N° 24, novembre 2007

Le fruit d’une existence





Saïd NAFICY
de l’Académie Iranienne

Journal de Téhéran
17 Aban 1316
8 Novembre 1937

Avez-vous jamais, mesuré la production d’une existence bien remplie ? Certes, il y a du papier et des caractères d’imprimerie. Mais comment en faire usage ?

II y a des gens qui écrivent pour vivre et il y en a d’autres qui vivent pour écrire. Je présume que la différence doit être sensible.

De tous temps, il y a eu des personnes qui ont cherché à se rendre utiles. Mais au fond, la plupart de ces buts utilitaires n’ont-ils pas été animés par un esprit mercantile ?

En effet, ils sont si rares les grands hommes qui sacrifient à un travail stérile cette existence qui pourrait être si productive au point de vue matériel. Il ne peut pas y avoir de génie sans persistance et sans abnégation. Toute œuvre rétribuée est une servitude morale. Il y a une barrière infranchissable entre l’amour et l’avidité. L’appropriation ne peut pas être l’apanage du génie. Le génie donne toujours et ne reçoit jamais. Il y a bien le génie de la production, mais il ne peut pas y avoir de génie de consommation. Les grands hommes ne ressemblent-ils pas à une bougie éclairant son entourage tout en restant sombre et obscure ?

Un autre caractère du génie est d’être universel. La patrie, l’opinion, la religion, la secte et le schisme en sont exclus. C’est la force la plus égalitaire de l’humanité. L’amour ne peut pas avoir d’arrière pensée. Quand un grand esprit produit il ne vise jamais ceux qui pourraient profiter et se réjouir du produit de son travail. Un joueur effréné qui perd ne connaît jamais les personnes qui ont empoché ses deniers et les buts auxquels ils seront employés et quand il gagne, il ne connaît pas du tout la prévenance des sommes qu’il aura repris. Il joue pour le plaisir de perdre et de gagner. Ce qui fait surtout la grandeur du génie, c’est qu’il est détaché de toute utopie, de tout chauvinisme, de tout opportunisme, de toute liturgie et de tout matérialisme. Il est du plus grand rationalisme humanitaire. Le fond du génie est la libéralité universelle.

Le véritable génie est désintéressé et exempt de toute futilité. Les considérations sociales ou politiques, les titres et les distinctions et même la renommée ne peuvent pas attirer le véritable homme de génie. Il fait l’aumône sans esprit de retour.

Ces pensées détachées me sont venues spontanément à l’esprit dès que j’ai parcouru une œuvre magistrale de Fritz Wolff, orientaliste allemand, le Glossar zu Ferdosis Schahname, Berlin 1935, un volume grand in-quarto de XIII 911 pages et un supplément (Supplementband) de 109 pages. J’ai été saisi d’admiration devant ce travail immense qui a dû certainement absorber une existence de trente à quarante ans. J’ai songé à toutes ces heures, à toutes ces journées et à toutes ces veillées qui ont été consacrées à recopier l’un après l’autre tous les mots, même les prépositions, les conjonctions, les interjections et les affixes de ces soixante mille vers qui composent l’œuvre grandiose du plus grand génie poétique de l’Iran, à les porter sur des fiches, à y mettre les chiffres correspondants et à les ranger en ordre alphabétique pour former plus tard un catalogue complet, une immense nomenclature de 9100 mots embrassant 911 pages de grand format. J’ai ranimé devant mes yeux cet esprit de suite et cette persévérance audacieuse, héroïque et presque surhumaine qui est le trait essentiel du savant allemand.

J’en connais quelque chose à ces travaux absorbants et ingrats : il m’a fallu des mois pour dresser l’index des noms propres de ce poème gigantesque, index qui doit accompagner l’édition du millénaire basée sur celle de Vullers et de Landeuer, entreprise par la librairie Béroukhim, par laquelle j’ai été appelé à collaborer pour prendre la suite du travail inachevé de ces deux savants allemands et en me basant sur les éditions de Jules Mohl et de Turner Macan. Les 1581 titres de cet index m’ont coûté plusieurs mois de travail aride, Vous pouvez en calculer la proportion avec 9100 mots dont quelques uns occupent des pages entières et entrent dans la composition de plusieurs dizaines de locutions et d’idiotismes.

Et quels sentiments peut avoir pour Ferdowsi et son pays celui qui entreprend ce travail monumental.

Pour analyser les sentiments de Fritz Wolff, il suffit de dire que la composition de ce que nous appelons concordance ou glossaire en terme technique, c’est-à-dire un catalogue complet de tous les mots d’un ouvrage fondamental, est une sorte d’acte de piété, la représentation d’un culte voué à un livre sacré, puisque la littérature européenne ne possède encore que les concordances de l’Ancien Testament, du Nouveau Testament, du Coran (dû encore à un grand orientaliste allemand, Gustave Flûgel) et de quelques monuments religieux de ce genre. C’est ainsi que Fritz Wolff a idéalisé et donné une dignité patriarcale ou plutôt théocratique à ce vieux Ferdowsi de l’Iran. Ne peut-on pas dire qu’il l’a divinisé.

Au point de vue humain, souvenons-nous que les deux poèmes d’Homère ont été dotés d’un travail de ce genre après une vieille tradition et un culte longtemps enraciné dans l’esprit européen et après avoir été la base la plus ancienne et la plus solide de toute la poésie de l’Occident. Désormais Ferdowsi pourra rivaliser avec Homère et surpasser tous les autres poètes dont l’œuvre n’a pas encore reçu cette faveur universelle.

Jamais je n’ai encore écrit des mots avec autant de conviction, je voudrais que la nation iranienne se joigne à moi pour remercier et l’auteur génial qui l’a doté de ce titre de noblesse, de cette charte impérissable et le gouvernement allemand, qui en a supporté les frais de la publication, de cette marque de sympathie vraiment touchante. Il n’y a pas d’expression plus éloquente pour manifester un sentiment. Nous étions attachés à l’orientalisme allemand depuis plus d’un siècle et cette œuvre prodigieuse qui vient augmenter considérablement notre dette de conscience est un attachement de plus. Peut-on ne pas reconnaître de telles preuves ?

Je fais appel à tous mes confrères pour rendre un hommage unanime à ce grand nom que sera désormais pour nous celui de Fritz Wolff, et de saluer le pays qui donne le jour à de pareilles forces miraculeuses de génie.


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