N° 16, mars 2007

Entretien avec Antoine Lion


Amélie Neuve-Eglise


" Une œuvre offerte à nos regards peut, si elle est vraie, nous dire quelque chose du mystère de l’homme et, par là, du mystère de Dieu."


Antoine Lion est dominicain et a publié de nombreux ouvrages consacrés à des questions religieuses ou artistiques, dont Les dominicains et l’image, Marie-Alain Couturier, un combat pour l’art sacré, et La Bible en philosophie. A l’occasion de sa participation au colloque Le cinéma, la croyance, le sacré, nous l’avons interrogé en abordant notamment la question de la place de l’inspiration chrétienne dans l’art contemporain.

En Iran, l’art pictural demeure en grande partie influencé par des motifs issus de la tradition islamique chiite et, jusqu’à aujourd’hui, le religieux est demeuré une source d’inspiration importante pour de nombreux artistes, contrairement à ce que l’on peut observer en Occident. Croyez-vous au divorce définitif de l’art et du religieux au sein des pays occidentaux ? Existe-t-il aujourd’hui un art sacré contemporain en Europe ?

Vous avez dit "divorce" ? C’est donc qu’il y a eu mariage ! De fait, c’est le cas. Et cela mérite un regard en arrière sur l’histoire. Remontons quelques siècles en arrière, pour nous limiter au christianisme occidental. Ce qui est clair est que l’Occident a connu vers le XIe siècle ce que les historiens ont appelé une "révolution des images". Celles-ci ont proliféré sous des formes diverses, notamment dans le décor des églises romanes, portails, chapiteaux, fresques. Cela s’est poursuivi autrement dans les siècles suivants et l’ةglise avait quasiment le monopole de la production, donc du contrôle, de ces images. L’art était chrétien. Ce contrôle s’est perdu progressivement vers la fin du Moyen Age.

Antoine Lion

Lorsque l’Occident latin se divisa, au début du XVIe siècle, les destins ont divergé de part et d’autre des déchirures de la Réforme. Du côté protestant, on fut méfiant à l’égard des images, dans la crainte qu’elles soient le support de formes de dévotions qui n’étaient pas recevables. Il y eut même un véritable iconoclasme dans certaines régions, où on cassa des sculptures aux porches des églises. Face à cela, dans l’ةglise romaine, qu’on se mit alors à appeler "catholique", la réaction fut féconde. Un art renouvelé de l’image se déploya aux périodes de la Renaissance puis du baroque. Si elle n’avait plus de monopole, l’ةglise offrit aux artistes visuels des thèmes iconographiques à profusion, sans parler, souvent, d’un appui financier. Cela se perdit au cours du XVIIIe siècle et commença alors, effectivement, ce divorce dont vous parlez.

Si on prend la peinture et la sculpture, à quelques rares exceptions près, l’inspiration chrétienne s’est tarie pour les peintres du monde occidental depuis plus de deux siècles. Les grands courants qui ont marqué la fin du XIXe siècle et le XXe n’ont pas cherché de ce côté et se sont déployés en laissant à l’écart un "art d’ةglise", à usage des chrétiens, le plus souvent privé de toute inspiration. Il n’en allait pas de même pourtant dans la littérature et la musique, mais c’est là une autre histoire.

Peu d’hommes avaient conscience de ce divorce entre les arts vivants et le souffle chrétien, quasiment personne n’en parlait. L’un de ceux qui le dénonça comme un scandale fut un dominicain, le P. Marie-Alain Couturier (1897-1954). Dans la revue L’Art sacré dont il était directeur, il écrivait en 1950 : " Si on avait confié des églises à décorer à Daumier, à Van Gogh, à Gauguin, à Cézanne, à Seurat, à Degas, à Manet, à Rodin ou à Maillol, si on avait insisté auprès d’eux qui (bien sûr) n’y pensaient guère, s’il s’était trouvé des prêtres, des évêques français, pour croire en eux, pour maintenir avec eux des relations d’amitié ou de confiance, comme nous l’avons fait, si on avait eu quelque pressentiment - ou quelque respect - de leur héroïque aventure, de leur inflexible intégrité, si on avait "parié pour le génie", imagine-t-on ce que seraient aujourd’hui nos églises françaises ? " Les enjeux d’une telle position n’étaient pas d’abord esthétiques, mais théologiques. Le jugement était sans appel : la mièvrerie de l’art chrétien, l’absence de goût du clergé comme des fidèles, étaient des symptômes de la médiocrité du christianisme de ce temps. "Telle foi, tel art", ainsi se formulait le diagnostic. Retournant la formule, "tel art, telle foi", le combat pour ouvrir les portes des églises aux Grands de l’art de ce temps avait l’ambition de contribuer à régénérer le catholicisme.

Avec une poignée d’hommes, après 1945, Couturier a suscité un tel mouvement en France. Il fit intervenir Fernand Léger, Chagall, Braque, Rouault, Matisse, à l’église d’Assy, dans les Alpes ; Léger encore dans l’église d’Audincourt, une ville ouvrière de l’Est de la France. Il a permis la chapelle entreprise par Matisse à Vence, sur la côte de la Méditerranée et soutenu les projets des deux églises qu’aura bâties Le Corbusier, à Ronchamp et La Tourette... Les plus grands artistes de son temps (à l’exception de Picasso avec lequel un projet n’aboutit pas) sont intervenus dans des lieux de culte. Se renouait là, en quelques œuvres exemplaires, les liens cassés depuis près de trois siècles. On ne saurait donc parler d’un divorce définitif.

L’Eglise d’Assy en Haute-Savoie, dont la décoration fut réalisée par des artistes tels que Fernand Léger, Henri Matisse et Marc Chagall.

Où en est-on aujourd’hui ? Vous posez la question d’un art sacré contemporain. La réponse est double. Oui, il y a en Occident des réalisations contemporaines de qualité. Dans la banlieue de Rome, l’architecte américain Richard Meier a fait surgir "l’église du millenium", qui est splendide. Elle est en même temps à la pointe du progrès technique, car réalisée dans un béton qui n’est pas affecté par la pollution urbaine. Trois ans après son achèvement, elle est d’un blanc immaculé - et cela devrait se poursuivre ! Mais il faut surtout signaler le développement d’un art pour les églises, qu’il ne faut pas pour autant appeler un art sacré. Un lieu de création important est le domaine du vitrail. Une considérable création, dans des églises romanes ou gothiques, a fleuri depuis 30 ans. Le coup d’envoi a été donné en France par un artiste majeur de ce temps, Pierre Soulages, pour l’admirable église du XIIe siècle de Conques, dans les montagnes du centre de la France. Création très sobre, comme toute l’œuvre de cet artiste, de blancs, de gris et de noirs, qui jouent dans la lumière. Beaucoup d’œuvres de qualité ont suivi.

On peut même dire qu’aujourd’hui les églises sont un des lieux de vraie création artistique. Pour autant, ce n’est qu’une petite part du vaste champ de ce qu’on appelle "l’art contemporain".

Quelles relations pourraient aujourd’hui s’établir entre les sphères religieuse et artistique ?

Je viens de répondre en partie à votre question. Mais je voudrais aller plus en profondeur. Les religions, dans leur diversité, visent à rendre gloire à Dieu et à l’honorer. Elles cherchent aussi à aider les hommes à vivre au mieux leur existence devant Dieu dans le monde et, dans la mesure du possible, à assurer leur bonheur. Ce bonheur suppose comme une de ses conditions la paix entre les êtres.

L’art est aussi un facteur de paix. Il permet une communion entre les diverses cultures. Même si on n’a pas une langue commune, on peut admirer ensemble de grandes œuvres d’art. Je n’ai pas besoin de savoir le persan pour être ému par les bas-reliefs de Persépolis, les poteries des Omeyyades au Musée national de Téhéran, ou les splendeurs des mosquées d’Ispahan. Des millions de touristes viennent en France regarder nos cathédrales gothiques. Tout cela est un patrimoine commun de l’humanité. En ce sens, les arts réussissent quelque chose que les religions ne savent pas toujours faire, même si c’est dans leur vocation. Car nous sommes devant un grand paradoxe : les religions aujourd’hui divisent les hommes. Certes, il y a beaucoup d’hommes et de femmes religieux, une majorité sûrement, qui aspirent à la paix et, avec les moyens dont chacun d’eux dispose, tentent de tisser des relations de paix. Mais les divisions demeurent.

Je pense donc que les religions doivent être ouvertes et accueillantes à la création artistique - ce qui ne veut pas dire à toute forme de création : il est bon de garder un sens critique. Mais dès qu’une œuvre est authentique, elle a des chances de pouvoir offrir un message spirituel.

La chapelle du Rosaire de Vence dans les Alpes-Maritimes, érigée par l’architecte Auguste Perret et décorée par Henri Matisse

Selon vous, quel rôle peut aujourd’hui jouer l’image pour nous rapprocher du divin, de l’invisible, aux côtés de la parole et de l’écriture ?

Probablement ici un chrétien ne répondra pas comme un musulman. Même si nous tenons tous que Dieu, comme tel, est invisible, les chrétiens pensent que, par son Fils, il s’est rendu visible à nos yeux. Pour les chrétiens, Jésus, un homme parmi les autres, n’était pas un envoyé de Dieu, il était Dieu lui-même... Son image peut nous conduire sur les chemins de Dieu, en se gardant de toute idolâtrie. L’image chrétienne authentique nous manifeste visiblement quelque chose de ce qui est invisible et elle fait cela par d’autres moyens que ceux du langage.

Mais, comme je viens de le suggérer, cela ne se limite pas à l’image directement chrétienne. Une œuvre offerte à nos regards peut, si elle est vraie, nous dire quelque chose du mystère de l’homme et, par là, du mystère de Dieu. On pourrait d’ailleurs dire la même chose, autrement, de la musique.

Cela est vrai aussi d’une forme d’image que je n’ai pas encore évoquée, le cinéma. C’était précisément le sujet de notre rencontre à l’Université d’art de Téhéran. En Occident, nous constatons que, à la différence d’autres arts plastiques contemporains qui se sont peu inspirés de la tradition chrétienne, le cinéma, dès le début, s’est emparé de thèmes explicitement religieux et a produit dans cette inspiration des chefs d’œuvre. Pasolini, Dreyer, Bresson, Bunuel, et bien d’autres ont été de cette lignée. Il y a aussi de nombreux films dont le contenu n’est pas chrétien, mais qui atteignent une telle vérité humaine qu’ils permettent, parmi d’autres, une lecture spirituelle. Il y a comme une fécondité nouvelle de cet art qui n’a guère plus d’un siècle.

Durant votre intervention au colloque sur le cinéma et le sacré, vous aviez cité les paroles de l’un de vos amis algériens qui avait affirmé qu’il ne fallait pas aspirer à détenir la vérité, mais plutôt constamment chercher à écouter celle des autres. Dans ce cas, quel statut octroyer à la " vérité " des autres ?

Vitrail réalisé par Marc Chagall dans l’Eglise Saint-Etienne de Mayence en Allemagne

Je ne parle là encore que comme chrétien et je n’entends nullement refléter ce que pourraient dire des croyants d’autres religions. Pendant longtemps, mon ةglise pensait détenir la totalité de la vérité sur Dieu ; tous les autres croyants, de ce fait, étaient dans l’erreur. On disait qu’il n’y avait aucune possibilité de salut hors de la vraie ةglise. Nous avons peu à peu remis en question ce discours, d’abord en développant les liens avec d’autres ةglises chrétiennes, parmi les protestants et les orthodoxes. Nous avons compris qu’il y a chez elles d’authentiques valeurs qui méritent toute notre attention et qui doivent être non seulement respectées, mais aussi reconnues comme porteuses d’éléments de vérité qui ne sont pas formulés comme tels dans notre propre tradition. C’est ce qu’on a appelé, depuis moins d’un siècle, le mouvement œcuménique. Pour ma part, je suis catholique, mais je considère certains théologiens orthodoxes ou protestants comme de grands théologiens chrétiens. Luther, par exemple, que l’ةglise catholique en son temps a durement combattu, a beaucoup à m’apprendre. En ce sens, la diversité des ةglises chrétiennes est vue aujourd’hui comme une richesse. L’ةglise catholique autrefois a pu espérer que tous les protestants finiraient par reconnaître leurs "erreurs" et revenir dans le sein de l’unique vraie ةglise. Aujourd’hui, il n’est plus question de cela. Au contraire, nous pensons qu’il est heureux qu’il y ait plusieurs ةglises, à condition qu’elles sachent s’entendre, car elles ne mettent pas toutes en relief les mêmes dimensions du mystère de Dieu.

Puis peu à peu nous avons aussi appris à nous réjouir de la diversité des religions. Tout en croyant qu’il y a un seul Dieu, nous pensons que d’autres croyants peuvent nous dire quelque chose du mystère qui nous dépasse tous et qui nous surplombe. En ce sens, nous tenons fermement ce qui pour nous est vérité, mais nous ne "possédons" pas toute la vérité. Et chaque homme, nous semble-t-il, peut être enrichi par ce que d’autres appellent vérité. En ce sens, cet ami dont vous parliez me disait : " J’ai besoin de la vérité des autres. "

Qu’avez-vous retiré de ce colloque et de votre voyage en Iran ?

Avant tout, la découverte d’un grand pays, riche de ses vastes traditions et nourri de culture, où nous nous sommes trouvés magnifiquement accueillis. Il me semble que la France et l’Iran se connaissent trop peu et que nous avons tout intérêt à multiplier les liens entre nous, dans le domaine culturel notamment, comme nous l’avons fait au cours du récent colloque. Je suis français et j’ai besoin de quelque chose de la "vérité" de l’Iran... Et c’est l’occasion de dire à votre pays un grand merci, même si je sais qu’il ne pourra pas atteindre tous ses destinataires qui m’ont réservé un si bon accueil, qu’ils soient professeurs d’université ou chauffeurs de taxi, théologiens ou boulangers, étudiants, artistes ou commerçants... En un bref premier séjour, j’ai beaucoup reçu d’eux.


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1 Message

  • Entretien avec Antoine Lion 29 avril 2010 03:18, par Luce Caggini

    de la part de Luce Caggini -réalisatrice d’art

    Mariage d e l ‘art et esprit d’ unicité avec la matière ?

    Le mérite du mérite est la question due au doute .

    je me poserai jusqu ‘ à la fin cette question , la dernière porte franchie, je saurai , peut être.

    Un concept s’impose t-il ?

    ou bien,existe- t-il un chemin qui mène à un concept ? En ce qui concerne l ‘art, j ‘ai buté si longtemps avant de pouvoir arriver à l ‘exprimer et encore je me mets à douter des mots qui vont suivre , comme si le temps se substituait à l ‘ œuvre .

    A chaque virage, la sincérité a été mon argument fort, le temps a toujours modifié cette sincérité et voilà que je me surprends à lire mes propres paroles : c’est avec naturel que j ’y sui parvenue ... comme si j ’y étais !

    C’était rationnel, paradoxalement d’avoir procéder par élimination, par refus, ceci probablement dû à une éducation stricte, mal digérée, mais reconnue comme un pilier qui m ’a construite.

    Entre digérée et reconnue ? c’est la quasi totalité de ma vie qui y est passée.
    sautant miraculeusement aux yeux de certains.
    www.luce-caggini.com

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