N° 16, mars 2007

Le 25e festival de Fajr "Sous le signe de la nation"


Arefeh Hedjazi


Le 25ème Festival international cinématographique de Fajr s’est tenu du 1er au 11 février 2007 à Téhéran et à Shiraz.

Comme chaque année, il a fourni l’occasion à des milliers de cinéphiles, d’artistes et de cinéastes, de se rassembler pour découvrir les dernières nouveautés du cinéma iranien. Organisé pour la première fois en 1983, ayant pour but de faire connaître les meilleures œuvres et le travail des cinéastes durant une année, cet événement est la plus importante manifestation cinématographique de l’Iran.

Comme chaque année, son ouverture fut attendue avec impatience. Après les déceptions de ces deux dernières années où les films présentés, à part deux ou trois exceptions, n’étaient que passables, de grandes réalisations avaient été annoncées pour cette année et on les attendait, avec anxiété, car la plupart n’étaient pas encore prêtes deux semaines avant la date prévue de leur projection.

On peut faire allusion au film très attendu Le Prix du silence de Miri, réalisation énigmatique qui, dès avant sa projection, avait soulevé de houleux débats. Ce film, basé sur une vision inédite de la guerre, met en scène l’histoire d’un commandant que le hasard place sur le chemin du père de l’un de ses hommes mort, au sujet duquel il apprend des choses nouvelles et inattendues. Un autre exemple, l’inhabituelle Boîte à musique de Farzâd Mo’tamen, qui brode sur un thème religieux et mystique en mettant en scène un ange devenu le compagnon d’un garçonnet pour lui exaucer ses vœux. Ou encore le très débattu Au nom de quel péché, qui retrace l’histoire d’un ancien combattant prisonnier de guerre et gazé qui revient chez lui après vingt ans passé dans les camps de prisonniers et qui ne reconnaît plus son monde, film qui a réussi à se faire aimer ou détester sans concession.

Cette année, la moisson cinématographique était bonne. 26 longs métrages iraniens et 17 longs métrages étrangers, 11 documentaires iraniens, 11 documentaires étrangers, deux documentaires mi-longs, 23 documentaires iraniens courts, 19 courts-métrages iraniens et 15 courts-métrages étrangers ont participé à la compétition. En tout, 61 pays, 240 films, 51 films iraniens et 150 films étrangers, auxquels s’ajoutent les courts-métrages et films documentaires iraniens et étrangers, ont formé un bel ensemble et permis aux amoureux du septième art de découvrir les nouvelles réalisations.

Comme les années précédentes, la compétition en elle-même était divisée en plusieurs sections, chacune renvoyant à un thème ou à un genre particulier : la section des films nationaux, la section des films asiatiques " Panorama de l’Est ", une section internationale " Jâme-Jahân Namâ " (Le miroir du monde), une section consacrée aux films de guerre, la section documentaire " L’œil de la Réalité "… au seins desquelles des cinéastes venus des quatre coins du monde sont venus présenter leurs œuvres. Dans la section ". La recherche de la Vérité " qui illustre le genre préféré des cinéastes iraniens, 13 longs-métrages étrangers dont Babel et The Grizzly Man de Werner Herzog étaient à remarquer.

Parallèlement à la compétition, des films hors compétition dont 16 longs et courts-métrages consacrés au cinéma muet, aux relations entre cinéma et politique, ou encore des films à effets spéciaux, ont été projetés. Une rétrospective sur l’œuvre du cinéaste italien Mario Monicelli avec la projection de treize de ses films, ainsi qu’une projection spéciale de treize documentaires et treize longs-métrages ont également été organisées. Le thème de la relation du cinéma avec les autres arts fut illustré par quinze films. "Les grands cinéastes et le centenaire", "L’échange de la parole et de l’image" et le " cinéma de la résistance " furent quant à eux, illustrés par dix films chacun et formaient la partie des sections hors compétition de ce festival.

Pour l’édition de cette année, trois nouveaux prix ont été mis en place.

Le premier, qui a la forme du drapeau originel de l’islam, sera désormais décerné aux meilleures œuvres concernant le prophète de l’Islam. Cette année, à l’occasion de l’année du Prophète, un prix spécial a été accordé à titre posthume au réalisateur Mustapha Akkad, pour son film Le Messager, qui met en scène une partie de la vie du prophète Mohammad.

Autre innovation, importante pour certains et inutile pour d’autres, est la mise en place d’un nouveau prix destiné à récompenser l’attention que porte les réalisateurs aux cultures locales et aux folklores de l’Iran. Baptisé " prix spécial du cinéma national ", ce prix sera accordé dans la section compétition " arc-en-ciel de la culture nationale ". La plupart des critiques et des réalisateurs présents à ce festival estiment que cette innovation concerne plutôt la forme que le fond. Le grand réalisateur Abolfazl Jalili dit à ce sujet : " Je ne comprends pas de quoi il s’agit. C’est exactement comme si l’on avait affaire à une abstraction inexplicable et que l’on nous disait attendez, on vous l’expliquera plus tard, mais on ne l’explique jamais." Ce réalisateur estime que la religion et les idéaux de l’Iran sont universels, au même titre que l’art, et que par conséquent le cinéma iranien doit naturellement naître de ces universalismes et qu’il n’y a donc pas lieu de compartimenter les définitions.

Poster du 25e Festival international de Fajr

Pour Pourân Derakhshandeh, autre célèbre réalisatrice, il en va de même, et elle estime par ailleurs qu’il n’y pas énormément de nouveautés cette année. Pour elle, il va de soi que le cinéaste doit avoir un regard sur les cultures locales et les folklores nationaux et que même si ce nouveau prix sensibilise les cinéastes à ce sujet, il faut chercher à atteindre une sensibilité de fond et non pas seulement de forme. Quoi qu’il en soit, cette année, les œuvres présentes au festival témoignaient d’un nouveau regard envers les folklores régionaux de l’Iran et ce prix ne pourra être que la validation d’un état de fait déjà existant.

Le troisième nouveau phoenix de cristal sera désormais décerné au meilleur documentaire. Cette décision a été prise après l’affluence des demandes de compétitions de la part des documentaristes. En effet, cette année, le nombre record de onze documentaires iraniens ont participé à la compétition.

Ce festival eut une autre particularité, celle de voir ensemble, en compétition, trois générations de réalisateurs. D’abord ceux qui ont commencé leur activité avant la révolution, comme Massoud Kimiaï ou Dâriush Mehrdjui (dont le film Senatori fut, au dernier moment, retiré de la compétition), puis la génération post-révolutionnaire des années 80-90, largement présente avec treize films et enfin, la jeune génération de réalisateurs dont certains présentaient leur première œuvre dans ce festival.

Contrairement aux deux festivals précédents, où de l’avis unanime de tous le monde la qualité des films présentés avait fortement laissé à désirer, les avis des jurés étaient très partagés en ce qui concerne ce 25ème festival de Fajr. Certains se sont plaints de la faiblesse qualitative des œuvres en compétition alors que pour d’autres, il était très difficile de choisir parmi les différents films candidats à la sélection officielle. La cérémonie de clôture a eu lieu le 11 février avec la distribution des prix. Catégorie compétition long métrage, le Phoenix de cristal revint à Le Troisième jour ainsi qu’à Jeux de sang. Dans la section documentaire, le Phoenix est revenu à Mohammad Reza Aslani pour son Les souvenirs d’un homme de 75 ans. Section court métrage c’est Le poids de l’être qui obtint le premier prix. Dans la nouvelle section " Regard national ", le prix est revenu à Tapis persan, œuvre collective de quinze jeunes réalisateurs.

Quant aux films étrangers présents à ce festival, ils brandissaient tous le drapeau sombre de la misère sociale, née de la pauvreté, de la guerre, de la solitude de l’homme moderne, etc. On peut citer Tsutsi, qui a remporté l’oscar du meilleur film étranger de 2006 et qui met en scène la vie des déshérités de Johannesburg. Babel de Alejandro Gonzalez traite quant à lui de la dépression nerveuse et du sentiment d’inutilité et de malheur qui frappe l’homme contemporain. Grizzly man de Werner Herzog s’inscrit également dans la même tendance. La route vers Guantanamo de Michael Winter suit d’une autre façon cette critique du monde contemporain.

Ali-Reza JALALI reçoit le Phoenix de cristal pour son film “Le troisième jour”

Cette cérémonie, qui est organisée pendant la dizaine de Fajr (célébration de l’anniversaire de la Révolution islamique) est, pour les amoureux du cinéma iranien, beaucoup plus qu’un simple rassemblement, car il signifia pour certains, durant la première décennie de son existence, la renaissance du cinéma iranien. En effet, au moment de la Révolution et même quelques années auparavant, le cinéma persan connaissait un fort déclin, à tel point que l’année 78 fut baptisée " l’année de la mort du cinéma iranien ". Les troubles de la Révolution, qui commencèrent à partir de 77, puis l’absence de moyens techniques et la nécessité de mettre en place un nouveau cinéma correspondant aux valeurs révolutionnaires de l’Iran islamique, avait par la suite aboutit à un arrêt total de la création et de la réalisation de nouveaux films, commerciaux ou de qualité. Après l’instauration du nouveau régime et l’apaisement des troubles, l’attention se reporta sur la création artistique et dans le domaine cinématographique, une nouvelle génération de cinéastes enthousiastes se donna pour but d’ouvrir la voie à de nouvelles formes d’exploration et à de nouveaux thèmes correspondants aux valeurs révolutionnaires.

Dans ce sens, en février 83, le premier festival de Fajr fut organisé sous le nom de " Festival international de Fajr ", pour servir de vitrine à la nouvelle production cinématographique iranienne. Dès sa première édition, il joua un rôle essentiel. L’Iran, qui venait à peine de sortir de la Révolution, était à l’époque en guerre et il fallait une institution capable de canaliser les nouveaux talents et de revitaliser un cinéma national quasi figé. L’Etat organisa donc ce festival de Fajr, avec pour but de promouvoir les artistes jeunes ou moins jeunes. L’influence de l’Etat étant omniprésente, les manifestations de ce festival durant la première décennie de son existence furent nommées " cinéma de serre ". Mais paradoxalement, cette influence étatique favorisa une grande diversité de genres et de thèmes. Après la vague de films consacrés à des sujets révolutionnaires, de nouveaux thèmes tels la société, l’amour, la mystique et enfin ce que l’on appelle le cinéma maanâgarâ (idéaliste) virent le jour, de même que de nouveaux genres désertés depuis longtemps en Iran, tels que les mélodrames et les comédies.

On peut donc dire que le cinéma iranien, sur la forme et sur le fond, est redevable à ce festival, surtout durant la première décennie de son organisation. Aujourd’hui, la réputation du cinéma iranien n’est plus à faire. Mondialement connu, apprécié pour sa fraîcheur et son apparente naïveté, la place centrale occupée par le cinéma iranien au sein des divers festivals internationaux doit beaucoup à ce festival qui lui a permis de s’organiser.


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