N° 16, mars 2007

Une analyse des origines culturelles du tapis persan


Maryam Kowssari


Malgré l’ancienneté de l’histoire du tapis persan, la maîtrise technique et le savoir empirique dont disposent les Iraniens, le manque d’une approche scientifique et la méconnaissance des aspects pratiques et expérimentaux de la production du tapis sont évidents.

Ces lacunes deviennent encore plus frappantes si l’on y inclut le manque d’intérêt dont fait preuve la jeunesse iranienne pour tout ce qui concerne les valeurs qualitatives et identitaires rattachées à l’art du tapis. Ceci met d’ailleurs en évidence l’absence d’une histoire écrite des valeurs sociales et culturelles de cet art.

Par ailleurs, dans un monde où l’analyse scientifique des aspects de la vie sociale tend à devenir omniprésente, il serait simpliste d’envisager l’exportation et la commercialisation d’un produit sans pour autant tenir compte de ses caractéristiques qualitatives. Ceci est d’autant plus valable lorsqu’il s’agit d’un produit tel que le tapis, dont les valeurs culturelles et artistiques sont inhérentes à sa "qualité".

L’importance économique du tapis artisanal est à l’origine de l’habituelle approche traditionnelle et commerciale qui tend à minimiser l’aspect artistique et culturel, parfois au point de faire disparaître quelques unes des perspectives les plus importantes du tapis.

Dans la mesure où l’attribution d’un concept aussi vaste que la "culture" est inappropriée à un produit tel que le tapis artisanal, on pourrait s’interroger sur la place que cet art occupe dans la culture iranienne.

Tapis de style Gol-farang Shâh Abbâsi.

Dans ce cas deux questions se posent :

- Pourquoi le tapis persan renferme-t-il un aspect culturel et extra-commercial ?

- Comment pourrait-on définir ses bases culturelles ?

En ce qui concerne le premier point, on peut dire que l’aspect culturel du tapis persan est la cristallisation de l’identité traditionnelle et sociale de l’Iran.

La comparaison qualitative des tapis anciens et des tapis actuels nous fournit la preuve de l’idée selon laquelle ces produits sont issus de périodes très différentes, et qu’ils sont avant tout le fruit du travail d’hommes aux mentalités et aux valeurs très différentes.

Tissé à partir de matières premières de troisième rang, teint avec des couleurs chimiques en lieu et place de couleurs naturelles autrefois utilisées, et comprenant des motifs non authentiques, le tapis actuel a connu, si on le compare au tapis ancien, une importante dégradation de sa qualité.

Le tapis persan est en soi un art unique au monde, qui intègre les particularités folkloriques et populaires garantes de sa valeur matérielle.

La peinture occidentale du XIe siècle témoigne du fait que les tapis persans étaient grandement appréciés par les amateurs d’art européens. On voit dans ces tableaux des tapis persans orner les palais d’Europe. La beauté des motifs et la diversité des couleurs ont inspiré les plus grands peintres européens tels que Rubens et Van Dick et plus récemment, la génération des pionniers de la peinture moderne dont Cézanne, Monet, Paul Klee, Mondrian et autres.

Dans les Chefs-d’œuvre de 1’Art Persan Pop écrit : "Chez les occidentaux, c’est l’art du tapis qui représente le mieux l’art persan".

Tapis de Tabriz à motif de mâhi.

Malheureusement, nous avons très peu d’informations concernant les bases culturelles de cet art. Ceci s’explique peut-être par le fait que le tapis persan a toujours été un produit artisanal accessible, tissé dans des conditions rudimentaires qui ne nécessitaient pas une organisation complexe.

Le déclin de la qualité de ce produit durant les dernières années, qui se caractérise par la disparition de plusieurs centres de production authentiques et le rejet des motifs originaux, se traduit par une grosse perte d’acheteurs potentiels et démontre la négligence frappante et le manque d’une planification méthodique dans ce domaine.

On peut brièvement aborder la question de la perte des marchés étrangers. L’idée selon laquelle le tapis persan doit se modifier selon la mode et suivre les tendances et les goûts actuels est complètement erronée. Les produits modernes tels que la moquette, les tapis mécaniques et autres sont des fabrications temporaires destinées à un usage à court terme, et leur aspect décoratif est dû à une technique élaborée ne puisant pas sa source dans une identité spécifique et un passé culturel. Au contraire, le tapis persan, produit culturel par excellence, doit avant tout sa valeur à une présence humaine dotée d’un long passé historique et social.

Certes, les exigences d’une clientèle internationale sont importantes, mais tout changement dans cet art nécessite le respect de certaines limites, dont la négligence conduira à une dégradation sérieuse. Si dans le passé le tapis iranien exporté à l’étranger n’avait pas de réels concurrents, c’était justement grâce aux particularités identitaires qui le différenciaient des autres gammes de produits. Il ne faut pas oublier que le côté innovateur et dynamique de cet art a permis son adaptation aux différentes périodes, de l’époque Safavide jusqu’à nos jours.

Tapis de Kermân

L’affaiblissement de la place du tapis persan au sein du marché mondial est principalement causé par l’utilisation de motifs répétitifs et limités comme les motifs en médaillons, le genre Eslimi, Gol-Farang [1], Mâhi [2], etc., l’abus de couleurs non authentiques et dépourvues de charme, et dans tout les cas, une baisse générale de la qualité.

Pour comprendre l’importance majeure des deux éléments couleurs / motifs, référons-nous aux âges d’or du tapis persan :

D’abord, la période Safavide. Les caractéristiques des tapis de cette époque, d’une perfection peu égalée, sont suffisamment reconnues.

La deuxième période est plus problématique. Elle débute avec l’ère Pahlavi, et marque la fin de deux siècles de stagnation durant l’époque Qâdjâre. Cette période est caractérisée par le développement des aspects commerciaux du tapis, la présence de producteurs multiples, d’abord étrangers, puis Iraniens, et la participation de dessinateurs hautement qualifiés et de maîtres artisans coloristes. Ces efforts redonnent très vite au tapis une qualité comparable à celle de l’âge d’or safavide.

La comparaison de ces deux époques clarifie deux points importants :

- Le point commun de ces tissages est l’originalité des motifs du tapis, purement iraniens, comprenant en particulier des motifs régionaux et folkloriques.

- Le choix des couleurs naturelles, magistralement combinées par les maîtres iraniens, une matière première obtenue des meilleures laines et enfin une éthique morale garantissant une qualité de fabrication sans défaut, sont à l’origine du grand art de cette période.

Tapis de Kermân

Les tapis de l’époque safavide étaient en général de grand format et dessinés par des dessinateurs renommées dans les ateliers urbains, sous la surveillance des maîtres. Malgré leur grande valeur financière, ces tapis n’étaient pas destinés au commerce et étaient souvent commandés par des hautes figures de l’aristocratie de l’époque. Dans les fabrications des premières années de la dernière décennie, parallèlement à la production citée ci-dessus, il existait également une fabrication massive de tapis inspirés par l’imaginaire rural et tribal, avec des particularités ethniques basées sur les légendes historiques écrites et orales. Plus de vingt mille centres de production se consacraient à ce type de fabrication. Cécile Edwards, elle-même commerçante et experte en tapis, le démontre dans son ouvrage intitulé Le tapis Persan avec des présentations de tapis de petit format, mettant en valeur un art pur, riche, original et en même temps, hautement commercial.

Comment les particularités structurelles deviennent identitaires ?

La continuité historique de la production du tapis et la présence des amateurs au cours des différentes périodes, démontrent le fait que l’aspect culturel du tapis persan primait sur sa dimension commerciale et financière. Comme on l’a déjà évoqué plus haut, les particularités techniques du tapis persan, constitutives de son identité, ont été les garants de sa qualité exceptionnelle. La laine employée dans le tissage des anciens tapis iraniens, ainsi que les couleurs naturelles obtenues des plantes telles que la garance, la noix, la feuille de vigne, etc. qui sont toutes des plantes régionales, sont des produits purement iraniens. La qualité exceptionnelle de ces matières premières et leur adaptation au présent, donnaient au tapis persan une durabilité sans pareil.

Il serait intéressant de savoir que la maîtrise de cet art sur l’ensemble d’un territoire aussi vaste, présentant une diversité géographique exceptionnelle, a permis une création artistique variée, diverse et originale dans toutes les régions. La même matière première, par exemple la couleur de la garance [3], donne un résultat nettement différent selon qu’elle est employée par un artisan de Kermân ou par un spécialiste du Kurdistan [4] iranien.

Tapis du Kurdistan

Selon une idée fausse et largement répandue, le dessin est un élément constant et répertoriable, dont on peut multiplier la reproduction à l’infini soit manuellement, soit grâce à des procédés industriels. Même si certains dessins typiques du tapis persan ont subi ce sort, ils ont néanmoins gardé certaines différences selon leurs régions de production : le dessin intitulé Mâhi (voire la notice) est reproduit dans plus d’une centaine de versions.

Encore une fois, la diversité et la richesse culturelle de l’Iran interviennent comme le garant de l’originalité de l’art du tapis iranien, difficilement reproductible à l’étranger. C’est d’ailleurs l’imitation de certains motifs persans qui est souvent évoquée comme la raison principale de la chute des ventes des tapis iraniens sur les marchés étrangers. Bien que cela relève du domaine des experts, seule une catégorie particulière de tapis issus d’ateliers urbains, aux plans dessinés ou même imprimés et accessibles hors de nos frontières, a pu être reproduite par les étrangers. Parallèlement à cela, le tissage mécanique, qui reprend les motifs artisanaux, contribue largement au déséquilibre de ce marché particulier.

La gamme la plus riche et la plus originale reste celle du milieu rural, où le tissage se fait de façon improvisée, sans plan de dessin défini. Ces tapis sont plutôt inspirés des schémas régionaux et ancestraux. Dans le cas où ce secteur bénéficierait d’aides sérieuses, il pourrait garantir la survie et la continuité de l’art du tapis iranien.

Enfin, concernant les limites géographiques, historiques et culturelles des motifs des tapis iraniens, il faut rappeler que l’ancienne Perse comprenait les vastes territoires de l’Asie centrale et de l’Afghanistan. Ces régions ne font plus partie de l’Iran actuel, mais reproduisent toujours les motifs traditionnels de l’Iran. La ville d’Herat, l’un des principaux centres de l’ancienne culture persane, en est un exemple. C’est dans cette ville qu’a vécu l’un des maîtres de la peinture, Kamâl-ed-Din Behzâd [5], qui a introduit les motifs des coupoles et des tapis iraniens dans la peinture de l’Ecole de Herat. Il aurait fallu répertorier certains travaux des grands dessinateurs urbains afin de soutenir les maîtres de ce métier, d’autant plus que c’est l’élément humain qui y joue le rôle le plus important.

Si on constate une floraison d’une production de masse basée sur le design industriel et la fabrication mécanique, celle-ci est due aux moyens illimités qu’offre l’industrie moderne. L’artisanat traditionnel connaît quant à lui un développement moins important en ce sens qu’il dépend directement des particularités régionales et surtout de la créativité humaine. Il est évident que c’est cette deuxième catégorie qui garantit la survie de la culture et l’identité du tapis. Enfin, il faut admettre que la transformation des sociétés rurales et tribales en sociétés urbaines et les modifications des mentalités ont certainement contribué à l’utilisation des moyens modernes tels que le graphique et l’ordinateur dans l’industrie du tapis.

La sauvegarde de l’art traditionnel du tapis nécessitera peut-être le déploiement de moyens modernes et scientifiques, qui serait ainsi mis au service des valeurs nationales et culturelles anciennes.

Notes

[1Gol-Farang : motif aux bouquets de fleurs répétitifs inspiré des tissages et tapis français et européens.

[2Mâhi : motif semi géométrique qu’on trouve spécialement dans les tapis de Tabriz (Azerbaïdjan).

[3Kermân : ville située dans le sud-est de 1’Iran.

[4Kurdistan : région située dans l’ouest de l’Iran.

[5Kamal-al-Din Behzâd : l’un des maîtres de la miniature persane de l’époque Timuride, décédé en 1516 ap. J-C.


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