N° 49, décembre 2009

La machine du jugement dernier
Un documentaire sur les troubles mentaux liés à la guerre


Djamileh Zia


Soudâbeh MorâdiânSoudâbeh Morâdiân a réalisé de nombreux documentaires dès la fin de ses études de cinéma, dont une série de soixante-dix films sur les villageoises en Iran diffusée à la télévision iranienne, et une série intitulée Les Chroniques d’Iran diffusée sur Arte. Soudâbeh Morâdiân s’intéresse aux sujets qui passent souvent inaperçus dans la société. Elle a terminé il y a quelques mois son troisième film sur les troubles mentaux liés à la guerre.

DZ : Pourquoi vous êtes-vous intéressée aux troubles mentaux, parmi tous les autres effets néfastes de la guerre ?

SM : Une de mes amies d’enfance, Mahine, souffre d’une maladie mentale à la suite des lancements de roquettes des Irakiens sur Téhéran pendant la guerre. Elle n’a pas supporté le traumatisme des bombardements. Mon premier film sur les troubles mentaux comme conséquence de la guerre est justement un film sur elle. Quand j’ai revu Mahine après de nombreuses années, je me suis rendue compte que sa famille avait perdu sa cohésion et son fonctionnement normal à cause de sa maladie. Les troubles mentaux liés à la guerre ont aussi des effets négatifs sur l’entourage du malade.

Photo extraite du film Mahine

DZ : Est-ce certain que la maladie de Mahine est due aux attaques par roquettes sur Téhéran ?

SM : Oui. Elle a eu une expertise et elle est considérée comme victime de guerre. Elle reçoit une allocation en tant que victime de guerre d’ailleurs.

DZ : Et vous avez ensuite continué à faire des films à propos des effets négatifs de la guerre sur l’équilibre mental des gens.

SM : Oui, je pense qu’il faudrait mettre plus en relief ce genre de problèmes, auxquels on ne fait pas attention en général. J’ai envie de montrer des aspects de nos sociétés qui passent souvent inaperçus. Quand on veut évoquer les effets néfastes de la guerre, on parle des armes chimiques, des mines antipersonnel, des soldats blessés ou morts, des habitants des régions sinistrées, bref, on parle surtout de ceux qui ont été directement en contact avec la guerre. Je trouve que dans les émissions de la télévision et de la radio iranienne à propos de la guerre Iran-Irak, la tendance est de mettre l’accent sur la bravoure des soldats, leurs actes héroïques ; et quand on parle des traumatismes que les combattants ont subis, on évoque surtout leurs blessures physiques. Les troubles mentaux liés à la guerre sont rarement évoqués. J’ai voulu montrer avec mes films l’effet traumatisant de la guerre sur le psychisme des gens, et montrer que cet effet persiste de nombreuses années après une guerre. Je trouve d’ailleurs que le nombre d’Iraniens qui souffrent de troubles psychologiques ou psychiatriques est très important de nos jours ; je dis cela parce qu’au cours de la réalisation de mon film Mâshin-e rouz-e ghiâmat (La machine du jugement dernier) [1], j’ai été amenée à aller dans de nombreux cabinets de psychologues et de psychiatres, et j’ai vu qu’ils étaient tous bondés. J’espère que montrer les conséquences à long terme de la guerre fera réfléchir ceux qui pensent que faire la guerre peut régler les problèmes.

DZ : Vous pensez donc que nous subissons encore actuellement en Iran les conséquences de la guerre Iran-Irak, et que la grande fréquentation des cabinets des psychologues et des psychiatres en Iran est une conséquence de cette guerre ?

SM : Oui. La guerre Iran-Irak a pris fin il y a vingt ans, mais ses conséquences persistent. Nos enfants subissent eux aussi, indirectement, les dommages de la guerre, même s’ils n’en savent pas grand-chose. Dans n’importe quel pays, les conséquences de deux ou trois années de guerre sont encore perceptibles après dix ou vingt ans. Les Etats-Unis, par exemple, sont encore sous le coup de la guerre du Vietnam. Je dis cela parce que j’ai participé, avec un documentariste américain, à la réalisation d’un film sur les vétérans de la guerre du Vietnam pour la chaîne de télévision Al-Alam [2]. Ce film, intitulé Voice against them, est à propos des groupes américains qui, pendant la présidence de M. Bush, luttaient pour empêcher les Etats-Unis d’attaquer l’Iran. Leur slogan était Stop war before start. On voit dans ce film des vétérans de la guerre du Vietnam handicapés physiques ou souffrant de troubles mentaux suite à cette guerre ; ils sont insatisfaits parce qu’ils estiment que le gouvernement américain ne les a pas convenablement aidés. Après toutes ces années, les Etats-Unis subissent encore de nos jours les conséquences de cette guerre, alors qu’il s’agit d’un pays développé et riche ; alors vous pensez bien que l’Iran aura encore longtemps à subir les contrecoups de l’attaque irakienne, même si la guerre s’est terminée il y a deux décennies. D’autant plus que cette guerre a commencé très peu de temps après la Révolution : nous avons subi la guerre alors que nous étions encore dans l’instabilité postrévolutionnaire.

Photo extraite du film Ghesseh-ye khâk-e soukhteh (L’histoire d’une terre brûlée).

DZ : Quel a été votre deuxième film sur ce thème ?

SM : Quand les Américains ont attaqué l’Afghanistan, en 2001, j’ai eu envie de réaliser des documentaires sur les femmes afghanes. J’ai donc décidé de partir en Afghanistan en pleine guerre. Nous étions trois femmes : il y avait la caméraman, la productrice et moi. L’effet traumatique de la guerre sur la santé mentale des femmes afghanes était bouleversant et j’ai réalisé un film sur ce sujet, que j’ai intitulé Ghesseh-ye khâk-e soukhteh (L’histoire d’une terre brûlée). Je me suis rendue compte que les femmes afghanes étaient détruites psychiquement, à cause de tout ce qu’elles avaient subi au cours de tant d’années de guerres successives, et à cause des conséquences de ces guerres, par exemple l’émigration, la vie dans les camps de réfugiés et ensuite le retour en Afghanistan, etc.

DZ : Mâshin-e rouz-e ghiâmat (La machine du jugement dernier), qui est votre troisième film sur ce sujet, a été tourné dans un hôpital psychiatrique où ne sont hospitalisés que des anciens combattants de la guerre Iran-Irak. Comment êtes-vous allée là-bas et comment avez-vous pu faire un film sur ces patients ?

SM : L’idée du film m’est venue à l’esprit il y a quelques années, quand Mme Chista Yasrebi, dramaturge et metteure en scène, qui est une amie, m’a dit que l’on pratiquait le psychodrame dans un hôpital psychiatrique pour anciens combattants. Monsieur Amra’i, psychodramatiste dans cet hôpital, m’a beaucoup aidée pour que je puisse établir un contact avec ces patients. Je leur ai régulièrement rendu visite pendant quatre ans et j’ai établi des contacts avec leurs familles. Puis, peu à peu, j’ai choisi les personnages de mon film parmi ceux qui participaient aux séances de psychodrame.

DZ : Le personnage principal de votre film est un ancien combattant qui neutralisait les mines antipersonnel pendant la guerre Iran-Irak. Il a un discours délirant sur une machine qu’il veut créer pour détruire le monde, et il dessine en permanence cette machine, qu’il appelle La machine du jugement dernier.

SM : Oui. Il appelle parfois cette machine Dimitri aussi.

Photo extraite du film Mâshin-e rouz-e ghiâmat (La machine du jugement dernier).

DZ : Pourquoi Dimitri ?

SM : Ce patient avait vu le film Dr. Strangelove [3] dans sa jeunesse. Dimitri est je crois le nom du personnage du Dr. Strangelove qui parle d’une machine avec laquelle on peut mettre fin au monde. Ce film était devenu pour ce patient une sorte de symbole, et à chaque fois qu’il voulait diminuer son angoisse, il disait qu’il allait appuyer sur un bouton et que le monde allait être détruit ; et comme il avait neutralisé les mines antipersonnel pendant la guerre, il y avait dans son esprit une similitude entre les mines et cette machine qu’il disait avoir créée. Il se sentait ainsi supérieur aux autres, à un point tel qu’à un moment donné, dans mon film, on le voit se présenter et il dit au milieu de sa phrase qu’il est « Dieu ».

DZ : Est-ce que réaliser ce film a été facile ou avez-vous rencontré des difficultés ?

SM : Quand j’ai commencé à tourner dans cet hôpital psychiatrique pour anciens combattants, beaucoup de personnes trouvaient que faire un film sur ce sujet était inhabituel, cela les surprenait et les dérangeait. Les responsables de l’hôpital avaient quelques craintes, mais ils ont été peu à peu rassurés et m’ont laissé plus de champ libre. La séquence où l’on administre un électrochoc à un ancien combattant n’a pas été facile à tourner, il fallait une autorisation, que nous avons obtenue après de nombreuses démarches. L’ancien combattant en question était hospitalisé ailleurs, et nous ne l’avons rencontré qu’une seule fois, lors de la prise de cette séquence d’électrochoc. Une fois le film terminé, j’ai eu des difficultés pour sa projection : les responsables de plusieurs festivals iraniens m’ont dit que mon film était intéressant, mais qu’ils ne pouvaient pas le projeter parce qu’il était trop pessimiste, trop amer. Le ministère de la culture n’a même pas autorisé la projection du film dans un centre culturel.

Photo extraite du film Mâshin-e rouz-e ghiâmat (La machine du jugement dernier).

DZ : Si votre film n’est pas montré au public, vos efforts n’auront servi à rien.

SM : En fait, j’ai réalisé ce film pour deux groupes de spectateurs. D’abord pour les spectateurs ordinaires, que j’essaie de sensibiliser pour qu’ils sachent que des anciens combattants et leur famille, qui sont peut-être leur voisin, souffrent de problèmes dont on ne parle pratiquement pas. Ensuite pour les responsables des institutions ; ce film est destiné à les sensibiliser, car ces anciens combattants sont vraiment des laissés-pour-compte ; ils vivent dans un monde à part.

DZ : Les responsables dont vous parlez ont-ils vu votre film ?

SM : J’ai offert une copie de mon film aux responsables de cet hôpital, pour que ce film soit une trace, un document conservé à la même place. De toute façon, le simple fait de réaliser des films sur un sujet attire l’attention des responsables sur ce sujet, même s’ils ne voient pas les films en question. D’autre part, un documentaire est un document historique, auquel les chercheurs peuvent se référer. Il est possible que mon film ne soit pas vu par beaucoup de gens maintenant, mais il restera dans les archives, et on pourra le ressortir dans cinquante ans, par exemple à l’occasion d’une étude rétrospective sur la guerre Iran-Irak. [4] En fait, garder une trace du présent pour les générations futures est l’une des motivations principales des documentaristes. De nombreux documentaires ne sont pas projetés quand ils sont terminés à cause des réactions qu’ils risquent de susciter chez les spectateurs, mais quelques années plus tard, on les sort des archives. Par exemple, des séquences de la guerre Iran-Irak où l’on voyait des blessés et des morts n’étaient pas montrées pendant la guerre, mais ont été diffusées l’année dernière à la télévision iranienne. Je pense que mon film est du même type ; c’est un document historique que l’on pourra utiliser dans quelques années.

DZ : Soudâbeh Morâdiân, merci d’avoir accordé cet entretien à la Revue de Téhéran.

SM : Merci à vous.


Le film Mâchin-e rouz-e ghiâmat de Soudâbeh Morâdiân a été projeté en octobre 2009 au DOCUMENT7- International Human Rights Film Festival de Glasgow et au festival DocsDF de Mexico, où il a été nominé pour le prix du « meilleur documentaire réalisé pour la télévision ». Une chaîne de télévision mexicaine compte le diffuser. Mâshin-e rouz-e ghiâmat a été également sélectionné pour la section compétition du festival Parvine E’tesami, qui aura lieu du 22 au 27 novembre 2009 à Téhéran.

Notes

[1Ce film a été traduit en français. Le titre de la version française est La machine du jugement dernier.

[2Chaîne de télévision iranienne en langue arabe diffusée sur satellite.

[3Film de Stanley Kubrick. La version française est intitulée Docteur Folamour.

[4L’entretien avec Soudâbeh Morâdiân a eu lieu au printemps 2009. La machine du jugement dernier n’avait eu à l’époque aucune projection publique.


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