N° 49, décembre 2009

La notion de tolérance dans la chanson de geste


Majid Yousefi Behzâdi


L’épanouissement de la littérature trouve notamment ses racines dans l’action héroïque des hommes, qui a en retour impliqué une certaine conception de la littérature comme leçon morale et sociale, véhiculant une vision de l’homme qui crée son univers et dans lequel il tente de donner naissance à la justice sociale. A ce sujet, la littérature médiévale présente une nouvelle inspiration au travers de laquelle les auteurs français ont élaboré un certain type de création littéraire. Ainsi, ce genre littéraire s’est inspiré de la figure du type héroïque et s’est présentée sous forme de roman épique, et plus précisément sous la forme de chanson de geste de la littérature médiévale.

Le noyau primitif de la littérature française est notamment fondé sur la représentation de La Chanson de Roland. Ceci exige une double connaissance : d’une part, des épopées françaises, qui constituent une certaine connaissance poétique orale pour le public des XIe, XIIe et XIIIe siècles qui était dans sa grande majorité analphabète, et d’autre part, ces épopées montrent le chemin le plus court vers la divinité. Sous cet angle, les poèmes épiques ont été nommés "chanson de geste", ce qui implique un rapprochement de l’histoire au récit et permet la formation du culte de l’honneur chevaleresque.

L’une des caractéristiques typiques du roman médiéval consiste également à développer interrogation, investigation et intégration de l’individu, tandis que l’épopée est essentiellement constatation, confirmation et célébration à l’échelle de la collectivité de ce dernier. C’est ainsi que le héros épique, l’homme d’action et de décision reste subordonné à la destinée de l’homme dont il est le représentant.

Pourtant, la victoire du roman épique est due à la prétention héroïque de l’époque et son idéal d’"humaniser" les conditions de la vie de l’homme par le biais du combat singulier ou collectif.

Plus fondamentalement, l’aspect le plus important de notre propos est de montrer la manière dont le héros s’approche de son identité et se confronte aux événements inattendus.

En outre, les éléments constitutifs des caractères humains sont variés et font notamment intervenir la rivalité, la jalousie, la religion, etc. Ceci implique que l’homme doit purifier son âme et que seule sa conscience peut le ramener à la perfection de son existence. Nous tenterons donc ici de mettre en lumière les valeurs spirituelles du héros épique en harmonie avec son milieu qui est la société.

Historicité de l’héroïsme chevaleresque (XIIe-XVe siècles)

Chevauchée de Roland à travers les Pyrénées, enluminure extraite de Kar der Grosse du Stricker, XIVe s. (Berlin, Staatsbibliothek Preussischer Kulturbesitz, Ms. Germ. fol. 29623, f.21 v.)

La littérature française, comme tant d’autres, a commencé par l’épopée. Celle-ci fournit des chansons de geste dès l’aube du XII siècle, et le genre demeura en vogue pendant trois cents ans. Au XVe siècle, ces poèmes sont mis en prose et deviennent des romans appréciés par la noblesse, puis (à partir du XVIe siècle) du peuple, avant que ne s’amorce le romantisme. Dès le XIIIe siècle, certains ouvrages se divisent en trois cycles selon le personnage (ou le lignage) qui occupe une place à part dans l’histoire chevaleresque :

1) La Geste du roi, dominé par Charlemagne (La chanson de Roland..., et le mélodrame féerique de Huon de Bordeaux...).

2) La Geste du Garin de Monglane dominé par Guillaume d’Orange, arrière-petit-fils de Garin, qui se déroule dans le midi de la France.

3) La Geste de Doon de Mayence, où domine le thème des luttes féodales.

Les premières chansons de geste étaient rudes, viriles, guerrières. Mais l’influence de la littérature "courtoise" ne tarda pas à se faire sentir : en effet, l’aristocratie nourrissait alors un goût de plus en plus vif pour les aventures sentimentales, les tableaux d’une vie luxueuse où régnait la femme. La transition est opérée par les romans antiques ; Roman d’Alexandre (vers 1150), Roman de Thèbes (même époque), Roman d’Enéas (1160), Roman de Troie (1165).

Ainsi, les œuvres adaptent des légendes antiques : Alexandre, Oedipe (d’après la Thébaïde, du poète latin Stace), Enée (d’après l’Enéide de Virgile), Achille (d’après l’Iliade d’Homère). Ces romans alliaient la guerre et l’amour : la relation du héros à l’univers féminin y est fondamentalement nouvelle. Ainsi, Achille refuse de combattre les Troyens par amour pour la fille du roi de Troie.

Dorénavant, les deux grands mobiles du héros romanesques sont là : le combat et l’amour, qui continuent toujours de séduire. En dehors des romans antiques, pendant toute la période médiévale, les œuvres de type épique sont nombreuses ; roman d’aventure divers, chansons de geste du cycle des croisades (La Conquête de Jérusalem, au début du XIII siècle, etc.). Mais dès la fin du XIIIe siècle, le genre décline et l’on ne trouve plus que des œuvres manquées (Chanson de Bertrand du Guesclin, vers 1384).

Trahison ou tolérance ?

Roland mourant assomme de son cor le païen qui veut lui prendre Durandal, enluminure extraite de Karl der Grosse du Stricker, XIVe s. (Berlin, Staatsbibliothek Preussischer Kulturbesitz, Ms. Germ. fol. 29623, f.22 v.) “ son dexte gant à Dieu il tendit”

La sagesse et la tolérance sont les maîtres mots de toute religion digne de ce nom. Toute violence vise par essence à briser la nature des êtres humains sous le prétexte d’une hypothétique fraternité future. Dans ce contexte, la chanson de geste, en tant que témoin littéraire de l’humanité, met en scène un monde où le conflit des rois débouche sur l’idée que la stratégie de la non-violence aidera l’homme à être tolérant.

Même si les guerres de religion ont été aussi – sinon plus – sanglantes que les combats singuliers, la lutte pour le salut de l’humanité ne finit jamais, et renaît après chaque défaite. Et l’alternance rythmique du combat épique est également fondée sur ce cycle de naissance, mort, renaissance. Ceci consiste à mettre en scène tantôt Charlemagne qui propage le christianisme et tantôt Marsile qui fait de même pour l’islam. Le moment de conflit entre eux est le point de départ de la sanctification de la guerre en tant que devoir sacré.

La scène où apparaît le message de paix sous le signe des "branches d’olivier" est si importante que Marsile énonce : "Et vous direz de ma part au roi Charlemagne qu’il ait pitié de moi au nom de son Dieu (...), je recevrai la religion chrétienne" [1]. On voit ici chez Marsile une tolérance assez forte par le mot "Dieu", unique créateur à savoir que la notion de pitié s’attache à toute religion. Nous remarquons au passage que le lien entre Dieu et pitié est lié à la tolérance, dans un contexte méta-religieux. En réalité, au regard de Marsile, le complot contre Roland ne signifie pas tant la trahison puisque ce dernier a voulu révéler à Ganelon que la révolte contre le tyran est conseillée en faveur du peuple. C’est ainsi que Marsile décide de tuer Roland, neveu du roi Charles en sachant que la libération du pays dépend de l’exécution de Roland : "Si l’on pouvait y faire mourir Roland, Charles perdrait ainsi le bras droit de son corps" [2] affirme Ganelon. L’importance de cette décision est que la capacité de la conscience humaine n’a pas de limite. Elle peut juger les événements sociaux, non pas tels qu’ils sont, mais tels qu’ils devraient l’être.

Le combat de Roland et sa mort

A l’approche de la mort de Roland apparaissent les signes qui caractérisent la notion de combat singulier, puisque Roland est à la fois un guerrier brillant et un terrible vengeur. Roland prend part à la bataille avec son compagnon Olivier et pour montrer son courroux, fait trancher en deux Faldron de Pui. Ce qui provoque une grande terreur chez les païens, qui s’enfuient par groupes sous les yeux de Roland.

De ce passage, on remarque en premier lieu que la force physique du héros le dépasse et que cela dénature sa vraie image lors du combat. La colère de Roland s’apaise avec la blessure d’Olivier et l’annonce de sa mort prochaine. Les deux hommes, qui se sont uniquement battus par obéissance à l’empereur, se rencontrent une dernière fois avant la mort d’Olivier. Ce dernier dialogue entre Olivier et Roland est un véritable acte de foi et de tolérance d’une part, et de confession religieuse d’autre part ; "il implore Dieu de lui accorder le paradis, il bénit Charles, France la douce... » [3]. Peu après, Roland meurt aussi en mettant fin au combat immoral qui avilissait les valeurs essentielles de l’homme en harmonie avec l’existence.

Le châtiment et le procès de Ganelon

Selon le jugement de Charlemagne, Ganelon a trahi pour de l’argent. En effet, quelle qu’ait réellement été la nature de cette trahison, de son côté Ganelon déclare : "Que je sois maudit si je le cache ! Roland a fait du tort en argent et en biens" [4].

A l’aune de cette déclaration, il sort glorieusement vainqueur et dénie la trahison. En ce sens, le point essentiel de ce procès est fondé sur la conscience intime de Ganelon. Cette démarche initiale s’oriente vers la perfection dans le cadre de la vie héroïque. La trahison non seulement perd son sens négatif dans la mesure où l’homme décide de s’approcher de l’idéal de la vie qui est l’égalité, mais elle renaît aussi sous un autre sens pour déraciner le germe de la haine. Ce qui apparaît sous la forme de l’héroïsme de Ganelon, déguisé en trahison : "Entrez-moi Seigneurs, par l’amour de Dieu (...) je le servais en toute foi et tout amour" [5]. Pourtant, Charles extermine les Sarrasins de Marsile, puis ceux de l’empire de Babylone, Baligant. Ganelon est arrêté et son champion Pinable est défait en champs clos par celui de Roland, Thierry. Ganelon est finalement condamné à l’écartèlement et l’empereur prépare de nouvelles expéditions.

En dépit des fidélités et des hostilités, l’amour est à peu près inexistant dans La chanson de Roland, si l’on excepte le bref passage où l’empereur rentré à Aix-la-Chapelle, annonce la mort de Roland à sa fiancée Aude qui, attristée par cette nouvelle, pleure. Charlemagne lui propose alors d’épouser son fils Louis, mais Aude lui répond : "Ces paroles ne s’adressent pas à moi, ne plaise à Dieu, ni à ses saints, ni à ses anges, qu’après Roland je continue à vivre !" [6] Ainsi, dans le roman épique, l’amour est aussi important que la lutte contre l’injustice. Cet amour est toujours omniprésent dans l’action héroïque et se caractérise par le sens du sacrifice.

On peut donc conclure que la chanson de geste inclut diverses images de l’homme, images qui donnent accès à la haine et à la tolérance. Partant de ce point de vue, le combat naît par ordre et se termine dans l’hypocrisie. L’importance de cette analyse est en ce qu’elle conclut que la tolérance va à l’encontre de la justice. Et sous cet angle, la morale n’a plus de lien avec l’hostilité humaine, puisque toute démarche de l’homme se manifeste sous deux formes, active et passive. On le voit dans La chanson de Roland où Ganelon participe activement et les autres personnages passivement à la création de l’hostilité en vue de perpétrer un nouveau combat.

Bibliographie :

Armand, Anne, Itinéraire littéraire, Moyen Age, Hatier, Paris, 1989.

Paupert, A., Précis de la littérature française, DUNOD, Paris, 1995.

De Ligny, Cécile, La littérature française, Nathan, Paris, 1996.

Zink, Michel, La Chanson de Roland, Lettres gothiques, 2ème édition, Paris, 1992.

Léon, Gautier, Les épopées françaises, Paris, Genève, 1967.

Castex, P. G., Histoire de la littérature française, Hachette, Paris, 1986.

Notes

[1La Chanson de Roland, lettres gothiques, Michel Zink, 2e éditions, Paris, 1992, p. 33.

[2Ibid., p. 65.

[3Ibid., p. 149.

[4Ibid., p. 245.

[5Ibid., p. 247.

[6Ibid., p. 243.


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2 Messages

  • La notion de tolérance dans la chanson de geste 1er novembre 2011 14:43, par Prévost Alexia

    Je suis en train d’apprendre la chanson de Roland en cours et j’ai un dialogue a imaginé entre Ganelon et Charlemagne après la trahison de Ganelon pour Lundi 7 novembre.Je trouve ce site très bien !!

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  • La notion de tolérance dans la chanson de geste 3 octobre 2012 17:45, par BlueBerry

    Merci pour ce site ! ^^
    Ca explique bien des choses que la prof ... Zappe...
    J’aivais aussi une rédac’ sur les excuses de Ganelon à Charles pour son attitude "déloiyale", je pense avoir une bonne note ! ^o^

    Merciii !
    Sweetie-BlueBerry

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