuple ou d’une époque doit se placer dans cette époque, y vivre entièrement et être au courant de tous les détails de son histoire.

Citons comme exemple l’histoire des Achéménides : autrefois, on ne possédait que des renseignements très généraux sur cette époque ; du jour où l’on commença à faire des fouilles sur les sites achéménides, une foule de choses concernant la vie de ces temps cachées pour nous jusqu’à ce jour, se présentèrent à nos yeux et nous donnèrent des détails dont la connaissance n’est pas sans importance pour la reconstitution de l’histoire de ce temps.

Ces détails, nous n’avons plus besoin d’aller les voir à Persépolis, ils sont là dans notre musée, exposés d’une façon avantageuse. Ils constituent pour nous de vrais documents, des documents qui ne mentent pas, qui n’exagèrent pas. Ils nous présentent la vérité historique dépourvue de tout parti pris. Une visite au Musée nous renseigne aujourd’hui plus qu’une journée d’études dans les manuels d’histoire. Ses différentes vitrines peuvent être considérées comme des pages de l’histoire de la vie sociale de l’Iran antique.

Un autre sujet d’histoire éclairé par l’archéologie est celui qui concerne la victoire de Chapour sur Valérien. Un bas-relief sculpté au flanc des rochers, aux environs de la ville de Chapour, a immortalisé cette conquête. D’autres reliefs rupestres des périodes Achéménide et Sassanide nous montrent des détails concernant le costume porté par le roi et sa suite, les différentes sortes de chapeaux usités à ces époques et la mode se rapportant à la barbe et à la moustache.

Les historiens ont rapporté que la religion de Zoroastre exigeait l’exposition des morts à l’air libre. L’existence de nombreuses tombes monumentales taillées au flanc des montagnes nous prouvent que cette loi religieuse n’était pas généralement appliquée, au moins pour les souverains. Ces tombeaux rupestres sont difficilement accessibles, ce qui indique le désir de conservation des morts. Le tombeau de Darius III est placé dans un endroit élevé de la montagne et on y accède par des chemins difficiles. Au moment où je visitai ce tombeau avec un groupe d’étudiants, j’y remarquai une pierre creusée en forme de baignoire, ayant 90 cm de profondeur, pouvant contenir facilement un homme étendu. Je me souvins alors d’un texte rapporté dans certains livres d’origine iranienne prétendant que les souverains Achéménides étaient placés auprès de leur mort dans des cercueils de pierre, couvert de miel. Nos ancêtres avaient-il l’habitude de baigner leur mort dans un liquide transparent, inconnu de nous, qui empêchait la décomposition ? Ce serait, si cela existait, quelque chose comme la momie, mais je n’ai aucune preuve de l’existence de cette pratique.

A suivre...


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