"Je puis dire que je suis venu au monde avec le désir de voyager. Les entretiens que plusieurs sçavans avoient avec mon père sur les matières de géographie qu’il avait la réputation de bien entendre et que tout jeune que j’estois j’écoutois avec plaisir, m’inspirèrent de bonne heure le désir d’aller voir une partie des païs qui m’estoient representez dans les cartes où je ne pouvais alors me lasser de jetter les yeux..."

Depuis des siècles, la Perse, que l’on surnomme aussi « le carrefour des évènements de l’Histoire », témoigne du va-et-vient de voyageurs venus des quatre coins du monde. Ces derniers y font halte et parfois, séduits par les merveilles d’un certain Orient, y déposent leurs valises pour plusieurs années. Ils repartent, au terme de leur séjour, ces mêmes valises chargées de souvenirs et de notes éparses. Ils reprennent le chemin du retour dans l’espoir d’écrire, un jour, leur propre récit de voyage. Aujourd’hui leurs écrits fournissent de véritables sources pour la découverte et l’étude des multiples facettes de l’histoire persane.

Pourtant, les premiers documents concernant ce vieux pays remontent bien avant l’époque moderne, aux pages de l’Ancien Testament. Suivirent ensuite les écrits d’Hérodote. [1] Celui-ci, premier explorateur et « journaliste » connu et reconnu de l’Histoire, a évoqué à plusieurs reprises l’Empire Perse des Achéménides, après l’avoir lui-même visité à son retour de Carie, vers 454 av. J.-C. : « Voici les coutumes qu’observent à ma connaissance les Perses : leur usage n’est pas d’élever aux dieux des statues, des temples, des autels ; ils traitent au contraire d’insensés ceux qui le font : c’est à mon avis parce qu’ils ne croient pas, comme les Grecs que les dieux aient une forme humaine. » [2] D’autres contemporains d’Hérodote nous ont laissé des renseignements révélant leur lien avec l’Empire perse, à savoir, Xénophon [3] , philosophe, historien et maître de guerre athénien, ainsi que Ctésias [4], historien de la Perse et médecin à la cour d’Artaxerxés.

Une troisième génération de voyageurs découvrit la Perse sous les Safavides, en particulier au cours du XVIIe siècle. Accueillis à bras ouverts par les rois safavides, ces voyageurs eurent l’occasion d’observer de près le quotidien, les habitudes, la mentalité, les mœurs et les croyances des persans.
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Tavernier en oriental. Portrait paru dans Les Six Voyages de Jean-Baptiste Tavernier (1679)

Le Moyen Age marqua l’apparition d’une deuxième vague de voyageurs dont le premier fut Benjamin de Tudèle [5]. Ce rabbin juif passa par la Perse vers 1161-1162 dans l’espoir de visiter toutes les synagogues du monde ou peut-être pour se consacrer au commerce de pierres précieuses (hypothèses dont nous ignorons encore l’authenticité). Marco Polo [6] visita la Perse en 1271 en compagnie de son père et de son oncle. Il passa par Tabriz, Sâveh, Kâshan, Yazd et Kermân et décrivit dans son récit de voyage la géographie de la Perse. Il fut le premier à avertir les Occidentaux de l’imminence des invasions mongoles et de la fondation de la dynastie Ilkhanide en Perse. Vers 1318 un voyageur italien, Oderic de Pordenon, se rendit à son tour en Perse et évoqua pour la première fois les ruines de Persépolis. Après l’attaque d’Alexandre le Macédonien en 330 av. J.-C. et la destruction totale de Persépolis, ce haut-lieu de l’antiquité persane tomba durant des siècles dans l’oubli avant d’être exhumé par le même Pordenon. En 1403, Ruy Gonzلles de Clavijo [7] fut envoyé par ordre d’Henri III, roi de Castille, à la cour de Tamerlan à Samarkand en Perse en qualité d’ambassadeur. Pendant son séjour, il visita entre autres les villes de Tabriz, Zandjân, Soltânieh, Téhéran, Rey, Neyshâbour, Mashhad, Tous, Semnân, Varâmin et Qazvin et écrivit de précieux textes à propos des mœurs et des coutumes de leurs habitants. Il réunit ses souvenirs dans un journal de voyage imprimé en 1582 à Séville.

Une troisième génération de voyageurs découvrit la Perse sous les Safavides, en particulier au cours du XVIIe siècle. Accueillis à bras ouverts par les rois safavides, ces voyageurs eurent l’occasion d’observer de près le quotidien, les habitudes, la mentalité, les mœurs et les croyances des persans. Parmi eux, certains laissèrent leur marque : Pietro Della Valle [8], Adam Olearius [9], Sir Thomas Herbert [10], Engelbert Kaempfer [11] et des voyageurs français tels que Jean de Thévenot [12], Jean Chardin [13] et… Jean-Baptiste Tavernier. Curieux de découvrir les pays lointains, ce dernier obtint un franc succès parmi les voyageurs de son époque. Les ouvrages et les dessins de Tavernier comptent parmi les rares documents datant de cette époque et méritant le titre de « référence fiable et authentique » (bien que ceux-ci ne soient pas dénués de jugements personnels). Si aujourd’hui on parle de lui à titre d’avant-garde (parmi d’autres) de l’orientalisme, c’est aussi parce qu’il fut cité à foison comme première source par de grands et renommés écrivains et orientalistes, à savoir Montesquieu [14] et Gobineau [15]. Il eût l’occasion de voyager six fois en Perse, en permettant ainsi la confirmation rétrospective de l’état satisfaisant, à l’époque, des relations franco-persanes.

Tavernier n’avait ni la perspicacité d’un observateur scientifique, ni la pratique d’un écrivain de métier. Pourtant, avec l’aide d’un ami protestant Samuel Chappuzeau et en s’appuyant sur ses connaissances relatives aux régions et au commerce en Orient, il écrivit quelques ouvrages dont le premier en date fut la Nouvelle relation de l'intérieur du sérail du Grand Seigneur, paru en 1675.
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Gravure issue de l’ouvrage Tavernier, Jean Baptiste-Les six voyages qu’il a fait en Turquie, en Perse et aux Indes pendant quarante ans, Paris, Pierre Ribon, 1712

Au XVIIe siècle, la croissance économique et la stabilité du pouvoir royal de Shâh Abbâs Ier avaient fait d’Ispahan, capitale sous les Safavides, l’un des centres les plus attractifs du monde. Des commerçants s’y réunissaient, en provenance des quatre coins du monde, généralement pour une halte de quelques jours. L’Ispahan de Shâh Abbâs fut donc transformée en un lieu de rencontre, de commerce et d’échanges. C’est dans un tel contexte que Tavernier se retrouva à Ispahan, en 1631, après avoir traversé Constantinople, Erzurum et Erevan en Arménie. Ce premier voyage fut assez court. Il prît le chemin du retour par Bagdad, traversa Alep [16] en Syrie, Malte [17] et l’Italie, et enfin, s’en revint au pays natal en 1633. Ce jeune parisien avait à peine 33 ans qu’il se préparait déjà à un autre périple lointain. Cette fois-ci, il ne s’arrêta pas à Ispahan et choisit d’aller plus loin. Fils d’un marchand de cartes géographiques, il prit conscience dès son enfance de la vaste étendue du monde. Très tôt, à l’âge de 16 ans, il eut la chance de visiter l’Europe. "A l’âge de 22 ans, écrit-il dans son journal, j’avais vu les plus belles régions de l’Europe, la France, l’Angleterre, les Pays-Bas, l’Allemagne, la Suisse, la Pologne, la Hongrie et l’Italie, et je parlais raisonnablement les langues qui y ont le plus de cours." En 1638, il prit la route des Indes. Son voyage dura cinq ans. Il franchît Alep, passa par la Perse et arriva en Inde à Golkonda [18]. Sa rencontre avec le roi mongol Shâh Jahân et sa visite aux mines de diamants changèrent ses objectifs et l’itinéraire de ses voyages postérieurs.

Plus tard, il devint le marchand favori des princes orientaux ; un marchand de haut rang qui voyage tout en se consacrant au commerce de diamants et d’objets précieux. Son troisième voyage en 1643 ne dura que six ans et se termina à Java [19]. Il fut de retour par Le Cap [20] en 1649. Ses trois derniers voyages furent respectivement effectués entre 1651 et 1655, 1657 et 1662, 1664 et 1668, années pendant lesquels il ne dépassa pas l’Inde. Durant ces dernières années, il apprit beaucoup à propos des routes, établit des relations amicales avec de grandes personnalités et devint un marchand prospère.

A son retour, il décida de rédiger le récit de ses voyages. Il n’avait ni la perspicacité d’un observateur scientifique, ni la pratique d’un écrivain de métier. Pourtant, avec l’aide d’un ami protestant Samuel Chappuzeau et en s’appuyant sur ses connaissances relatives aux régions et au commerce en Orient, il écrivit quelques ouvrages dont le premier en date fut la Nouvelle relation de l’intérieur du sérail du Grand Seigneur, paru en 1675. Tavernier séjourna un an à Constantinople avant de repartir pour un premier voyage vers la Perse en 1638. Il rédigea son ouvrage grâce aux renseignements d’un sicilien et d’un français, employés du Sultan dans le sérail, à Constantinople. « Je puis dire, dit-il, qu’on n’a point encore donné au public une description plus exacte ni plus véritable du Sérail ».

Tavernier y parle des magiciens, d’attaques de pirates, de réceptions à la cour du Grand Mogol. Il évoque les belles fêtes et la dureté des tortures. Avec ce livre, Tavernier dépeint les évènements de l’Orient du XVIIIe siècle en devenant du même coup l’un des premiers «grands reporters» de son époque.
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Croquis du diamant de Kouh-e Nour, d’après Tavernier en Inde à Golkonda

En 1676, il publia les Six voyages de J. B. Tavernier en présentant ainsi son livre : « Ecuyer baron d’Aubonne, en Turquie, en Perse, et aux Indes : pendant l’espace de quarante ans et par toutes les routes que l’on peut tenir : accompagnez d’observations particulières sur la qualité, la religion, le gouvernement, les coutumes et le commerce de chaque païs, avec les figures, le poids et la valeur des monnoyes qui y ont cours. ». Tavernier y parle des magiciens, d’attaques de pirates, de réceptions à la cour du Grand Mogol. Il évoque les belles fêtes et la dureté des tortures. Avec ce livre, Tavernier dépeint les évènements de l’Orient du XVIIIe siècle en devenant du même coup l’un des premiers « grands reporters » de son époque. Il relate dans son livre quarante années d’observation directe à travers toute l’Eurasie. Tavernier témoigna de la construction du Taj Mahal. Il participa à des rites inconnus. A la recherche de nouveautés, il ne cessa jamais de noter et de décrire les objets qui passaient sous son regard : un éventail mécanique, un four solaire ou bien un outil permettant le calcul exact d’une prochaine éclipse.

Au moment d’écrire le livre de sa vie, Tavernier avait déjà parcouru 240 000 kilomètres. Ses ouvrages ont également le mérite d’être clairs et de fournir des informations précises. Ainsi aident-ils le lecteur dans la connaissance des monnaies en cours, des taux de change pratiqués, des différentes mesures de poids et de longueurs, et des règles douanières et commerciales.

Il fut tantôt tenu en estime, tantôt attaqué par les écrivains, intellectuels et autres confrères de son époque, tant de son vivant qu’après sa mort. Quelques uns comme Voltaire lui reprochèrent son matérialisme et son intérêt excessif pour les diamants, quand d’autres lui rendirent hommage, à l’exemple de Gobineau, de Montesquieu, ou de Boileau [21], etc. Rappelons enfin qu’à côté des renseignements exacts et précis qu’il a pu fournir, il n’a parfois guère hésité à faire preuve de subjectivité et d’ethnocentrisme. [22] Les dernières années de la vie de Tavernier furent difficiles au vieux globe trotteur (en grande partie à cause de la révocation de l’édit de Nantes). Ayant voyagé toute sa vie, il ne parvint pas à s’établir définitivement à Paris et reprît le chemin de la Perse par la route de Russie à l’âge de 82 ans. Deux ans après, il s’éteint à Moscou en 1689. Par sa curiosité et sa volonté de découverte, Jean-Baptiste Tavernier nous a laissé une somme précieuse de connaissances à propos de l’Orient du XVIIe siècle.

Notes

[1Historien grec né vers 484 av. J.C à Halicarnasse (aujourd’hui en Turquie ) et mort vers 425 av. J.-C. à Thourioi. Il fut couronné comme le "père de l’Histoire" par Cicéron.

[2Hérodote, in Voyageurs anciens et modernes, Collection dirigée par E. Charton, Bureaux du Magasin Pittoresque, Paris, 1863, p. 98.

[3Historien et philosophe grec né vers 426 av. J.-C. et mort vers 355 av. J.-C. Il accompagna Cyrus le Jeune, fils de Darius II au champ de bataille, contre son frère Artaxerxés II.

[4Historien grec né au Ve siècle av. J.-C. et mort en 398 av. J.-C. Il accompagna Artaxerxés II dans sa guerre contre le frère du roi Cyrus le Jeune.

[5Homme religieux espagnol né à Tudela au début du XIIe siècle et mort en 1173. Il quitte son pays pendant treize ans afin de visiter toutes les synagogues du monde. C’est vers 1162 qu’il visite la Perse.

[6Voyageur et commerçant italien né en 1254 et mort en 1324 à Venise. Il fut employé par l’empereur mongol Kubilaï Khân en Chine où il resta 17 ans.

[7Ecrivain et voyageur espagnol mort en 1412. Il fut désigné comme ambassadeur à la cour de Tamerlan, empereur mongol de la Perse. Il visita Téhéran en 1404 et à son retour écrivit le livre de l’Embajada a Tamor Lلn

[8Poète, musicien et explorateur italien né en 1586 à Rome et mort en 1652. Il identifia Babylone, découvrit l’écriture cunéiforme et fit connaitre le chat persan dans le monde entier.

[9Mathématicien, géographe et érudit allemand né en 1603 et mort en 1671. Il fut envoyé en Perse comme ambassadeur de Frédéric III.

[10Voyageur et historien anglais né en 1606 et mort en 1682. Il voyagea en Perse comme ambassadeur d’Angleterre et plus tard, publia le récit de son séjour en Perse.

[11Naturaliste, voyageur et physicien allemand né en 1651 et mort en 1716. Il fut envoyé en Perse de la Russie en 1683.

[12Voyageur français né à Paris en 1633 et mort à Miâneh (Perse) en 1667. Il a introduit le café en France en 1655.

[13Voyageur français né en 1643 à Paris et mort en 1713 près de Londres. Il voyagea en Perse et en Inde en 1665 pour y pratiquer le commerce de diamants. Il fut nommé marchand de la cour de Shâh Abbâs II, roi de Perse, à Ispahan.

[14Charles-Louis de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu : penseur, sociologue, philosophe et écrivain français né en 1689 et mort en 1755 à Paris. Il a composé la théorie de la séparation des pouvoirs, la théorie du climat et la théorie de l’esclavagisme.

[15Joseph Arthur de Gobineau : diplomate et écrivain français né en 1816 et mort en 1882. Il est l’auteur de plusieurs essais polémiques et philosophiques, notamment sur la Perse.

[16Principale ville du nord-ouest de la Syrie. Elle est considérée comme une des plus vieilles villes du monde. En 1986 le centre-ville a été classé au patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco.

[17Un archipel composé de neuf îles (dont quatre sont habitées) et membre de l’Union Européenne depuis 2004.

[18Une ville en ruines construite sur une colline granitique et située à l’ouest de Hyderabad.

[19L’île de Java, partie de la République d’Indonésie. Leurs ancêtres, les Austronésiens, ont émigré des rivages de la Chine du Sud pour s’y établir aux environs du 3e millénaire av. J.-C.

[20Ville située en Afrique du Sud fondée en 1652. Elle est considérée comme la mère de l’Afrique du Sud.

[21Poète, écrivain et critique français né en 1636 à Paris et mort en 1711.

[22"Les plus riches habitants de Schiras ont été autrefois curieux d’avoir de beaux jardins et ont fait pour cela de la dépense, mais il n’y en a point, ni à Shiras, ni à Ispahan, qui approche du moindre de ces beaux jardins qui accompagnent les délicieuses maisons de campagnes qui sont autour de Paris."


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