N° 46, septembre 2009

Paris, le Palais de Tokyo, un espace expérimental pour l’art contemporain


Jean-Pierre Brigaudiot


En 2002 l’ancien Musée national d’art moderne implanté dans une aile du Palais de Tokyo [1], bâti initialement à l’occasion de l’exposition universelle de 1937, se voyait affecté à un nouvel usage, celui d’un lieu expérimental consacré à l’art contemporain. Les vastes espaces étaient réaménagés par des architectes qui lui donnèrent l’aspect d’une friche industrielle ou d’un squat, ce qui marquait une singulière différence avec le Musée d’art moderne de la ville de Paris, voisin très convenable d’aspect et au public bien sage.

Au début du second millénaire, Paris souffrait de l’absence de lieu consacré exclusivement à l’art le plus expérimental ; les remuantes biennales des années soixante et soixante dix avaient disparu, le Musée national d’art moderne Georges Pompidou, immense navire, montrait plutôt un art institutionnel, le Jeu de Paume rénové pour accueillir l’art contemporain se tournait vers la photographie, le Plateau, espace du Fonds régional d’art contemporain, Ile de France, ne pouvait accueillir que quelques expositions par an et au Musée d’art moderne de la ville de Paris, l’ARC, le département le plus tourné vers l’art contemporain conduisait finalement peu d’activités au regard de la vocation du musée de montrer l’art moderne. Quant aux salons d’art, ils restaient très inégaux, lestés sans doute par leur longue persistance comme par une réelle difficulté à se renouveler. Par ailleurs, les foires d’art comme la FIAC et Art Paris avaient essentiellement une vocation commerciale, ce qui ne favorise pas du tout la présentation de formes d’art expérimentales encore peu notoires et à la valeur vénale incertaine. Enfin, on notera que la France souffre depuis longtemps de la faiblesse de son mécénat, du manque d’envergure commerciale des galeries et de la modestie du corps des collectionneurs privés, ce qui n’aide pas la jeune création. Les institutions ont certes développé leur rôle de collectionneur depuis les années 80, mais cela concerne exclusivement une sorte d’art officiel dit contemporain.

Initialement le Palais de Tokyo consacré à un art expérimental connut le régime associatif de la Loi de 1901, ce qui lui permettait de recevoir force subventions, du ministère de la culture comme du mécénat. En même temps, ce statut le maintenait dans une certaine précarité et ce n’est que récemment qu’il fut doté d’un statut mixte où le ministère de la culture joue un rôle financier et de tutelle affirmé en même temps qu’il autorise diverses formes de partenariats permettant de couvrir les frais de fonctionnement de l’entreprise dont la vocation n’est pas commerciale.

Le Palais de Tokyo privilégie donc la création artistique, celle qui opère sur les limites de ce qu’on peut identifier comme étant de l’art ; la théorie institutionnelle permettant ici de déclarer comme étant art ce que présente l’institution muséale. Le Palais de Tokyo a connu deux directions, la première était bicéphale et caractérisée notamment par une large place accordée d’une part à l’Esthétique relationnelle avec notamment le codirecteur Nicolas Bourriaud et d’autre part à l’installation multimédia, l’une et l’autre se confondant quelquefois. Ces partis pris contribuaient à rendre l’objet d’art ou plutôt l’art de l’objet (le tableau par exemple) relativement caduc, même si il y eut un certain nombre d’exceptions, comme la rétrospective consacrée à Robert Malaval, un peintre de l’Ecole de Nice.

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Palais de Tokyo, Paris

Avec la direction de Marc Olivier Walher, depuis 2006, l’orientation et le choix des artistes ont sensiblement évolué, les galeries branchées de Paris et les artistes qu’ils défendaient ont une moindre présence. Les artistes désormais choisis sont également plus jeunes et peu notoires (pour certains, c’est la première exposition monographique). Ils peuvent travailler en résidence dans le Palais de Tokyo (au Pavillon) et exposer dans les Modules, c’est-à-dire qu’ils bénéficient durant huit mois d’un espace de travail, d’une assistance technique, de la prise en charge des frais de réalisation des œuvres, d’une bourse, d’un logement et enfin d’une exposition. Ce système de la résidence n’est certes pas nouveau mais il présente l’avantage de fortement stimuler une libre création, un peu comme cela se fit avec le mécénat d’antan, celui des princes de l’église par exemple. Ainsi l’institution artistique qu’est le Palais de Tokyo est commanditaire d’œuvres inédites, mais d’une manière différente, par exemple du Musée national d’art moderne : le Palais de Tokyo n’a pas de collection et n’en constitue pas ; les œuvres, selon leur nature, sont soit détruites soit restent la propriété des artistes ou des galeries qui les représentent. D’autre part, ces œuvres ne sont pas à vendre. Dès lors la question se pose de la mémoire de cette institution, de la manière dont elle se constitue. Il y a des catalogues et d’autre part des vidéos témoignent notamment des œuvres complexes que sont certaines installations multimédia ou proches de la performance, il y a enfin le site Internet du Palais de Tokyo. Cette mémoire enregistre également les manifestations collectives que sont ces fameux jeudis consacrés aux rencontres et aux débats entre le public, les artistes et les autres acteurs de l’art contemporain, critiques, commissaires, philosophes, penseurs, etc.

Le Palais de Tokyo a fidélisé un public jeune fait pour une part d’artistes et d’étudiants en art naturellement disposés à voir évoluer leur conception de l’art et à suivre les mutations les plus imprévisibles de celui-ci. Nul doute que son action est un réel investissement à long terme pour le développement de l’art le plus innovant, certes dans une forme plus risquée que ce n’est le cas avec par exemple les grandes manifestations à caractère planétaire que sont la Dokumenta de Kassel, en Allemagne ou la biennale de Venise ; ces manifestations ont lieu respectivement tous les cinq ans et tous les deux ans et bénéficient ainsi de laps de temps de réflexion, d’organisation et de choix alors que le Palais de Tokyo assure une programmation d’expositions et de manifestations en continu. Cette continuité l’institutionnalise peu à peu, phénomène qui ne va pas nécessairement de pair avec son parti pris d’innovation permanente. Mais en son état actuel, ce lieu est remarquable par sa vitalité et son audace en même temps qu’il contribue au renouvellement de la définition de l’art.


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