N° 46, septembre 2009

Le pardon des Sept Saints Dormants d’Ephèse
L’édition 2009 des rencontres islamo-chrétiennes de Vieux-Marché


Amélie Neuve-Eglise


La 55e édition des rencontres islamo-chrétiennes présidée par Mgr Claude Rault, évêque du diocèse de Laghouat-Ghardaia en Algérie, s’est déroulée les 25 et 26 juillet 2009 à Vieux-Marché dans les Côtes d’Armor. Ces rencontres furent cette année consacrées au thème suivant : "Pour une paix sereine entre les deux rives de la Méditerranée : quelles conditions politiques, quels moyens culturels ?" Cet événement unique a pour origine une histoire commune aux traditions chrétiennes et musulmanes, l’histoire des Sept Dormants d’Ephèse, ainsi qu’un homme, le grand islamologue Louis Massignon (1883-1962), qui découvrit en Bretagne l’existence d’un culte voué à ces Sept Saints qui font également l’objet d’un profond respect en islam. La sourate 18 du Coran [1] fait ainsi mention de ces jeunes gens s’étant réfugiés dans une caverne en compagnie de leur chien afin de fuir les persécutions religieuses dont ils étaient victimes. Ils tombent alors dans un profond sommeil jusqu’à leur "résurrection" plus de trois siècles après. Dans la tradition musulmane, ce récit constitue un exemple des miracles de la foi et de la miséricorde divine, qui sauve les croyants au cœur pur des situations les plus désespérées. [2] Ces dormants sont donc un "signe" divin par excellence de la dimension salvatrice de la foi. Selon la tradition chrétienne, les Sept Dormants d’Ephèse vivaient à l’époque de l’empereur Dèce (IIIe siècle) et furent emmurés dans une grotte pour avoir refusé d’abjurer leur foi. Ils ressuscitèrent plusieurs siècles après. Intrigués par ces jeunes gens souhaitant acheter de la nourriture avec une monnaie qui n’avait plus cours depuis longtemps, les habitants des lieux ne tardèrent pas à comprendre le miracle qui s’était accompli. [3] Leur culte se développa par la suite dans de nombreux pays d’Orient puis d’Occident.

Vue extérieure de la chapelle des Sept Saints
Photos : Nicolas Neuve-Eglise
Cet événement unique a pour origine une histoire commune aux traditions chrétiennes et musulmanes, l'histoire des Sept Dormants d'Ephèse, ainsi qu'un homme, le grand islamologue Louis Massignon (1883-1962), qui découvrit en Bretagne l'existence d'un culte voué à ces Sept Saints qui font également l'objet d'un profond respect en islam.

Pour Massignon, l’histoire des Sept Saints et la présence d’un tel culte à Vieux-Marché a fait de ce village un lieu propice au déroulement de telles rencontres, notamment autour des thèmes communs de la confiance en Dieu et de la résurrection. Si de nombreux pèlerins chrétiens et musulmans se rendent chaque année à la Maison de Marie et à la grotte des Sept Dormants sur le Mont Pion en Turquie, aucunes "rencontres" organisées n’ont réellement lieu, faisant du Pardon des Sept Saints un événement unique et malheureusement trop peu imité.

Histoire des rencontres

L’origine exacte du culte des Sept Saints et sa vigueur particulière à Vieux-Marché a fait l’objet de nombreuses suppositions. Selon l’explication la plus répandue, ce culte aurait été diffusé en Bretagne par l’intermédiaire de moines ou missionnaires grecs accompagnant sur la route de l’étain les commerçants orientaux. [4] Les navires venus d’Orient accostaient dans le port du Yaudet en baie de Lannion, pour ensuite descendre au cœur de la Bretagne par le fleuve du Léguer. C’est alors qu’ils auraient découvert le petit village du Stiffel ainsi que son dolmen, qui devint un foyer important de christianisation dans la région. Le culte rendu aux Sept Martyrs vint peu à peu remplacer les anciennes traditions païennes et fut marquée par la christianisation du dolmen du village. En 1703, une chapelle consacrée aux Sept Saints, où se déroule la messe du Pardon, fut construite sur le dolmen que l’on peut encore apercevoir dans la crypte. L’histoire du culte des Sept Saints constitue ainsi un exemple remarquable de l’intégration et de l’acculturation de cultes orientaux à la fois aux traditions celtiques et au christianisme naissant.

Grand’Messe du pardon à la chapelle des Sept Saints, 26 juillet 2009

Si la forte similitude entre les Sept Saints de Vieux-Marché et les "Gens de la Caverne" (Ahl-e Kahf) du Coran avait déjà été relevée par plusieurs orientalistes et intellectuels du XIXe siècle tels que Reinbrecht en 1880, Clermont et Ganneau en 1899, ou encore par Ernest Renan, Louis Massignon fut l’instigateur de la mise en place de telles rencontres. Il se rendit pour la première fois à Vieux Marché en 1953 et fut marqué par la ressemblance entre l’histoire évoquée par une vieille gwerz [5] bretonne chantée durant un Pardon et celle des Gens de la Caverne en islam. Un an plus tard, au début de la guerre d’Algérie, Massignon lance la première édition des rencontres qui durent jusqu’à aujourd’hui. Il invite alors les chrétiens et les musulmans à s’unir par la prière pour la paix, et marque une façon de s’engager et d’agir davantage axée sur la rencontre, la non-violence et la prière que sur des actions politiques. Outre les chrétiens présents, des personnalités musulmanes telles que Mohammad Hamidullah ou Ahmadou Hampaté Bâ assistent à ces premières rencontres et écoutent Massignon psalmodier la sourate 18 à la fontaine des Sept veines.

Au début de la guerre d'Algérie, Massignon lance la première édition des rencontres qui durent jusqu'à aujourd'hui. Il invite alors les chrétiens et les musulmans à s'unir par la prière pour la paix, et marque une façon de s'engager et d'agir davantage axée sur la rencontre, la non-violence et la prière que sur des actions politiques.

Au travers de ce rassemblement mais également par son œuvre et ses engagements, Massignon a constamment œuvré pour la mise en place de rapprochements entre les traditions chrétiennes et musulmanes. Pour cela, il s’est notamment consacré à l’étude de figures "fédératrices" des deux religions telles qu’Abraham, Marie ou encore Fatima ; le but de ses recherches n’étant pas de noyer les différences dans un syncrétisme flou, mais "un moyen d’accéder au Réel, un harpon destiné à tirer l’âme vers Dieu". Loin de vouloir gommer les différences, il insiste constamment sur le fait que "pour connaître l’autre, il ne faut pas se l’annexer mais devenir son hôte". [6] Selon lui, cela ne peut se faire que si l’on voit chacun comme une image de Dieu, et non sans avoir préalablement assumé ses croyances et sa propre singularité.

Une partie de son œuvre, notamment son immense travail sur le mystique Mansour Al-Hallâj [7] ou encore son ouvrage sur Salman le Perse ont été traduits en persan. Massignon eut également une profonde influence spirituelle sur d’éminents chercheurs français tels qu’Henry Corbin et Eva de Vitray-Meyerovitch, ou encore sur le sociologue et philosophe iranien Ali Shariati, qui fut profondément marqué par les études de Massignon sur la personnalité de Fatima. [8]

Lecture d’une partie de la sourate 18 à la fontaine des Sept veines, 26 juillet 2009

Après le décès de Massignon en 1962, les rencontres se perpétuèrent : chaque année, une messe en rite oriental fut dite à la chapelle par Mgr Charles Molette jusqu’en 1983, date du centenaire de la naissance de Massignon. Les rencontres furent poursuivies par les amis de Louis Massignon jusqu’à nos jours, où cette année encore, l’un de ses amis, Claude-Louis Duchêne, est venu évoquer sa grande personnalité et déposer des photos de l’époque au pied de la fontaine, où l’on peut notamment voir Massignon en ce même lieu accompagné de Mohammad Taghi. Les profonds liens d’amitié liés avec des personnalités musulmanes reflètent également un autre aspect de la condition du dialogue chez Massignon : la rencontre et le dialogue avec l’autre doit s’enraciner dans des relations personnelles et des liens d’amitié, et non pas seulement par une connaissance théorique des principes de chaque religion.

L’édition 2009 du pèlerinage

Loin de vouloir gommer les différences, il insiste constamment sur le fait que “pour connaître l'autre, il ne faut pas se l'annexer mais devenir son hôte”. Selon lui, cela ne peut se faire que si l'on voit chacun comme une image de Dieu, et non sans avoir préalablement assumé ses croyances et sa propre singularité.

Les rencontres de cette année ont tout d’abord débutées par un colloque consacré au thème des conditions d’une paix sereine entre les deux rives de la Méditerranée durant lequel Maurice Borrmans, ami de Louis Massignon, a évoqué les moyens que ce dernier préconisait pour assurer la paix entre les différents peuples. Ghaleb Beinsheikh, auteur de nombreux ouvrages dont La Laïcité au regard du Coran a évoqué la question de la pertinence de la notion de laïcité de part et d’autre de la méditerranée. Mostapha Chérif, philosophe algérien membre du forum mondial du dialogue islamo-catholique, a évoqué quant à lui les conditions politiques d’une paix sereine entre les différents pays de la Méditerranée. Enfin, Charles Josselin, ancien ministre de la coopération et président de l’association "Cités Unies France", a également rappelé la complexité de la situation entre les pays du Moyen Orient, laissant entrevoir toutes les difficultés à l’établissement d’une "paix sereine". Le problème des migrations a également été évoqué, notamment des migrants de l’Afrique sub-saharienne et de leur "accueil", rendant particulièrement d’actualité cette phrase de Massignon : "Je pense que les problèmes du début de l’humanité sont ceux qui se poseront à la fin, spécialement celui du caractère sacré du droit d’asile et du respect de l’étranger" [9]. Les rencontres furent accompagnées de nombreuses activités et ateliers notamment de calligraphies entrecroisées arabes et latines, ainsi que de la traditionnelle soirée du pardon associant traditions chrétienne, bretonne et islamique durant une procession nocturne et d’un tantad (feu de joie) accompagné de la gwerz évoquant l’histoire des Sept Saints.

Les Sept Saints et la Vierge Marie portant le Christ à l’intérieur de la crypte-dolmen de la chapelle des Sept Saints

Le lendemain, plusieurs centaines de personnes se sont retrouvées pour la Grand’Messe du pardon célébrée à la chapelle des Sept Saints par Mgr Claude Rault accompagné de dix prêtres familiers de l’islam et de sa culture. Durant son sermon succédant à la lecture de l’évangile de la multiplication des pains, Mgr Rault a rappelé que la vocation des petits diocèses chrétiens en terre musulmane n’était pas de convertir, la conversion étant essentiellement l’affaire de Dieu, et non celle des hommes. "L’essentiel n’est pas de faire nombre, mais d’être signe", a-t-il ponctué en citant Jean-Paul II. La messe fut également rythmée par plusieurs traits d’union entre les deux traditions, de la comparaison de l’action de grâce du Christ avant de rompre les pains et avant même le miracle de la multiplication, au "al-Hamdullilah" ("Grâce à Dieu") des musulmans remerciant Dieu avant même d’avoir reçu, ou encore avec un Notre Père récité en arabe.

Mgr Rault a rappelé que la vocation des petits diocèses chrétiens en terre musulmane n'était pas de convertir, la conversion étant essentiellement l'affaire de Dieu, et non celle des hommes. “L'essentiel n'est pas de faire nombre, mais d'être signe”, a-t-il ponctué en citant Jean-Paul II.

L’office a ensuite été suivi de la lecture d’une partie de la sourate 18 par Mohammad Loueslati, imam de la prison de Rennes, à la fontaine des Sept veines située à proximité. Il a ensuite rappelé que les Sept Dormants constituent un véritable pont entre les deux rives de la Méditerranée, et traite de l’essence même du monothéisme : "Elle invite à se connaître, mais aussi à se reconnaître". Un prêtre participant à la cérémonie a enfin rappelé que "au milieu se trouve la Méditerranée, la mare nostrum. Dans cette eau bleue se déversent les fleuves marocains, tunisiens, algériens, italiens, français… toutes ces eaux se mélangent pour donner la Méditerranée. C’est un bel exemple de partage et de fraternité qui doit servir d’exemple à nos actes".

Ces rencontres ont également donné lieu à la mise en place d’une association "Sources Sept Dormants" chargée non seulement d’organiser les rencontres annuelles, mais également de favoriser tout projet visant à la mise en place de rencontres inter-religieuses se situant dans la même optique et afin de prolonger la dynamique du Pardon des Sept Saints. [10]

La notion de rencontre n’en demeure pas moins très complexe à aborder et bien qu’elle soit parfois chargée de bons sentiments, elle risque parfois de se complaire dans un syncrétisme de bon ton et une tolérance de surface pouvant générer des incompréhensions dangereuses. Loin de ces visées, Massignon invitait à découvrir et à faire converger "ce qu’il y a de plus authentique dans l’originalité de chaque religion", et non à rechercher à tout prix à se rassurer et à présenter une unité factice en ne retenant que les dénominateurs communs. Dans ce sens, l’un des mérites essentiels du Pardon des Sept Saints est qu’il contribue à l’effort de décentrement tant préconisé par Massignon qui seul permet de véritablement comprendre l’autre et d’aboutir à un véritable respect mutuel, nous rappelant ainsi que "notre finalité est plus que notre origine" [11].

-Site sur le pardon des Sept Saints d’Ephèse : www.vieux-marche.net ou http://paroisse-plouaret.org
- Association des Amis de Louis Massignon : http://louismassignon.org

Notes

[1L’histoire des "Gens de la Caverne" est évoquée dans la sourate 18, versets 9-26.

[2Cet aspect est notamment évoqué dans le verset 16 : "Et quand vous vous serez séparés d’eux et de ce qu’ils adorent en dehors d’Allah, réfugiez-vous donc dans la caverne : votre Seigneur répandra pour vous un adoucissement à votre sort".

[3Pour un exposé plus détaillé sur la place des Sept Dormants dans les traditions chrétienne et musulmane, voir Neuve-Eglise Amélie, "Les Sept Dormants d’Ephèse et les "Ahl al-Kahf", La Revue de Téhéran, Mars 2008.

[4L’identification du culte des Sept Saints comme étant celui des Sept Dormants d’Ephèse a notamment été réalisée grâce aux recherches de l’historien breton François Marie Luzel à la fin du XIXe siècle.

[5Une gwerz est un cantique populaire en breton.

[6Massignon, Louis, Opera Minora.

[7Edition française : La passion de Hallâj, 4 volumes, Gallimard, 1975. Edition persane : Masâ’eb-e Hallâdj, ’âref-e shahid qarn-e tchahârom-e hejri, traduction de Ziâoddin Dehshiri, Boniâd-e ’Oloum-e Eslâmi, 1362 (1983).

[8Cette influence le conduisit notamment à donner une conférence à ce sujet qui fut ensuite publiée en persan sous le titre Fâtemeh, Fâtemeh ast (Fatima est Fatima) et récemment traduite et publiée en français par les éditions Al-Bouraq. Ali Shariati évoque lui-même cette influence au début de l’ouvrage : "J’ai voulu, au départ, effectuer un rapprochement avec les études réalisées par le professeur Louis Massignon, faites sur la personnalité de Fatima, sur sa vie mystérieuse, plus particulièrement sur cette impression profonde et digne qu’elle provoque depuis toujours chez les croyants et dans les sociétés musulmanes", Shariati, Ali, Fatima est Fatima. L’idéal universel féminin, Al-Bouraq, 2009, Beyrout, Liban, p. 13.

[9Massignon, Louis, Opera Minora.

[10Durant ces dernières décennies, de nombreuses initiatives dans ce sens et plusieurs organismes ont vu le jour, tel que le Groupe de Recherches Islamo-Chrétien (GRIC) fondé en 1977 par une association de chercheurs. Plus récemment, en 2008, un premier Forum islamo-catholique s’est déroulé au Vatican et a permis la rencontre et l’échange de 48 savants musulmans et catholiques. De nombreuses rencontres ont également été organisées dans les pays musulmans.

[11Massignon, Louis, Dieu vivant No. 4.


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