N° 24, novembre 2007

Banâï ou l’humour exilé


Monireh Borhani


Banâ’ï, de son vrai nom Kamâl-e-Dîn Shîr-’Alî, est un célèbre poète de la fin du IXe siècle de l’hégire (XVe siècle). C’est en raison du métier de son père (Mohammad Sabz Mé’mâr, qui était architecte) qu’il choisit l’un de ses pseudonymes, Banâ’î, signifiant "constructeur".

Dans son œuvre poétique, il utilise deux pseudonymes. L’un, Banâ’î, paraphe son recueil d’odes, de poèmes lyriques et de refrains qui forment un Divân de six mille vers. L’autre, Hâlî, clôt un autre de ses Divans, de trois mille vers, dans lequel il répond aux ghazals de Sa’adî et de Hâfez. (Un superbe exemplaire de ce Divân est conservé à la Bibliothèque Nationale de Paris.)

Il naquit à Harât où il passa son enfance et sa jeunesse, se perfectionnant durant ces années de formation dans les arts poétiques et littéraires de son époque jusqu’à devenir l’un poètes les plus réputés de son temps. Il excella très tôt dans diverses matières dont la calligraphie, dont il fut l’un des maîtres renommés en son temps. Doté de surcroît d’une belle voix, il chantait à l’occasion des grandes fêtes. Il est également l’auteur de deux traités sur les rotations célestes.

Il n’était pas un homme de cour et sut trouver d’heureuses formules, dans un style humoristique et chantant, pour dénoncer la misère intérieure cachée sous le clinquant de la cour et des courtisans comme Amîr ’Alîshîr Navâyî. On raconte qu’un jour, étant allé se procurer un bât, il avait demandé un bât de Mîr ’Alîshîr, ministre du roi safavide Shâh Esmaïl Ier, ce qui avait provoqué la colère de ce dernier. A la suite de cet événement, Banâ’î fut expulsé du territoire et vécut longtemps en voyageur, vivant au gré de ses pérégrinations dans le Khorâssân de l’Ouest, l’Iraq et le Caucase. Son cœur n’avait cependant pas quitté sa terre natale et la tristesse de l’exilé est très nettement perceptible dans sa poésie. En Iraq, Soltân Ya’aghoub, l’un des suzerains de la région, le prit sous sa protection et bénéficia de ses conseils d’ami. Après quelques temps passé à la cour de ce mécène, le poète prit le chemin du Fârs, puis, peu de temps après, il s’établit dans le nord, à Tabrîz, ville où il composa son ensemble Le Jardin d’Eram ou Bahrâm et Behrouz, recueil en vers dédicacé à Soltân Ya’aghoub Agh-Ghuyunlou, à la mémoire duquel Banâ’î composa un autre poème après sa mort et quitta l’Azerbaïdjan pour retourner à Harât.

La méfiance et l’inimitié qu’il éprouvait pour les courtisans n’ont pourtant jamais empêché Banâ’î de faire l’éloge des rois. Parmi ses panégyriques, on peut faire allusion à une ode composée en dialecte herâvî qui fait l’éloge de Soltân ’Alî Mîrzâ, suzerain de la Mésopotamie. On peut également citer en la matière plusieurs poèmes composés à la gloire de Soltân Badî’-o-Zamân. En outre, Banâ’î est l’auteur d’un mathnavî de neuf mille vers consacré à Sheybak Khân.

En tant que poète, sa connaissance profonde de la stylistique, son talent, son éloquence et surtout son humour le rapprochent des poètes des XIIème et XIVème siècles, et bien qu’il fut généralement un compositeur d’odes, son lyrisme lui a permis de s’illustrer également dans le domaine du ghazal ou de l’ode lyrique, où il utilise sa finesse naturelle et la précision de son style pour illustrer des thèmes amoureux et délicats, ainsi que les thèmes ésotériques et mystiques traditionnels de la poésie persane.

Banâ’î décéda au cours de l’attaque d’Amir Yârahmad Esfahânî, ministre du roi Shâh Esmâ’îl en Mésopotamie, en l’an 918 de l’hégire (1512).

O cœur,

Indigne de confiance

Ne sois point du monde l’ordonnance,

Laisse la cupidité,

Et attends,

L’infaillibilité

Des temps.

Pour ne pas devoir courber le cou,

O cœur,

Vis en sorte qu’à l’heure où tu redeviendras poussière,

Nulle poussière de toi n’enlaidisse un autre cœur.

Si abstrait, si seul, pars de ce monde

Qu’on ne dise de toi que ta grandeur féconde,

Tu seras seul à mourir,

Vivant, de ta solitude, donc, tu dois rire.

Banâ’î, n’attends pas du monde la gloire,

Car le monde ne la connaît point.


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