N° 16, mars 2007

Le cinéma, la croyance, le sacré à l’Université des Arts de Téhéran


Reportage et entretien réalisés par

Amélie Neuve-Eglise


Durant trois jours [1], le colloque intitulé Le cinéma, la croyance, le sacré organisé par Agnès Devictor en collaboration avec l’IFRI et l’Université des Arts de Téhéran, a rassemblé des chercheurs français et iraniens qui ont échangé leurs points de vue sur leur conception du sacré et de sa relation à l’image cinématographique, au travers d’analyses et de tables rondes auxquelles ont également participé diverses personnalités du cinéma iranien dont le réalisateur Abbas Kiarostami. Les différentes interventions ont également été accompagnées de la projection de films tels que Ponette de Jacques Doillon, Un condamné à mort s’est échappé de Robert Bresson, Où est la maison de mon ami ? d’Abbas Kiarostami, ou encore Stalker d’Andreï Tarkovski.

Les débats ont mis en lumière la place de la spiritualité dans le cinéma iranien et occidental, ainsi que les différents rapports de ces cultures à l’image. Cependant, ils ont avant tout révélé une grande diversité dans la façon de concevoir et de définir le sacré : alors que pour la majorité des intervenants iraniens présent, il ne se conçoit que dans un rapport avec le divin, les chercheurs français invités ont souligné qu’il pouvait également se trouver, se " révéler " au sein même du profane. En suivant cette conception, il renvoie donc ici davantage à tout ce qui dépasse l’homme, le fait sortir de lui-même et peut l’unir à l’autre, sans forcément être appréhendé dans une relation verticale avec une divinité quelconque. Nous allons donc retracer les principaux éléments d’analyse évoqués par les intervenants français durant ce colloque concernant cette présence du sacré dans le monde profane et dans des œuvres cinématographiques ne se rattachant pas explicitement à une tradition spirituelle quelconque.

Jean-Michel Frodon, Abbas Kiarostami, Azita Hempartian, Agnès Devictor et Alain Bergala durant une des tables rondes du colloque.

Au travers d’une analyse des films d’Andreï Tarkovski [2], Marie José Mondzain, chercheur au CNRS et spécialiste de l’image, a souligné que le sacré pouvait se trouver au cœur même d’une œuvre profane, dans tout commencement - un départ, une naissance, un envol - qui renvoie à une sorte de nativité, et où le sacré devient alors "l’incarnation du sens dans le corps du monde". Le cinéma de Tarkovski met ainsi en lumière " la sacralité naturelle de la vie, de toute vie " et présente une conception du sacré qui se situe au-delà de tout cadre préétabli, pour devenir essentiellement " une puissance sismique, un fracas de la nature qui peut aussi bien être destructeur que constructeur [...], une énergie instituante qui ne se laisse contrôler par aucune institution ". Il réside donc au cœur de la vie, dans tout mot ou tout bruit pouvant en lui-même receler une annonciation, un appel, prémisse d’un nouveau départ, d’une nouvelle naissance.

Cette dimension sacrale du profane fut également soulignée par Jean-Michel Frodon, directeur des Cahiers du Cinéma, au cours de son analyse d’Un condamné à mort s’est échappé de Robert Bresson. Au travers d’un projet d’évasion préparé et " réalisé " par de multiples actions quotidiennes matérielles (gratter la colle des planches de bois de sa porte, tisser des cordes...), un soldat français emprisonné dans une prison allemande accomplit en même temps, au travers de cette " mystique de l’action quotidienne" ou se crée une relation intime entre les objets et les êtres, le sauvetage de son esprit et de son âme. En abordant un sujet concret, Bresson convertit alors son film en "une parabole sur la liberté de l’homme face à la réalité de ses conditions d’existence, au nom de ce qui à la fois le dépasse, le justifie et le sauve". Au-delà de toute transcendance, le sacré est donc étroitement lié au quotidien, aux actions les plus concrètes et les plus simples, qui donnent à voir " l’invisible comme habitant intensément le visible ".

Un condamné à mort s’est échappé de Robert Bresson

Au travers d’une comparaison de la notion d’épiphanie dans le cinéma d’Abbas Kiarostami et de Roberto Rossellini, Alain Bergala, critique et professeur de cinéma, a quant à lui évoqué certains traits communs dans leur façon de filmer la confrontation d’un personnage avec une réalité qui lui est étrangère, aboutissant par la suite à une prise de conscience et à un changement radical de son rapport avec le milieu qui l’entoure. Les films de Kiarostami nous font de nouveau percevoir la présence du sacré dans le monde profane au travers de la présence du vent, d’un orage, pour partager avec Rossellini " l’émotion quelque peu surnaturelle de ce qui surgit de la nuit, de sous la terre, du bas du cadre, et qui vient troubler la logique de l’espace et du temps profane ". Même si leur conception et leur façon de filmer cette présence du sacré dans le monde diffère profondément et tend à se faire plus discrète et moins explicite dans le cinéma de Kiarostami, les deux réalisateurs se rejoignent cependant dans leur conception du cinéma, qui doit laisser le spectateur libre de réfléchir pendant le film sans ce voir imposer au préalable un cadre de réflexion défini par la réalisateur, afin que " la combinaison des deux imaginaires, celui du cinéaste et du spectateur, crée une véritable œuvre plus durable, plus authentique ". Le cinéma devient alors un véritable appel à la réflexion où le spectateur " peut, devant les images, penser à sa propre vie et à sa place dans le monde ". Aurore Renaut, doctorante en études cinématographiques, a complété l’exposé en analysant la notion de sacré dans l’œuvre télévisuelle de Rossellini, mettant en scène un Jésus démythifié afin de " comprendre et de donner à comprendre qui était cet homme sans l’envelopper d’une aura mystérieuse mais en lui restituant sa dimension humaine ". De par cette volonté de mettre avant tout en scène l’homme de chair et non d’exalter sa sacralité, il s’adresse au téléspectateur sans parti pris et lui laisse le choix de croire ou de ne pas croire. De par cette liberté qu’il donne, " il vide les miracles de leur fonction de croyance et restitue la seule histoire des hommes, ce qui était l’essence même de sa mission pédagogique ".

Stalker d’Andreï Tarkovski

A l’inverse, un événement souvent traité sous un angle politique et social tel qu’une guerre, peut également servir de support à toute une réflexion métaphysique sur le rapport de l’homme au monde et au sacré, comme l’a montré Agnès Devictor, spécialiste du cinéma iranien, au travers de l’analyse des documentaires de Morteza Avini consacrés à la guerre Iran-Irak. Situés dans une temporalité autre que celle de l’immédiateté de la guerre, ils deviennent alors le théâtre des réflexions et méditations personnelles du réalisateur. Assis devant sa table de montage et dans une relation de distance temporelle et géographique avec les images filmées, il réfléchit au sens profond des événements en les resituant dans un cadre intemporel, là où intervient la relation à Dieu et au sacré du réalisateur qui " construit " un sens à posteriori. Le combat de chacun pour défendre la patrie se mue alors progressivement en épopée mystique personnelle dont l’apogée sera la mort en martyr, la guerre permettant la réalisation de soi conçue comme une élévation spirituelle et l’atteinte de la Vérité divine.

Le vent nous emportera d’Abbas Kiarostami

Antoine Lion a quant à lui évoqué la place de l’inspiration chrétienne dans le cinéma, dans le contexte d’un déclin global de l’art chrétien en Occident. Ainsi, le cinéma, de par sa dimension narrative et l’ambiance de la salle obscure, est un média particulièrement adapté pour faire revivre au spectateur l’histoire et " porter vers ce qui est au-delà du temps ". Il a cependant souligné la diversité des œuvres d’inspiration chrétienne pour distinguer les films " à contenu religieux explicite" tels que l’Evangile selon Saint Matthieu ou les films traitant de la passion du Christ, des films qui n’ont pas une inspiration chrétienne apparente mais qui, à l’instar du film Le fils des frères Dardenne, " laissent le spectateur libre de discerner ou non, sous la surface du récit, une profondeur cachée ". Enfin, il a évoqué un troisième type de films, qui engloberait " toute œuvre qui fait surgir l’authenticité du réel, tel qu’il est ". Ce qui impliquerait de nouveau la possibilité de trouver au sein même de la vie quotidienne - pour peu que l’on y prête attention - des manifestations du sacré, suivant la définition de Jean Bazaine qui le définit comme " le sentiment mystérieux d’une transcendance éclatant dans l’ordre naturel du monde, dans le quotidien ".

Ce colloque a donc mis en lumière la grande diversité des regards et des rapports au sacré et à l’image profondément différents ; l’événement physique étant soit " sacré " en lui-même soit appelé, selon une lecture plus iranienne et teintée de spiritualité chiite, à être transmuté à un niveau de réalité autre pour, au travers de l’exégèse, trouver son sens vrai et premier. Il a également été à la source de nouvelles réflexions sur le statut de l’image en Iran et en Occident où il est apparut qu’au-delà des différentes conceptions du sacré, le cinéma demeure dans tous les cas un moyen de transfigurer le regard du spectateur en le faisant accéder à une autre vision de la réalité et à un invisible situé au-delà de tout cadre ou tradition religieuse définie.

Notes

[1Du 30 décembre 2006 au 1er janvier 2007

[2Cinéaste russe (1932-1986), il a notamment réalisé les films Solaris (1966), Stalker (1979) et Le sacrifice (1986).


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