Chacun se glorifie de quelqu’un
Nous, nous nous glorifions d’Ali

Tes descendants sont tous lumières, sujets donc de fierté, mais toi, tu es cette lumière de soleil qui caresse dans le froid de l’hiver, et qui embrase en pleine canicule. Là où les aveugles ténèbres s’épaississent autour de tout et que la Terre se congèle, ton souvenir, comme un éclair éblouissant, surgit, traverse les siècles et se dilate dans le présent pour faire redresser et la terre et le temps, droits et hauts comme ton corps : celui qui ne se laissa jamais fléchir sous pression d’aucune douleur, celle-ci ayant été lourde, on le sait, du poids de tous les monts. Ce souvenir est cependant, et cela depuis le commencement, conservé dans les nerfs et tendons, corps et âmes d’un peuple, celui du pays « Adjam » [1]. Les enfants de ce pays apprennent, dès leur bas âge, à se relever avec ton aide, en ton nom : Ali. Oui, c’est avec toi et de toi que je parle, ô « lion des Arabes » !

Cela fait un bon temps, on dirait des siècles, que je guette le moment où je me sentirai enfin prêt à t’aborder (ce n’est pas si facile !) pour te chuchoter, pour m’épancher auprès de toi et te parler de cette peine, qui, à l’image d’une fontaine, ne cesse de couler du haut du ciel dans nos cœurs : tu nous manques. Mais à chaque fois, quand je me souviens de la douleur qui emportait ton cœur, solitaire tu étais au milieu des ignorances, j’ai honte et garde le silence. Et maintenant, le moment arrivé, je n’ai pas à me plaindre, ni à me dépeindre, mais encore je voudrais parler de toi. Je désire dire que j’ai beaucoup cherché, sur la terre et dans le temps, et que je n’ai pas encore, pas encore trouvé homme pareil à toi. En toute langue et toute doctrine, on se souvient de toi en termes d’éminence, de « Votre Excellence » ! Et tu méritais, toi seul, l’attribut de roi ! L’Emir non seulement des croyants mais des humains. Car tu étais un homme, le vrai homme : celui de qui Dieu se vanta le jour de la création.

Et pour nous autres Iraniens, tu es la quintessence du monde. Ah ! Que dis-je ? Je me demande parfois si tu n’es pas un mythe autre ! Mais quand je vois mieux je trouve que tu surpasses de loin le mythe : aucun auteur n’a jamais eu la puissance ni la langue de peindre un héros tel que tu l’es. Et tu es plus qu’un héros : tu es notre Pahlavân. Ton nom est trois lettres, mais quand je le prononce, il me fait frissonner, non de peur, mais d’étonnement, de ta grandeur. Et le frisson qui s’accompagne de deux larmes, a certainement quelque chose de l’amour caché en lui. Que tu le saches, l’une des histoires, la plus belle de toutes les histoires que l’on nous raconte depuis des siècles, est celle de l’amour qu’on éprouve ici pour toi. Tout le monde ici s’enorgueillit de ton nom et le chante avec plein respect. Ici c’est le pays des hommes vaillants qui jurent sur ton nom, et dont le premier pahlavân de toute l’histoire, c’est Ali. Ici, tout le monde sait qu’un seul homme pouvait arracher la porte de Khaybar, et l’on connait bien le Zolfaqâr dont l’éclair faisait le cauchemar des félons froussards. Et tout le monde sait maintenant que le marchant de sable des nuits de Koufa ou de Médine qui offrait le sommeil aux orphelins affamés, c’était Ali.

Seigneur ! Il nous est maintenant évident que l’essentiel du secret de ton charme se trouvait là : l’image ravissante d’un mont, qui de toute son épaisseur et hauteur s’incline tendrement pour serrer les petites mains d’un enfant, lequel, tel un jeune arbre, pousse à son pied. Et le seul spectateur de la scène est le noir de la nuit et la faible lueur de la lune qui s’efforce vainement de pénétrer les branches d’un palmier afin de finalement te connaître, mais tu lui restes encore inconnu, comme les autres nuits, pour protéger l’honneur d’une veuve, d’une famille pauvre, contre l’indiscrétion des conteurs. Comme elle est belle l’image d’un cœur d’or qui se cache et bat dans une poitrine d’acier. Et cela, que tu le saches, est le grand souhait des mères de ce pays de donner naissance à des garçons qui suivent l’exemple de leur premier héros ; qui deviennent Takhti ou Pouryâ-ye Vali, et qui aident les faibles et les pauvres alors qu’ils sont au sommet de leur force. Car ici, tout le monde le sait, un corps fort ne vaut rien sans un cœur doux.

Dans ce pays des Perses, être pahlavân compte beaucoup plus que d’être champion. C’est pourquoi, les lutteurs champions lorsqu’ils vont sur le tapis de lutte, ou avant d’entrer dans la maison de force, se plient ou touchent la terre. Et lorsqu’ils entrent dans le royaume de l’amour, ils deviennent rôdeurs de nuit, compagnons de ruelle, d’arbre et de ciel. Et je n’ai aucun doute maintenant, ô maître, que ta retraite, la nuit, pour rejoindre ce puits où tu plongeais la tête était, signe d’amour. Ce n’était point les malheurs de ce monde qui t’apportaient les larmes aux yeux, mais par cette eau, tu voulais éteindre ton feu intérieur, j’en suis sûr. Amoureux tu étais et unique dans l’amour.

Ton souvenir est conservé dans la mémoire des palmiers, du désert, du vent et des fleuves, le Tigre et l’Euphrate, et se transmet, cela fait des siècles, poitrine à poitrine pour embraser les âmes, qui, depuis maintenant plus de mille quatre-cents ans, apprennent ton nom par cœur, mot de passe donnant accès au ciel ainsi qu’à la ruelle des hommes braves : les ayyârs. Là ton nom est gravé sur leurs cœurs, et pourtant ne s’efface jamais le regret de ne pas arriver, même à la cheville de ton ombre. Ton nom est trois lettres mais son secret est un monde. Personne n’a pu être comme toi et personne ne pourra l’être, et je m’étonne toujours comment pourrais-je enfin appeler « le roi du pays de Lâfatâ » !

Notes

[1Après la conquête de l’Iran, mais aussi pendant toute la période sassanide, les Arabes appelaient ce pays “Adjam”, qui voulait dire « étranger ».


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