N° 49, décembre 2009

Regards sur le zourkhâneh, une institution iranienne


Arefeh Hedjazi


Le zourkhâneh est un gymnase où se pratique des sports que l’on pourrait qualifier de "martiaux". A mi-chemin entre la salle d’armes et le terrain de lutte, il a longtemps été une institution à la lisière de la légalité. Pendant de longs siècles lieu de transmission et de diffusion des valeurs chevaleresques, mystiques et guerrières des Iraniens, ayant survécu à la modernité, il cherche aujourd’hui ses repères à travers un certain renouvellement de ses règles et de sa définition même.

Les sports du zourkhâneh ou varzesh-e pahlavâni selon l’appellation officielle, n’ont commencé à être véritablement définis qu’en opposition avec les sports modernes, pratiqués en Iran après le début du règne des Pahlavi en 1925. Le mot zourkhâneh signifie « maison de la force » et désigne donc le lieu d’entraînement des athlètes. Peu de recherches approfondies ont été jusqu’à aujourd’hui menées sur l’historique des sports du zourkhâneh, et cela pour deux raisons : d’abord et en particulier à cause du manque de documents écrits, et deuxièmement, parce que les sports du zourkhâneh ont toujours été des sports populaires, contrairement au polo, par exemple, qui était un sport de noble. Cela dit, les documents conservés montrent que le zourkhâneh, malgré la décadence et le sérieux risque de disparition qu’il a couru entre le règne des Safavides et celui des Qâdjârs, n’a pas subi de profonds changements depuis le XIIIe, du moins n’en avait pas subi jusqu’à ces deux ou trois décennies, qui voient le zourkhâneh subir comme tout autre phénomène social, les profondes transformations de la société iranienne.

Petit historique du zourkhâneh

Les sports du zourkhâneh trouvent leurs origines dans les jeux d’arme où s’affrontaient pendant l’Antiquité les jeunes nobles Iraniens. Cités par Xénophon dans son Anabase, ces jeux, devenus clandestins après l’islam, ont permis aux Iraniens de promouvoir une résistance souterraine complexe face aux éléments étrangers à travers les figures des ayyâr et des fati, en relation très importante avec le zourkhâneh, et qui en sont avec les pahlavân des personnages incontournables.

Aperçu de l’intérieur d’un zourkhâneh à l’époque de Fath’ali Shâh Qâdjâr, du livre Varzesh-e Bâstâni de Partow Beyzâ’i

Il est difficile de cerner avec exactitude l’histoire du zourkhâneh et des sports qui s’y pratiquent, et cela malgré la grande continuation de cette institution au fil du temps. Les premiers documents qui citent expressément le zourkhâneh datent du XIIIe siècle, mais au vu des personnages qui fréquentaient ce milieu et de la précision et de l’abondance des règles qui organisent la vie du zourkhâneh, on peut faire remonter l’histoire de cette institution sous sa forme proche de la forme actuelle aux premiers siècles de l’Iran islamique. Ceci est d’autant plus évident que les plus anciens livres d’histoire persans tels que le Târikh-e Sistân, qui date du Xe siècle, décrivent avec précision les mœurs des habitués des zourkhâneh, c’est-à-dire les ayyâr. Selon cet ouvrage et d’autres semblables, ces derniers passaient une partie de leur temps en exercices d’athlétisme, rassemblés dans des endroits inconnus des non-initiés, les ancêtres des zourkhâneh modernes. Institution incontournable de la vie iranienne, existant également dans les pays voisins de l’Iran, de l’Inde jusqu’en Turquie, il était cité par les historiens dès les premiers siècles après l’islam sous les noms de « khâneh », « langargâh », « ebâdatkhâneh » et « varzeshkhâneh », tous ces termes dénotant un poids sémantique qui reconstitue le zourkhâneh dans son contexte social, mystique, chevaleresque et sportif. Lieu réservé aux ayyâr, sorte de voyous au grand cœur et mercenaires à leurs heures perdues, guerriers réputés pour leur ruse et leur agilité, mais aussi aux pahlavân, héros, champions athlétiques, le zourkhâneh s’est affirmé comme un symbole de la résistance iranienne face aux envahisseurs.

Les ayyâr, les pahlavân et les conditions historiques de la création des zourkhâneh

Le zourkhâneh a été le fief de deux types de personnages, les ayyâr ou les fati, et les pahlavân. Le pahlavân, mot qui signifie champion, héros, ou athlète, même s’il existe toujours dans la société iranienne, désigne à l’origine le super héros. On peut en découvrir ses meilleurs exemples dans le Shâhnâmeh de Ferdowsi, où ces pahlavân s’affrontent lors de combats de titans. Les plus importants d’entre eux reçoivent le titre de jahân pahlavân (pahlavân du monde), dont le plus célèbre est le Rostam du Shâhnâmeh. Aujourd’hui, le mot pahlavân est utilisé pour les athlètes du zourkhâneh mais aussi pour les champions de lutte, ainsi qu’on l’a vu dans les années 60 avec le jahân pahlavân Takhti, champion mondial de lutte. Ce personnage de pahlavân joue un rôle primordial dans le zourkhâneh et sa hiérarchie. C’est à lui que revient l’enseignement moral des athlètes et les meilleurs d’entre eux deviennent à leur tour des pahlavân.

Quant aux fati, javânmard ou ayyâr, ils étaient souvent des mercenaires. Issus des couches populaires, ils se constituaient généralement en confrérie et faisaient office de héros aux côtés des pahlavân, dont ils se différenciaient dans la fonction et l’identité même. Même si l’ayyâri et la pahlavâni se sont toujours côtoyées et très souvent juxtaposées, elles demandent deux différents types d’héroïsme, la ruse par exemple étant une qualité éminente de l’ayyâr alors qu’elle serait plus ou moins signe d’infamie pour le pahlavân. Cependant, il serait incorrect de vouloir entièrement séparer les deux notions de pahlavân et de javânmard (ayyâr) qui se rejoignent sur de nombreux plans. On peut dans une certaine mesure considérer les ayyâr des premiers siècles de l’Iran musulman comme les descendants directs des pahlavân préislamiques du Shâhnâmeh.

L’élément qui relie les pahlavân lutteurs et les pahlavân du zourkhâneh est justement la lutte, sport pilier du zourkhâneh, dont l’importance est soulignée dans des ouvrages aussi anciens que le Târikh-e Sistân, écrit par deux anonymes au Xe siècle, le Shâhnâmeh de Ferdowsi ou le Mojmal-o-Tavârikh-e va-l-Ghesas, du XIe siècle. Quant aux ouvrages préislamiques, ils citent la lutte parmi les sports que tous les jeunes nobles devaient pratiquer.

Dans la préface du Fotowat-nâmeh Soltâni, il est précisé que la première condition pour être un javânmard (ayyâr) est d’avoir un corps bien exercé. Ainsi, pour entrer dans une confrérie ayyâr, il fallait connaître divers sports de combat – ou de course -, en particulier la course, qui donna des siècles plus tard les shâter et la lutte. Les arts martiaux et l’entraînement étaient donc à l’honneur chez les javânmard. Ces derniers étaient souvent des mercenaires, dotés d’une réelle force militaire. Le plus célèbre d’entre eux est Ya’ghoub Layth Saffâri, fondateur de la première dynastie iranienne après l’invasion arabe, la dynastie des Saffârides (IXe-Xe siècles). Ces confréries de ayyâr étaient donc plus ou moins reconnues par les gouvernements et par la population, qui les considérait, malgré leur brigandage occasionnel, comme ses défenseurs. L’une des preuves les plus importantes de cette reconnaissance sociale de la javânmardi dans sa dimension sportive et politique fut l’intronisation en tant que lutteur du calife abbasside An-Nassir (1180-1225) avec l’obtention du sarâvil (culotte de lutte réservée aux grands pahlavân), évènement longuement décrit par les historiens de l’époque, et qui souligne l’officialité du phénomène du zourkhâneh. L’histoire de la célèbre lutte qui opposa au XVe siècle deux importants pahlavân, Pahlavân Darvish et Pahlavân Ali à Herat en présence du roi Hossein Baygharâ, de sa cour et de la totalité des habitants de la ville, montre également la vitalité du zourkhâneh à cette époque, organe principal du développement et de la pratique des arts martiaux. Par ailleurs, les détails du lieu de lutte de ces deux pahlavân montrent que le gowd, c’est-à-dire l’arène de la lutte était situé dans un coin du tekieh de la ville (la grande place de la ville). La description précise et détaillée des règles de la lutte dans le sixième chapitre de ce même livre permet de penser que le zourkhâneh avait déjà alors une riche histoire, laquelle aurait encouragé le développement de règles et de traditions précises qui sont pour la plupart toujours en vigueur ; des règles et des comportements codés qui trouvent leurs sources dans les traditions militaires et dans le passé ayyâr de la tradition du zourkhâneh.

Comme l’indique le Fottowat-nâmeh de Mollâ Hossein Vâez Kâshefi, au XIIe siècle, l’activité des confréries d’ayyâr s’est ralentie et sortant des cadres de la vie politique et étatique, elle s’est de nouveau limitée à la vie des bas-fonds sociaux. Il y alors un rapprochement entre le soufisme, dimension spirituelle de la javânmardi, et les activités sportives des ayyâr, représentants chevaleresques de la mystique. Car à cette époque, le gouvernement est de nouveau iranien, ce qui vide de sens la symbolique de résistance incarnée par la javânmardi. On assiste alors à une urbanisation du zourkhâneh et des activités de la fotovvat. Ainsi, les ayyâr et les pahlavân deviennent les représentants des confréries de métiers. Ces nouvelles « confréries » ayant passé un traité tacite avec l’Etat, s’officialisent désormais et prennent en charge leur propre représentation. Ces représentants, c’est-à-dire les nouveaux javânmard, continuent d’exercer l’un de leurs plus anciens rôles, qui était d’assurer la police d’une région. Mais il ne s’agit plus de mercenariat et l’officialisation de ce rôle pour les pahlavân conduit à une forme de reconnaissance officielle bien que tacite de l’institution du zourkhâneh, qui connaît alors des profonds changements structurels. La tradition antique pahlavâni de combat en présence du roi, qui fut repris par le Moghol Ogedei Khân et l’apparition de grands pahlavân tels que Fil-e Hamedâni ou Mohammad Shâh au XIIIe siècle, dont les noms sont cités dans le célèbre ouvrage historique de Joveyni, le Jahângoshâ, ainsi que la popularité croissante du zourkhâneh et l’essor des sports qui lui sont associés à la fin du XIIIe et au début du XIVe siècle montrent un renouveau et un profond remaniement de cette institution. C’est également de cette période que date le plus important texte du zourkhâneh, Toumâr-e afsâneh-ye Pouryâ-ye Vali (Le rouleau de la légende de Pouryâ-ye Vali) qui explique non seulement la pensée dominante du zourkhâneh, mais également ses mythes et ses règles de conduite. Ce rouleau, dont une grande partie a été préservée et qui est probablement l’œuvre d’un scribe de second rang, permet de constater que certaines de ces règles sont restées inchangées jusqu’à aujourd’hui.

Aperçu du zourkhâneh aux époques safavide et zend, dans sa forme première. Carnet de voyage du danois Carsten Niebuhr

La dimension pédagogique incontournable et la valorisation du sport dans ce contexte en Iran antique survécut après l’islamisation du pays, d’autant plus que l’islam attribuait également cette dimension didactique au sport. Cette valorisation du sport fut reprise dans les enseignements de la javânmardi, en particulier dans le cadre du chiisme, et de là fut à la base de la pratique du zourkhâneh. Ainsi, cette institution s’est développée et a trouvé ses règles parallèlement aux révoltes iraniennes et chiites telles que les révoltes des duodécimains, des Ismaéliens, et des ayyâr tels que les Layth dans le Sistân. Sous le règne des califes abbassides et plus tard, des envahisseurs turcophones venus de tous horizons, c’est ce sentiment de fraternité et de valorisation offert par les arts martiaux et les jeux pratiqués dans le zourkhâneh qui permit la résistance iranienne et qui cristallisa l’antique figure du Bien zoroastrien dans le personnage du gendre du Prophète, le premier imam chiite Ali, et l’opposa au Mal symbolisé par les divers envahisseurs et l’injustice sociale. C’est pourquoi, même si l’ère safavide marque l’apogée du zourkhâneh traditionnel, il serait faux de croire que ses rituels datent uniquement de cette époque, qui voit le chiisme promu au rang de religion d’Etat.

A partir du XIIIe siècle, les arts martiaux connaissent un essor suivi. Saadi, dans son Golestân, cite le cas d’un pahlavân qui aurait connu trois-cent-soixante prises de lutte et il existe de nombreux autres exemples littéraires témoignant d’un engouement certain pour le renouveau de ces joutes. A tel point que même l’invasion moghole ne put juguler durablement cet intérêt. D’ailleurs, le zourkhâneh et les sports qui s’y pratiquaient attira l’attention du roi moghol Ogedei Khân, lequel, comme les anciens rois perses, ordonna d’organiser des joutes en sa présence. C’est à partir de cette période que les noms et les biographies des plus célèbres pahlavân commencent à être répertoriés et cités avec leurs exploits dans des livres de références telles que le Târikh-e Jahângoshâ (L’histoire de Jahângoshâ) de Joveyni qui cite le nom de plus d’une dizaine de pahlavân de cette époque ou l’ouvrage également historique de Rashid-ed-din Fazlollâh, le Jâmeh’-ot- Tavârikh.

Entre autres précieux renseignements, le Toumâr précité rend compte de l’importance de la lutte comme sport pilier du zourkhâneh. Les appellations du zourkhâneh dès avant le XIIIe siècle soulignent également cette importance puisque le mot « lutte » revient d’une manière ou d’une autre dans ces appellations. C’est pour la première fois dans le Masnavi-ye Gol Koshti de Mir Nejât, ouvrage qui date des débuts de l’ère safavide que l’on voit le mot « zourkhâneh » attribué à cette institution. C’est dire que le zourkhâneh est alors déjà un organisme quasi-officiel et sa célébrité est telle qu’il commence à attirer l’attention des voyageurs et marchands étrangers, qui ne manquent pas de lui accorder quelques pages dans leurs récits de voyage.

Cela dit, la construction des bâtiments qui abritaient les zourkhâneh était prise en charge par des particuliers, et plus particulièrement par les couches humbles de la population. C’est pourquoi ces bâtiments n’ont pas survécu aux siècles et il reste aujourd’hui très peu d’anciens zourkhâneh. C’est sous le règne de Nâssereddin Shâh Qâdjâr que la mode du zourkhâneh est lancée et le zourkhâneh voit désormais un nouveau public composé d’aristocrates qui se mêlent au bas peuple. Cette mode fut principalement le fruit des intrigues du célèbre Akbar Khorâssâni, qui était le pahlavân officiel de la cour qâdjâre. A cette époque, la fièvre du zourkhâneh était telle qu’un assez grand nombre d’aristocrates en construisirent dans leurs demeures. Cependant, cette pratique semble être propre à l’époque qâdjâre et il n’existe pas d’indication historique sur l’existence d’une telle pratique à l’époque safavide. On peut également voir à l’époque qâdjâre les débuts de la décadence des sports du zourkhâneh puisque désormais, les luttes et les combats ont lieu à l’extérieur du zourkhâneh, sur une place publique, de manière à faire office de spectacles. Quant à cette intrusion de la noblesse, elle fut mal acceptée par les pahlavân, qui l’estimaient source d’affaiblissement du modèle et des croyances de la fotovvat. L’art, l’histoire et la littérature populaires du zourkhâneh ne furent pas non plus consignés par les grands artistes mais bien plutôt par la population elle-même, et ces ouvrages sont souvent l’œuvre d’anonymes du petit peuple. On peut par exemple citer l’auteur de l’ouvrage Gol Koshti, Mir Nejât, qui était lui-même un ancien pahlavân. On peut faire la même supposition en ce qui concerne le Toumâr-e Afsâneh-ye Pouryâ-ye Vali dont l’auteur connaît visiblement très bien les mythes et les traditions du zourkhâneh.

La dimension ascétique du zourkhâneh

Même si le nom du zourkhâneh a été essentiellement bâti par des membres de la classe marchande et urbaine, qui entre autres étaient les financeurs de cette institution, et même si un certain nombre des pahlavân qui fréquentaient le zourkhâneh provenait de cette couche sociale, en réalité, la masse des athlètes provenait des couches les plus démunies de la population. Les pahlavân étaient du bas peuple, ceux d’entre eux qui n’étaient pas chômeurs avaient pour la plupart des métiers très humbles. A cet égard, le meilleur exemple serait celui du roi Ya’ghoub Layth Saffâri, fondateur de la première dynastie iranienne indépendante après l’invasion arabe, qui était ayyâr et chaudronnier de métier. C’est pour ce que le zourkhâneh symbolisait, pour sa dimension chevaleresque, fraternelle et solidaire, mais aussi pour le sentiment de puissance qu’il procurait, qu’il attirait les plus faibles. Elevés souvent au mépris de la morale et des règles élémentaires de la vie sociale, la majorité de ces pahlavân n’auraient jamais eu, autrement que par le biais du zourkhâneh et de la javânmardi la chance de pouvoir s’élever dans la hiérarchie sociale. Adeptes de la justice sociale, ou de la justice tout court symbolisée dans les courants du fotovvat par la figure d’Ali, le premier imam chiite ou Hossein, le troisième imam, les athlètes du zourkhâneh faisaient souvent office de redresseurs de tort. C’est donc à travers une mystique de la résistance et de la lutte pour la justice et la solidarité que ces athlètes s’astreignaient aux exercices du zourkhâneh qu’ils considéraient comme une forme d’ascèse, comme le disent d’ailleurs tous les ouvrages anciens sur cette institution, qui précisent tous, d’abord, les exercices spirituels auxquels doit s’astreindre le pahlavân avant de commencer l’entraînement physique. Il faut également souligner le rôle et le poids du soufisme sur la tradition du zourkhâneh et préciser qu’après les saints chiites, c’était des personnalités soufies telles que Mansour Hallâdj ou Eyn-ol-Ghozât Hamedâni qui recevaient la ferveur des athlètes. Cette relation complexe entre le soufisme et la fotovvat, dans le cadre du zourkhâneh, a donc permis au soufisme de prendre à travers la fotovvat et le zourkhâneh, une dimension physique, apte à satisfaire les besoins spirituels de ces « brigands » qui n’avaient en aucune manière l’arrière-plan nécessaire pour accepter les enseignements religieux contraignants. Ainsi, les soufis en tant que tels étaient les représentants spirituels du peuple et à ce titre, leurs défenseurs spirituels contre l’injustice, l’oppression, la tartufferie des religieux officiels, etc. et la dimension militaire de cette auto-défense de la population se cristallisait dans l’image du pahlavân, sorte de super héros produit par le peuple lui-même. Cette représentation populaire était également l’œuvre des confréries de métier, dont chacune avait leur pahlavân il y a encore une vingtaine d’années.

Scène de lutte pahlavâni en présence de Shâh Safi à l’arrivée de la délégation allemande dans la salle Divân Khâneh du palais Ali-Qâpu. Carnet de voyage d’Olearius.

L’étude des documents d’époque concernant le zourkhâneh, mais aussi les récits des voyageurs tels que Chardin (XVIIe siècle) démontrent que l’ère safavide marqua l’apogée du mouvement du zourkhâneh classique. Car le chiisme, au cœur des rituels et de la philosophie du zourkhâneh a permis à cette institution d’atteindre une certaine perfection avant d’amorcer un mouvement de décadence qui lui permit finalement de retrouver au début du XXe siècle une nouvelle forme, remise encore une fois en question depuis le début du nouveau millénaire. La décadence qui s’amorce dès l’ère safavide ne masque pourtant pas l’intérêt grandissant pour le zourkhâneh et peu à peu, devenu un sujet d’art, il attire les peintres et les écrivains de tous bords et dès l’invention de la photographie, certains penseront à immortaliser les pahlavân.

L’état du zourkhâneh et des activités des pahlavân à l’époque qâdjâre

De la période du règne de Fath’ali Shâh Qâdjâr, on entend qu’un pahlavân, Sharif-e Tchâl-e Meydâni, pahlavân officiel de la capitale, et qui avait remporté de nombreuses victoires en présence du roi, fut un jour défié de combattre par un Européen qui se disait grand lutteur. Lequel fut battu quelques jours plus tard par Sharif sur la grande place de la ville. Cette coutume de se battre devant le roi, date – dit-on – de l’Iran antique et fut reprise au XIIIe siècle par le Moghol Ogedei et elle constitua à partir de cette époque l’une des importantes finalités de l’entraînement des athlètes. Se battre dans l’arène devant le roi était un honneur qui marquait l’apogée d’une carrière de pahlavân.

A l’époque qâdjâre, le zourkhâneh demeurait encore l’unique lieu d’entraînement sportif et de pratique de la lutte et des arts martiaux et jusqu’à la fin du règne qâdjâr, c’est-à-dire jusqu’au début du XXe siècle, les pahlavân respectaient à la lettre l’éthique pahlavâni et chevaleresque héritée des ayyâr.

Comme il n’existait avant la Révolution constitutionnelle de 1906 aucun tribunal ni police digne de confiance, c’était aux pahlavân qu’il revenait d’assurer l’ordre et c’est également à ce titre qu’ils étaient acceptés et considérés comme dignes de confiance par la société. Du nombre de pahlavân de chaque ville, on peut approximativement deviner le nombre de zourkhâneh que la ville possédait. Selon cet ordre, les villes de Qom, Kâshân, Téhéran, Yazd, Mashhad, Qazvin, Hamedân, Tabriz, Kermânshâh, Marâgheh, Sabzevâr et Sarâb étaient les villes à posséder le plus grand nombre de zourkhâneh. Selon les chiffres et la réputation des pahlavân de Yazd, cette ville possédait le plus grand nombre de zourkhâneh, depuis le début du règne qâdjâr jusqu’au milieu du règne de Nâssereddin Shâh, époque à laquelle elle fut détrônée par Qom.

Les traditions et le rituel du zourkhâneh sont accomplis avec faste sous le règne de Nâssereddin Shah. On raconte qu’à cette époque pahlavân Hâj Rezâ Ghol, le pahlavân de la capitale luttait parfois avec une culotte à miroirs, c’est-à-dire le pantalon spécial de la lutte sur lequel on cousait des miroirs au niveau des genoux. Seuls les pahlavân sûrs de vaincre leurs adversaires sans même mettre genoux à terre les portaient.

C’est à partir du règne de Mohammad Shâh Qâdjâr que la lutte pour l’obtention du titre de pahlavân de la capitale devient de plus en plus féroce entre les pahlavân qui n’hésitent pas à empoisonner ou à discrètement tuer leurs concurrents pour obtenir ce titre. A cette époque, la décadence du zourkhâneh, amorcée dès la fin de l’ère safavide, atteint son apogée. La chevalerie et les règles morales de la fotovvat commencent alors à être oubliées, d’autant plus qu’un facteur beaucoup plus important est désormais en marche qui remettra en question l’existence même du zourkhâneh. Il s’agit de la modernisation et de l’industrialisation de la société. Avec l’entrée de l’Iran dans l’ère moderne au XIXe siècle, c’est tout l’ensemble du tissu social qui commence à changer. Et les confréries de métier, qui financent et font vivre le zourkhâneh, commencent également à se modifier. Il y a désormais une police, une armée et une structure sociale qui rejette la pahlavâni.

Avec le début du règne des Pahlavi, nous sommes témoins d’une interdiction et d’une censure du zourkhâneh sous le règne du dictateur Rezâ Shâh, qui tente de l’interdire sous le prétexte de la modernité, mais cette institution continue de vivre, moribonde, jusqu’à la destitution de Rezâ Pahlavi par les Anglais et le couronnement de Mohammad Rezâ Pahlavi, lequel va rétablir la liberté en la matière. Cependant, le zourkhâneh n’a toujours pas trouvé de nouveaux repères et il faudra attendre la Révolution islamique, les années 80 et la fin de la guerre pour voir une nouvelle génération de pahlavân émerger. Une nouvelle génération qui ne ressemble pas aux précédentes et qui cherche sa marque dans ce nouveau millénaire.

Bibliographie :

- Ensâfpour, Gholâmrezâ, Târikh-o farhang-e zourkhân-e va gorouhhây-e ejtemâiy-e zourkhân-e ro, éditions Akhtarân, Téhéran, 1386.

- Kâzemini, Kâzem, Naghsh-e pahlavâni-o nehzat-e ayyâri dar târikh-e ejtemâi va hayât-e siâsi-e mellat-e Iran, éditions Bank Melli, Téhéran, 1342.

- Rochard, Philippe, « Les identités du zurkhâne iranien », Techniques et culture, n°39, Sports et corps en jeu, janvier 1970. [En ligne], mis en ligne le 12 juin 2006. URL : http://tc.revues.org/document208.html. Consulté le 18 novembre 2009.


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1 Message

  • Regards sur le zourkhâneh, une institution iranienne 2 juin 14:02, par philippe Rochard

    Chère Madame,

    Je découvre par le plus pur des hasards votre article. Je vous remercie pour l’attention que vous portez aux zurkhâneh en général et à mon travail en particulier, mais suis obligé d’émettre certaines réserves à propos de plusieurs aspects historiques fondamentaux exprimés dans les travaux de M. Kâzem Kâzemini et Gholâmrezâ Ensâfpour. ex : Il n’y a pas décadence de l’institution des zurkhâneh après les safavides. Il y a surtout une idéalisation voire une réinvention du passé qui ne résiste pas aux faits observés et à certaines observations historiques, anthropologiques et sociologiques de base. Si cela vous intéresse, je vous recommande la lecture prochaine du livre de M. Lloyd Ridgeon qui sortira bientôt en septembre 2018. Après avoir laissé de côté ce sujet pendant de longues années, je m’y exprime à nouveau sur le sujet.

    Lloyd Ridgeon éd., "Javanmardi : The Ethics and Practice of Persianate Perfection" Gingko press, 2018

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