N° 49, décembre 2009

Aperçu de l’histoire de la lutte iranienne


Afsâneh Pourmazâheri


Intimement liée dès ses origines à la violence et à l’autodéfense humaine, la lutte a été reconnue comme le premier "sport" né au sein des communautés primitives. Les premiers éléments attestant l’existence de cette activité physique datent de l’époque mésopotamienne. On les retrouve notamment chez les Sumériens au 4e millénaire av. J.-C. Le temple de Guianadjeh à Bagdad, découvert en 1938 par M. Spears, archéologue de l’Université de Pennsylvanie, constitue le témoignage le plus ancien concernant la lutte sumérienne. Spears trouva dans ce temple deux objets gravés en pierre et en bronze où l’on reconnait distinctement des silhouettes de lutteurs et des scènes de lutte. On imagine à quel point ce sport a changé de visage en fonction de la géographie et des différentes aires politico-sociales pour évoluer et prendre sa forme actuelle.

En Egypte ancienne également, la lutte était vénérée à tel point que des images de scènes de lutte ont été retrouvées gravées sur la pierre des tombeaux des pharaons. Dans la Perse antique, ce sport était également pratiqué. Les zoroastriens nouaient une ceinture à leur taille, le kasti, qui à donné son nom à la lutte persane, le koshti, qui signifie "prendre la taille de quelqu’un". Autrement dit, le mot koshti trouve ses origines dans la culture zoroastrienne. Il devient kostik en langue pahlavi et finalement koshti en persan dari. Dans son dictionnaire, Dehkhodâ définit la lutte comme « un combat entre deux personnes sans utilisation d’armes et avec l’intention de vaincre son adversaire. »

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Gholâmrezâ Takhti (à droite), championnats du monde de lutte, Téhéran, 1959. M. Takhti remporta la médaille d’or.

Pendant le premier millénaire av. J.-C., la lutte était particulièrement estimée par les rois achéménides. Sous Artaxerxés II, les soldats grecs envoyés en Perse ne manquèrent pas de familiariser les Persans avec leurs traditions olympiques dont une bonne part concernait la lutte. D’après Xénophon, les Iraniens, compte tenu de leurs dispositions physiques, préféraient se battre face à face avec leurs adversaires. Pour les Arsacides, un corps fort, agile et bien entrainé valait mieux que les armes, ce qui explique leur habileté acquise dans les courses de chevaux, dans la lutte et au tir à l’arc. Au Ve siècle sous les Sassanides, le roi Bahram-e Gour entra en guerre avec les Romains. Celle-ci dura un mois durant lequel se déroula notamment le siège de la ville d’Erzeroum. D’après les historiens de l’époque, la solution à ce problème fut proposée par Bahrâm-e Gour, et consista à désigner le vainqueur par la lutte. Pendant des siècles, la lutte héroïque fut chose courante sur le territoire iranien. Le Shâhnâmeh de Ferdowsi y fait largement allusion.

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Abdollah Movahhed

Il ne reste aujourd’hui pas grand-chose des techniques utilisées dans les luttes anciennes mais ce qui est certain, c’est que le critère de poids n’était pas appliqué comme aujourd’hui. Comme nous l’avons évoqué, en période de guerre, la lutte servait parfois à désigner le vainqueur, ce qui permettait d’éviter d’inutiles effusions de sang. Une fois vainqueur, le lutteur pouvait choisir de tuer ou de laisser la liberté à son adversaire. Mais dans ce dernier cas, le vaincu était tenu d’enlever son habit de combat et de s’en aller vivre à jamais dans la clandestinité.

Avec l’apparition de l’islam, la lutte héroïque et le principe de « bravoure » acquirent une dimension nouvelle. Pour l’islam, la morale et les valeurs spirituelles constituent la véritable essence du héros. Elles furent et sont restées le fondement éthique du modèle de lutte qui fit son entrée dans les zourkhâneh ou « maison de force ». Cette alchimie nouvelle donna naissance à de grands noms, depuis Pouryâ-ye Vali jusqu’à Seyyed Hassan Razzâz.

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Gholâmrezâ Takhti

Avec l’invasion mongole, on abandonna la lutte pendant quelques années en Perse, mais la tradition, ancestrale, ne tarda pas à refaire surface une fois la paix installée dans le pays. Depuis cette date, les techniques de lutte et les noms des lutteurs furent systématiquement enregistrés. Les Déilamites désignaient des jours précis pour faire le commerce mais aussi pour lutter entre eux. Le vainqueur défiait les lutteurs des autres tribus et ils créaient ainsi des liens sociaux avec leurs voisins.

Sous les Safavides ainsi qu’à l’époque des Zands, la lutte prit un essor tel que chaque ville avait des centaines de lutteurs de renom. Durant cette époque, la lutte fut étroitement associée avec la poésie, tandis que les communautés de poètes comptaient aussi bon nombre de lutteurs.

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Mansour Mehdizâdeh

A l’époque qâdjâre, la lutte se transforma en véritable sport populaire et fut pratiquée par toutes les couches sociales, à tel point que par ordre du souverain Nâssereddin Shâh, un homme d’affaires, Sâheb-od-Dowleh, fut désigné pour prendre officiellement en charge les activités de lutte en Iran. Ainsi, chaque vendredi, les gens prirent l’habitude de se réunir sur les places publiques pour assister à des scènes de lutte. Ces dernières occasionnaient la désignation du héros de la capitale, une habitude qui devint presque une tradition dans les années qui suivirent. Pour ce faire, les lutteurs se fixaient rendez-vous les jours fériés sur la place principale de la ville et engageaient la lutte. Celui qui l’emportait avait l’honneur d’être couronné en qualité de héros de la cité. Parmi les lutteurs les plus renommés de cette époque, on peut nommer Mohammad Sâdeq Bolour-Foroush (marchand de cristal), Ebrâhim Yazdi, Akbar Khorâssâni, Hossein Youzbâshi, Seyyed Hassan Razzâz et Seyyed Esmâïl Kaleskeh-Sâz.

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Emâm’ali Habibi

A l’époque de Rezâ Shâh, un département d’éducation physique fut créé. Le sport devint peu à peu une discipline obligatoire dans les écoles et dans les garnisons, tandis des moniteurs expérimentés et formés aux techniques modernes commencèrent à enseigner la lutte. Jusqu’en 1940, la lutte pratiquée à l’intérieur du pays a conservé une coloration persane. Cependant, après cette date, l’augmentation de l’ouverture à l’international contraint ce sport à adopter des règles plus strictes concernant les codes vestimentaires aussi bien que les méthodes de lutte. La lutte régionale conserva cependant sa spécificité par rapport à la lutte « normalisée ». Ainsi, chaque région de l’Iran, en fonction de ses mœurs et de ses coutumes, se reconnait dans une forme particulière de lutte. Dans le nord de l’Iran, dans les villages du Mâzandarân, on pratique la lutte lotcho. Dans ce jeu, le vainqueur reçoit à la fin un présent fixé à l’extrémité d’une barre en bois. Cette barre est placée au centre de la place et le présent, un beau tissu, un cachemire, un châle, un mouton ou une vache sera offert au héros à condition qu’il parvienne à s’en saisir.

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’Alirezâ Soleimâni

La lutte au bâton ou le koshti bâ tchoubeh est une autre forme de lutte très courante dans toute la région du Khorâssân, notamment à Ghoutchân, à Farimân et à Esferâïn. La lutte au Guilân ou koshti-e guileh mardi est une lutte propre à la région. Elle est déjà vieille de plusieurs centaines d’années. Les lutteurs guilânais portent un pantalon moulant et le vainqueur du corps à corps reçoit habituellement comme prix un mouton ou une vache. Après avoir combattu, le vainqueur se tourne vers les spectateurs et, en bondissant à plusieurs reprises, leur demande la récompense.

Dans le Kurdistân, la lutte de zourân pâtouleh, dans le Lorestân, la lutte lori, dans la région d’Aligoudarz, la lutte de zourân ou la guerre, la lutte « côte à côte » à Qazvin, la lutte ashirmâ en Azerbaïdjan de l’est, la lutte garesh chez les nomades turkmènes, la lutte arabe chez les nomades de Khouzistân, la lutte kamarbandi (de la ceinture) à Ispahan, la lutte lashgar keshi (la campagne militaire) à Yazd, la lutte kadj-gardân dans le Sistân et Baloutchistân, notamment à Zâbol et la lutte dasteh-baghal dans la province de Fars notamment à Arsandjân, constituent quelques une des luttes régionales enracinées dans la culture persane qui font de la lutte un sport national pratiqué dans l’ensemble du pays.

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’Alirezâ Heydari

En 1939, Hamid Mahmoudpour, diplômé d’éducation physique à l’université de Turquie, commença à dispenser un enseignement de lutte sur un « tapis spongieux » pour la première fois en Iran. La faculté d’éducation physique de Darvâzeh Dowlat lui servit de point de départ pour enseigner les fondements et les techniques de la lutte libre conformément aux critères internationaux. Avant lui, il n’existait pas en Iran de tapis de lutte. Les séances de lutte avaient lieu à même le sol (que l’on recouvrait parfois de terre). En 1940, le premier championnat de lutte se déroula au stade Amdjadieh à Téhéran. Huit ans plus tard, l’Iran accueillit le premier groupe de lutteurs étrangers (des Turcs) dans son nouveau haut lieu de lutte (le salon de Soleymân) situé rue Shâhpour. La première apparition de l’Iran aux Jeux Olympiques date de 1948, au cours de laquelle Mansour Raïssi obtint une quatrième place. Avec les refontes ultérieures des principales règles de lutte, l’Iran parvint à garder la tête haute dans les compétitions internationales, et de nombreux lutteurs iraniens ont perpétué leur héritage national. Parmi les plus fameux, il serait bon de rappeler les noms de Gholâmrezâ Takhti, Abdollah Movahhed, Ebrâhim Javâdi, Emâm-Ali Habibi, Mansour Mehdizâdeh, Mohammad Ebrâhim Seifpour et Rassoul Khâdem.

Bibliographie :

- Ghiâssi, Seyyed Mohammad-Rezâ, Târikh-e koshti-e irân va jahân az âten ta âten, (Histoire de la lutte de l’Iran et du monde d’Athènes à Athènes), Aflâk, Téhéran, 2005, 1110 pages.

- Abbâsi, Mehdi, Târikh-e koshti (Histoire de la lutte), Sepâs, Téhéran, 2002, 338 pages.

- Ghorbânzâdeh, Ghobâd, Târikh-e novin-e varzesh-e irân « koshti » (Histoire du sport nouveau en Iran « la lutte »), Fâezoun, Téhéran, 2006, 480 pages.


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