N° 55, juin 2010

La poésie politique contemporaine de l’Iran


Arefeh Hedjazi


« Pas un mot de ce que je dis ne m’appartient. Je ne suis que le porte-parole du peuple. »

Khosrow Golsorkhi, lors de sa dernière
comparution devant le tribunal du régime du Shâh.

Quand on parle de la littérature contemporaine de l’Iran, la première dimension de cette littérature qui saute aux yeux est sa dimension politique, sociale et plus ou moins « engagée » ; non pas engagée au sens sartrien du terme, mais plutôt une poésie étroitement imbriquée dans un contexte historique, social et politique troublé, qui l’influence malgré elle.

La modernisation des formes et des thématiques de la littérature contemporaine iranienne commença quelques années avant la Révolution constitutionnelle, c’est-à-dire dès la fin du XIXe siècle et l’entrée de l’Iran dans la modernité. Pour la première fois, les poètes iraniens purent voir dans la littérature - et puisque l’Iran est terre de poésie – en particulier dans la poésie, un moyen de lutte et de révolte. La poésie, jusque là cantonnée bien sagement dans le panégyrique et l’élégie, devint alors le vecteur d’une pensée qui découvrait et qui voyait, à travers le regard critique de ses premiers intellectuels revenus d’Europe, les immenses problèmes sociaux et politiques et remettait pour la première fois en question le plurimillénaire despotisme royal, avec en vue des mots tels que liberté, démocratie, révolte, droits de la nation, etc. La littérature iranienne avait jusqu’alors été une littérature de cour, et c’est à cette époque que les hommes de lettres, et plus généralement, l’élite désireuse de changements, prirent conscience du potentiel politique de la littérature.

La poésie contemporaine iranienne commença ainsi à se politiser, longtemps avant de se voir comme art et de remettre en question les formes classiques. L’idée même de l’art pour l’art était alors irrecevable puisque sous l’influence des idées françaises, on voyait désormais le poète comme un porteur de flambeau, dont le devoir était de traiter des maux de sa société et du monde dans sa poésie.

La poésie constitutionnelle

L’amorce d’une politisation de la littérature débuta avec le retour des premiers étudiants envoyés en Europe. Ces derniers, ayant découvert une Europe très moderne, pouvaient désormais mieux percevoir les carences et la sclérose de la société iranienne. Ils se rendirent compte de l’usage qu’ils pouvaient faire de la langue dans le développement des idées nouvelles. Leurs interlocuteurs étaient le peuple. Pour ce faire, il fallait modifier la langue, une langue alambiquée et précieuse, une langue de cour uniquement compréhensible par l’élite. Avec cette nécessité, et d’après le modèle européen d’un langage simple et standard, les hommes de lettres de la lutte constitutionnelle commencèrent à simplifier le persan, secondés en cela par quelques grands politiciens.

Ainsi, les poètes constitutionnels utilisèrent pour la plupart le langage populaire dans la composition de leurs poèmes, même s’ils étaient pour certains, de très grands lettrés. On peut citer les noms d’Ali Akbar Dehkhodâ, de Malek-ol-Sho’arâ (Roi des poètes) Bahâr, du journaliste Ashrafeddin Guilâni, de Mirzâde-ye Eshghi et d’Aref Ghazvini.

De nouvelles formes de l’imaginaire commencèrent à être explorées par quelques uns de ces poètes. On peut citer le cas du poème Les trois tableaux de Maryam d’Eshghi par exemple. Ces poètes « modernes » s’opposaient aux autres qui continuaient, avec cependant quelques nouveautés, à reproduire les règles et les formes générées par la métrique et la poésie classiques.

Aref Ghazvini

La thématique de cette poésie, malgré sa forme classique, était cependant nouvelle, puisque dans un contexte purement politique et social, engagé devrait-on dire, elle parlait de la liberté de l’homme, de ses droits, de patriotisme, etc., de thèmes, donc, qui étaient nouveaux. Ces thèmes étaient les fruits de l’influence occidentale, positive en ce sens.

Cet intérêt pour l’expression de la société et de la politique fut, à côté du travail de simplification de la langue, le plus important apport de la poésie constitutionnelle qui prépara ainsi la voie à la poésie contemporaine. Et ce fut à l’occasion de cette période que beaucoup de mots prirent un sens nouveau : la liberté, par exemple, qui est désormais entendue dans sa dimension politique et sociale moderne, dans le sens du choix de l’homme dans la représentation politique etc.

Ce choix de la littérature persane de prendre une tournure politique fut un choix définitif et sans concession, et avec la naissance de la Nouvelle poésie, lors des dernières années de règne de la dynastie qâdjâre, ce choix fut poursuivi avec acharnement durant pratiquement tout le XXe siècle. On ne peut parler de la littérature contemporaine iranienne en occultant sa dimension politique, qui forme la trame même de cette littérature.

La poésie politique trouve sa source, plus que toute autre forme poétique, dans les bouleversements d’un pays. Le XXe siècle fut pour l’Iran un siècle particulièrement riche en évènements. C’est pourquoi, pour comprendre la richesse et la diversité de la poésie politique contemporaine iranienne, il faut prendre en compte le contexte historique, social et politique et les évènements clés qui furent à la base de la formation de plusieurs grandes familles de poésie politiques à l’époque, en particulier, du règne de Mohammad Rezâ Pahlavi.

Le règne du premier Pahlavi, Rezâ Khân, très autoritaire, se caractérisa par une censure totale des arts et des lettres. Durant deux décennies, un grand nombre de poètes politiques furent soit assassinés, soit exilés, ou soit jetés en prison. La poésie politique qui avait connu un bel épanouissement durant la Révolution constitutionnelle, disparut presque totalement et les rares poètes comme Nimâ Youshidj qui continuèrent à parler des thèmes sociaux et politiques le firent dans un langage métaphorique et symbolique presque abscons. Ce fut en quelque sorte une époque de mûrissement. Littérairement parlant, la poésie et la prose de cette période se caractérisèrent par un pseudo-romantisme fade. Le lyrisme poétique, lui aussi censuré, fut alors une mauvaise imitation du romantisme français. La poésie de cette époque fut également marquée par un nationalisme chauvin qui alla jusqu’à la xénophobie. L’Iran tentait de retrouver son Antiquité. C’est pourquoi on assista au développement des recherches littéraires dans lesquelles s’illustrèrent de grands noms tels que Allâmeh Ghazvini ou Badi’ozzamân Forouzânfar. On assista à la création de l’Académie persane, dont le but était de promouvoir la langue persane en enrichissant notamment le vocabulaire avec des termes aux référents modernes.

Le langage poétique de cette époque commença lentement à se charger de nouveaux modes d’expression, parallèlement au développement de la Nouvelle poésie. A la suite du mouvement de simplification langagière amorcée dans les deux décennies, c’est un langage encore en gestation, sans relief particulier, qui est à la recherche de repères destinés à intégrer des éléments populaires et de permettre l’expression de concepts nouveaux.

La dictature et censure qui sévirent ainsi durant le règne de Rezâ Pahlavi (1925-1941) ne permit pas l’essor réel de la poésie, et en particulier de la poésie politique. Mais à la destitution de ce dernier et au couronnement de son fils, Mohammad Rezâ, la poésie trouva l’occasion d’un grand épanouissement. L’essentiel de la poésie politique iranienne contemporaine concerne cette période particulièrement riche en évènements.

L’occupation militaire de l’Iran par les Alliés

En septembre 1941, les forces alliées russes et anglaises envahirent l’Iran et démirent Rezâ Shâh au profit de son fils. Avec ce changement, une relative liberté de pensée et de parole - sans précédent en Iran - s’instaura. On vit alors la création de partis politiques et par conséquent le développement de la presse, avec certaines publications à but politique, affiliées aux partis, d’autres à but non-politique ; l’ensemble contribuant néanmoins au développement de la poésie politique. Les années 40 furent des années troublées pour l’Iran. Ces troubles nationaux et internationaux ainsi que la relative liberté permirent l’enrichissement de la littérature politique. Les poètes réagirent face aux évènements en analysant activement les données sociales dans leurs poèmes. Cette poésie n’était alors pas une poésie de révolte, elle exprimait plutôt les maux sociaux. Cette situation continua jusqu’au début des années 50 et prit de l’ampleur durant le mouvement de la nationalisation du pétrole. Mais il y eut ensuite le coup d’ةtat de 1953, qui modifia totalement la trajectoire de cette poésie.

Le coup d’Etat anglo-américain de 1953

Le mouvement national amorcé avec la nationalisation du pétrole fut brisé par le coup d’Etat. Les chefs du mouvement national furent arrêtés et les partis politiques furent dissous. La période de relative liberté prit fin. Avant le coup d’Etat, les poètes suivaient le mouvement populaire pas à pas et participaient avec enthousiasme à l’expression des problèmes sociaux. Les poètes des années 40 étaient pour la plupart sous l’influence du parti communiste Toudeh et des théories esthétiques marxistes. Sous cette influence, ils voyaient dans la poésie un instrument destiné à mettre en marche les masses prolétaires dans le but d’obtenir des privilèges et des libertés politiques, avec pour finalité l’instauration d’un système socialiste. Dans cette optique, le poète se voyait responsable face à la société et au lieu de s’intéresser à la dimension intérieure de l’être, il devait exprimer le plus esthétiquement possible, les problèmes et les maux du peuple. Le mauvais choix de ce parti à soutenir inconditionnellement la politique de l’Union soviétique durant la lutte de la nationalisation éloigna rapidement de nombreux patriotes de ce courant et la chute du mouvement national après le coup d’Etat sonna également le glas des théories sociales et esthétiques de cette mouvance.

Scène de la révolte du 5 juin 1963

Le coup d’Etat et la censure qui s’instaura immédiatement fut un coup très dur pour l’Iran et pour les poètes de tous bords. Réduits au silence, ces derniers choisirent l’exil intérieur et privilégièrent l’expression d’un moi désespéré et bâillonné. Le poète de cette époque fut le porte-parole de l’iranien introverti, triste, historiquement vaincu et mécontent. L’idéalisme était désormais vu avec méfiance et la poésie, dans un mouvement de refus khayyâmesque, se tourna vers l’épicurisme et la recherche du plaisir. On essayait de ne pas voir.

La poésie de la première moitié des années 50 est ainsi une poésie romantique, dédiée au plaisir et à la révolte des sens. On peut trouver quelques caractéristiques générales pour la poésie de cette période :
- L’existence et l’affirmation d’un désespoir et d’une tristesse profonds dans le domaine de la poésie politique. Désespoir de voir se briser un mouvement national pour la démocratie et l’indépendance. Les idéaux étaient vaincus et on ne pouvait plus rêver de jours meilleurs.
- La continuation de la poésie lyrique à défaut de poésie politique. Cette poésie avait pour thème l’amour, le désir, le moi sensuel.
- Le développement du matérialisme et de l’opportunisme. L’idéalisme était vaincu et les valeurs matérielles prenaient sa place.
- Le développement de l’horizon poétique, qui transgressait désormais les frontières pour se pencher sur des questions d’ordre international telles que le racisme, les guerres et la solidarité avec tous les peuples opprimés.

La révolte du 15 khordâd 1342 (5 juin 1963)

Cette révolte qui eut lieu exactement dix ans après le coup d’Etat marqua le durcissement de la lutte politique. Elle eut lieu à la suite de la promulgation de plusieurs lois, littéralement dictées par les Américains. Ces lois et ces réformes avaient été proposées à l’Iran dans la perspective de la Guerre froide et étaient censées protéger l’Iran de la menace communiste. En réalité, ces réformes et ces lois, rassemblées sous le titre de Révolution blanche du Shâh, étaient destinées à bouleverser le pays. Dès l’annonce de leur projet, les protestations s’élevèrent de tous côtés. Les projets et les propositions furent modifiés et promulgués suite à un simulacre de référendum. Les réactions furent vives. Avec en tête, celle de l’ayatollah Khomeyni qui déclara le Nouvel An deuil national, en protestation. Des manifestations spontanées eurent lieu, qui atteignirent leur apogée le 5 juin et qui furent violemment réprimées. Le soir même, l’ayatollah Khomeyni fut arrêté, puis exilé. La révolte prit fin, en apparence.

Les réactions furent diverses. Certains, désespérés se retirèrent encore plus de la scène politique. D’autres décidèrent de collaborer. Mais la majorité des opposants choisirent une troisième solution : la lutte armée. Cette révolte eut une autre conséquence importante : elle montra pour la première fois la force politique de la religion, considérée comme idéologie de lutte. Avant cette révolte, les théories de lutte marxistes étaient vues comme la seule option révolutionnaire possible. Et notamment sous l’influence de la pensée d’Ali Shariati, de nombreux opposants choisirent cette idéologie.

Les poètes étaient dans la même situation que les autres. Certains choisirent le camp du régime pahlavi et s’illustrèrent dans les activités littéraires officielles. D’autres se désintéressèrent de la politique. Mais la plupart des poètes durcirent le ton et choisirent la poésie partisane et épique. La Nouvelle poésie épique, qui avait commencé avec Nimâ, continua à prendre de l’ampleur, avec notamment des poètes tels qu’Akhavân Sâles, Ahmad Shâmlou, Manoutchehr Sheybâni, etc. Ces poètes choisirent de parler de la société et de se faire les porte-parole des souffrances de la nation. Cette tendance était la continuation de la poésie de la décennie précédente, mais avec l’instauration d’un régime policier et le durcissement de la dictature, la poésie fit une nouvelle fois appel aux figures de style et au symbolisme pour continuer à s’exprimer dans un langage assez hermétique. Cependant, parallèlement à ce genre de poésie politique symbolique, il y eut l’apparition d’une nouvelle génération de poètes politiques qui refusa ce langage symbolique. Cette poésie exprimait violemment et sans concession sa révolte, dans un langage clair et explicite, et appelait l’homme à la lutte et à la violence libertaire. Elle rejoignait en cela la tendance de la poésie partisane.

Scène du coup d’Etat d’août 1953

Parallèlement à ce type de poésie, une nouvelle mouvance appelée plus tard « la Nouvelle vague » commença à apparaître. D’autre part, les poètes classiques continuèrent également à s’illustrer, mais durant la dernière décennie qui précéda la victoire de la Révolution islamique, ce courant dépérit pour reprendre après la Révolution.

Avant cette révolte, la Nouvelle poésie nimâyienne était appréciée par des intellectuels plus ou moins occidentalisés dont elle reflétait la pensée, mais après la révolte de 1963, beaucoup de poètes nouveaux se rendirent compte du pouvoir de révolte des thèmes religieux chiites et peu à peu, une tendance nimâyienne proprement religieuse prit forme. Ainsi, on assista lentement à la séparation des poésies nouvelles politiques qui avaient toutes pour but la lutte contre le régime pahlavi. De manière générale, après la révolte de 63, les poètes de la « résistance » délaissèrent l’expression du mécontentement général et visèrent désormais directement le régime pahlavi. La majorité rejeta également le symbolisme au profit d’un langage explicitant la révolte. Finalement, une nouvelle branche de la poésie politique, la poésie politique religieuse, trouva sa place aux côtés des courants déjà existants.

L’attaque de Siâhkal en 1970

Cette attaque, repoussée, menée par un groupe de partisans contre un fort de la gendarmerie dans la montagne Siâhkal, devint, grâce aux médias étatiques, un événement national qui joua un grand rôle dans la vie politique et donc dans la poésie politique. La répercussion de cette attaque par les médias eut l’effet désiré inverse et elle poussa de nombreux jeunes opposants à envisager de façon sérieuse la guérilla comme moyen de lutte politique. Dans le domaine de la poésie, la poésie partisane avait jusqu’alors été considérée comme une forme poétique d’expérimentation esthétique, mais elle fut dès lors sérieusement prise en compte par les poètes qui illustrèrent ainsi l’héroïsme des guérilleros. Désormais, la poésie lyrique ne comptait absolument plus. La censure étatique augmentant également à mesure, le langage poétique de l’époque devint de nouveau hermétique, symbolique et métaphorique. Avec l’approche de la Révolution, la poésie politique s’essouffla, incapable parfois de suivre les démonstrations populaires et se montra en particulier sous la forme de chants révolutionnaires et de slogans lors des manifestations.

Les quatre grands courants de la poésie politique pré révolutionnaire

On peut isoler quatre importants courants poétiques politiques en Iran, avant la Révolution. Ces quatre courants sont représentatifs des courants politiques.
- La poésie politique de gauche à tendance communiste.
- La poésie politique nationaliste.
- La poésie politique islamique.
- La poésie politique royaliste et partisane du régime pahlavi.

La poésie politique gauchiste

Les idéaux de gauche présentaient, durant le règne des Pahlavis, un fort attrait pour les intellectuels et les penseurs iraniens. La plupart des penseurs de la gauche iranienne formaient d’ailleurs les cadres du parti Toudeh. Cela dit, la poésie gauchiste comprenait plutôt la dimension politique d’insistance sur l’égalité et la justice sociale, l’intérêt pour les couches populaires et pauvres et les différences de classe sociales. Parmi les poètes de ce courant, on peut nommer Ahmad Shâmlou, Houshang Ebtehâdj, Esmaïl Shâhroudi, Siâvash Kasrâyi, Saïd Soltânpour, Khosrow Golsorkhi, etc. L’exigence de l’égalité et de la justice, la lutte contre l’oppression, la lutte pour la liberté, le soutien aux opposants et la description des combats héroïques furent parmi les sujets traités par ce type de poèmes.

La poésie de gauche comprenait donc un ensemble de courants avec à une extrémité, la poésie ouvrière, à l’autre extrémité, la poésie partisane. Avec, entre ces deux extrémités, l’ensemble de la poésie gauchisante. Cette poésie traitait d’une société paralysée par la tyrannie, elle illustrait des analyses de la situation politique ; elle contenait de nombreux panégyriques et célébrait les grands combattants pour la liberté. On voit également l’intérêt de cette poésie pour les situations de crises mondiales, les guerres, les famines, les injustices, la lutte des classes, etc. Il est utile de préciser que ce type de poésie privilégiait l’exaltation d’évènements destinés à montrer la justesse du combat marxiste. Par exemple, lors du mouvement de la nationalisation du pétrole dirigé par des nationalistes, les poètes de gauche préférèrent occulter cette lutte de manière à s’aligner sur les directives soviétiques. La poésie ouvrière n’est pas une poésie politique en tant que telle, mais on la considère comme l’un des courants de la poésie de gauche en ce fait qu’elle fut sérieusement traitée par beaucoup de poètes révolutionnaires à cette époque.

L’acceptation et la popularité de cette poésie n’ont pas toujours été égales. Dans les années 40, en raison de la présence de l’armée soviétique sur le sol iranien et de l’activité politique des Russes, cette poésie eut relativement beaucoup de succès, mais l’alignement de la gauche iranienne sur les directives soviétiques au moment de l’affaire de la nationalisation du pétrole, puis plus tard, la découverte de la dimension paramilitaire du parti communiste en Iran, diminua l’intérêt pour ce genre de poésie. Et ce n’est qu’à la fin des années 60 et le développement de la lutte armée que cette poésie de gauche, dans sa forme partisane, retrouva un fort lectorat.

La poésie politique nationaliste

Le deuxième groupe des mécontents était celui des nationalistes. Ces derniers considéraient la situation politique du pays comme contraire à la dignité et à la grandeur de l’Iran. Ils cherchaient donc un chef révolutionnaire capable de canaliser le mécontentement et de changer les choses.

Pour ces derniers, la patrie était sacrée, digne d’amour et des plus grands sacrifices. Les poètes de ce courant firent renaître les héros mythologiques de l’Iran pour illustrer en termes épiques, le courage et l’héroïsme des opposants au régime du Shâh. Les héros du Shâhnâmeh de Ferdowsi, le prophète iranien antique, Zarathoustra, et tous les symboles antiques iraniens furent remis à l’honneur. L’étranger redevint l’ennemi héréditaire – le Turc moghol, le Grec, l’Arabe, etc. -, le conquérant assoiffé de sang qui menace le pays. Les poètes de ce courant utilisèrent cette thématique iranienne antique et mythologique pour critiquer la situation politique de leur époque. Mehdi Akhavân Sâles, Hamid Mossadegh, Hamidi Shirâzi et Farrokh Tamimi furent les plus importants représentants de ce courant. La patrie et l’amour de la patrie, la lutte contre l’ennemi étranger, la critique de la tyrannie et de la censure et l’intérêt pour les maux sociaux furent parmi les sujets développés par ce courant poétique. Cette poésie se développa en particulier avec le mouvement national. Le coup d’Etat de 1953 eut beaucoup d’influence sur elle. Les poètes de ce courant considérèrent le Premier ministre Mossadegh comme le chef du mouvement national et consacrèrent beaucoup de leurs poèmes à ce dernier et à son combat. L’intérêt pour la mythologie et les thèmes antiques iraniens, les héros nationaux et mythologiques est la dimension la plus caractéristique de ce type de poésie. La lutte contre l’étranger y est également soulignée.

La poésie royaliste et partisane du régime en place

Le despotisme et la royauté ont une histoire plurimillénaire en Iran. Le roi recevait de la part de l’ange l’auréole divine (farrah-e izadi), qui faisait de lui un être supérieur. La croyance en cette autorité divine ne cessa pas avec l’islamisation de l’Iran et fut même adoptée par les califes abbassides pour mieux asseoir leur autorité. C’est cette même pensée qui fut reprise avec le règne de Rezâ Pahlavi, sous une forme moderne. Cependant, d’autres dimensions, telles que la nécessité de la modernisation du pays ou le développement économique s’y ajoutèrent. Il y avait également une certaine dose de nationalisme, consistant essentiellement dans la redécouverte des valeurs de l’Iran impérial antique. Cette pensée continua sa voie durant le règne de Mohammad Reza Pahlavi, en étant à la base de sa légitimité.

Hamid Sabzevâri

Les poètes royalistes exprimèrent pêle-mêle toutes ces idées dans leurs poèmes. Le pouvoir absolu du roi, pouvoir accordé par Dieu, la grandeur de l’Iran antique, la modernisation, etc. Ce type de poésie rejetait totalement l’idée de critique. Toute initiative étatique était bonne et sage et les seules critiques faites ne dépassaient pas l’Administration ou la vie des hommes politiques. En aucune façon, la légitimité impériale n’était remise en cause. Cette poésie eut une forte dimension panégyrique envers le roi et sa famille et remplit parfaitement sa fonction de poésie courtisane. Elle soutint également les projets de réforme et de manière générale toutes les initiatives royales. Certains des poètes de ce courant n’hésitèrent pas à considérer le coup d’Etat de 1953 comme une révolution royale et populaire. Et dernier point, une bonne partie de cette poésie fut consacrée à la description des fêtes tenues par le roi à l’occasion des 2500 ans de l’Empire perse.

La poésie politique islamique

La pensée islamique, en raison de son essence égalitaire et chercheuse de vérité, mais aussi en raison de sa présence millénaire en Iran et de la capacité de la pensée chiite à rassembler les hommes dans une même communauté d’idées, possède une influence et une assise réelle auprès du peuple iranien. Dès la Révolution constitutionnelle, les grands théologiens chiites se dressèrent côte à côte avec les autres mouvements dans la lutte pour la liberté et ils furent présents durant tout le siècle dans ce combat. Le coup d’Etat de 1953 conduisit les deux courants de pensées gauchisants et nationalistes à l’impasse et présenta le mouvement de résistance islamique comme une alternative sérieuse et valable au regard de la nation iranienne. Le régime pahlavi, avec son but affiché d’occidentaliser la société iranienne, s’attira une résistance populaire forte. Il faut particulièrement souligner la guidance réelle de l’ayatollah Khomeyni, qui se présenta très vite comme un grand chef et un analyste lucide de la situation iranienne. Ce dernier put faire connaître un visage quelque peu méconnu de l’islam, celui de l’islam politique, en tant que courant de pensée capable de répondre aux besoins spirituels et matériels des hommes, en même temps qu’une clef aux problèmes d’ordre social et politique. Ce courant commença à prendre une dimension importante dès le début des années 60, en particulier sous la poussée de la vision nouvelle de l’islam chiite que présentait l’ayatollah Khomeyni. Cette nouvelle vision avait une forte dimension révolutionnaire et parallèlement au développement de ce courant, nous avons le développement du courant de la littérature religieuse qui se basait sur des thèmes tels que la lutte contre la tyrannie, l’islam, l’apologie du martyre et du djihad, l’opposition à la Révolution blanche, la critique de la situation de l’époque, etc. Parmi les poètes représentatifs de cette poésie, on peut citer les noms de Hamid Sabzevâri, Zeynolâbedin Motamen, Moshfegh Kashâni, M. Azarm, Shafi’i Kadkani, Mohammad Hossein Behjati Ardekâni, etc.

La poésie politique islamique se présenta sous forme d’un ensemble littéraire, artistique et épique. Et son exemple le plus populaire est à voir dans les slogans et les chants révolutionnaires des manifestants. Cette poésie se caractérise par l’usage de rimes faciles, et de rythmes très mélodiques, l’usage de la métonymie et de la métaphore, de l’usage du langage populaire, l’usage des thèmes religieux et des symboles chiites, par exemple la symbolique de l’Ashoura, extrêmement cultivée. ةgalement ludique, elle comprend une dimension satirique importante.

Guerre Iran-Irak (1980-1988)

L’influence de la Révolution islamique, puis par la suite, la guerre de huit ans avec l’Irak, sur la poésie contemporaine iranienne fut indéniable. Le langage poétique se renouvela et s’enrichit d’expressions originales et de thèmes nouveaux. Les formes classiques poétiques retrouvèrent également un nouvel équilibre, une poésie néo-classique naquit après la Révolution, en parallèle avec le développement et l’épanouissement de la Nouvelle poésie dans de nouvelles voies.

Les poètes de la Révolution réussirent à concevoir un langage nouveau, différent du langage lui-même sans précédent de la poésie contemporaine. Ce fut une poésie propre qui trouva son inspiration, ses mots et son rythme dans l’apogée de la révolte nationale. Cette poésie sut s’inspirer des grands poètes classiques et contemporains, mais elle put également s’affirmer comme une poésie indépendante et originale. Les thématiques de cette poésie lui sont propres et son langage poétique a un ton épique très affirmé.

Les poètes de la Révolution purent, entre autres, renouveler le ghazal, forme classique quelque peu délaissée durant le XXe siècle. Ce n’est pas seulement le ghazal qui retrouva de nouvelles bases pour se renouveler ; en réalité, la Révolution islamique en tant que finalité d’une révolte qui s’est étendue sur près d’un siècle, permit à toute la littérature iranienne de se retrouver et de se renouveler à tous les niveaux. La littérature persane trouva ainsi l’occasion de se réécrire en se situant dans son propre contexte historique et culturel. Cette relecture de soi permit la régénération de l’identité poétique nationale, qui se montra par exemple dans l’entrée d’un nouveau langage et de thèmes sans précédents dans les formes classiques et millénaires de la poésie persane, mouvement amorcé dès le début du siècle, mais qui trouva une maturité dans la poésie révolutionnaire.

L’un des bienfaits de la Révolution islamique dans le domaine poétique fut en quelque sorte la « démocratisation » de la poésie nouvelle et sa propagation dans toutes les couches sociales. Avant la Révolution, la poésie même contemporaine était souvent cantonnée dans les couches éduquées, alors qu’avec les années de révolte et de manifestations, cette poésie contemporaine se généralisa dans toute la société.

Parmi les particularités de la poésie révolutionnaire religieuse, on peut pour finir citer l’usage de thèmes à forte dimension épique. Dans cette poésie, et même de manière générale, dans la poésie contemporaine épique, la symbolique de la victoire du « sang sur l’épée » est omniprésente et le martyre de centaines de milliers de jeunes tués pendant la Révolution et plus tard durant la guerre imposée, a permis d’abreuver cette source vive d’inspiration révolutionnaire.

Bibliographie :
- Mohammad Gharâgouzlou, Hamsâyegân-e dard, Darâmadi be goftomân-e ejtemâi dar she’r va andisheh-ye Saadi, Hâfez, Farrokhi Yazdi, Nimâ, Shâmlou, Akhavân, Forough (Les voisins de la douleur : Introduction à la perspective sociale dans la poésie et la pensée de Saadi, Hâfez…), Téhéran, Editions Negâh, 1386 (2007).
- Ahmad Dorosti, She’r-e siâsi dar doreh-ye pahlavi-e dovvom (La poésie politique durant l’époque du second Pahlavi), Téhéran, Centre de documentation de la Révolution islamique, 1381 (2002).
- Mohammad Ahmad-Panâhi, Târikh dar tarâneh, rokhdâdhâ-ye siâsi va ejtemâi dar she’r-e amiâneh-ye Iran az aghâz tâ soghout-e saltanat (L’histoire en chansons : les évènements politiques et sociaux dans la poésie populaire iranienne des débuts jusqu’à la suite de la monarchie), Téhéran, Editions Pejvâk Keyvân, 1384 (2005).
- Abdorrahim Zâkerhossein, Adabiât-e Iran pirâmoun-e este’mâr va nehzathâ-ye rahâi bakhsh (La littérature iranienne autour de la colonisation et des mouvements de libération), Téhéran, Editions Université de Téhéran, 1379 (2001).


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5 Messages

  • Vous mentionnez les poèmes sous le Shah, contre sa dictature et conte la main-mise des Etats-Unis. Mais pourquoi ne parlez-vous pas des poèmes des jeunes d’aujourd’hui, de ceux qui vivent en Iran présentement ? De ceux qui s’opposent au régime théocratique en place, qui manifestent à la suite des élections sombres de 2009 ? Merci de vos explications.

    repondre message

  • Bonjour
    je suis un simple et modeste lecteur qui répond à votre message et non pas le journal.j’ai 53 ans et j’ai connu les deux mondes et je peux comparer.je suis A-politique et ce que je vous dis est sans arriére pensée.Le Shah avait une occasion en or de faire de ce pays un paradis.A l’époque il n’y avait que désert et ruine à Dubai ou Abu Dabi, et maintenant ils sont au paradis. la Shah n’avait fait aucune études, ne savait rien du monde, sa femme non plus contrairement à ce que pensent les europééns et les francais en particulier : pour un Oui ou Non on était mis en prison et torturé, il fallait rester debout cinq minutes pour écouter l’hymne à la gloire du shah à chaque scéance de cinéma, toutes les rues étaient soit au noim du shah soit de sa famille, les prison débordaient de prisonniers politiques etc....il a eu quatre enfants, une fille est morte d’overdose à Londres, son fils cadet est perdu dans les discothéques,sa grande fille est tellement drogué que elle en est hideuse et son grand fils n’a même pas son bac et il veut dicter ce qu’il faut faire ici.coment ce grand shah a une famille aussi minséreuse ?
    Mille familles dirigeaient l’Iran en ce temps là, tous des incultes arrogants et pervers( Mesbahzadeh,oveyssi, akhavan,djafroudi,farman farman,etc..... aucun enfants ni descendants de ses familles n’a reussi à faire même une licence en europe ou aux USA).croyez moi je l’ai vécu.tout les malheurs que nous avons eu durant ces trente annnées sont les conséquences de l’ignorance du shah.simplement il faut du temps pour assimiler l’histoire et le comprendre.il est certain que en tout temps et même maintenant il y a aussi des erreurs comme partout, mais au moins on peut parler et comme vous dites écrire des poémes si on veut, mais au temps du shah on n’avait même pas le droit de respirer. je suis une personne éduqué en europe et avec le TOP niveau de diplômes, ne croyez pas que je dise tout cela par ignorance, mais je maudit le shah et toute sa famille pour le mal qu’il ont fait à ce pays.je le maudit pour toute la ruine qu’il a laissé dérriére lui.si vous ne connaissez pas l’iran vous ne pouvez pas comprendre.le shah étiat une ordure un inculte et un pervers qui a ruiné ce pays, sa femme est la fille d’une apprenti couturiére qui ne savait même pas que le terre est ronde et elle déclare à la télévison francaise que sa mére parlait 15 langues vivantes et que son pére avait fait Saint Cyr !!!!!!! voila le monde icnroyable et faut dans lequel nous vivions. de toutes facons l’histoire juge toujours à la longue et justement, laissez l’histoire juger et nous verrons, quand à moi je vous le redis, je maudit le shah et toute sa famille de pervers et voleurs qui ont ruiné mon pays et mon avenir.je le maudit de tout mon coeur et toute mon ame.je le maudit pour cent mille ans. qu’il brule en enfer.

    repondre message

  • Bonjour,
    En réponse au premier commentaire, j’explique :
    1) En Iran, tout le monde écrit des poèmes un jour ou l’autre. Sans évènement politique particulier, et le quotidien suffit largement pour inspirer.
    2) Il faut pour être reconnu poète que le temps passe, patine la poésie pour en révéler la vraie qualité. Je ne peux donc absolument pas m’ériger en juge pour décréter qui est poète et qui ne l’est pas. Je laisse cela aux "spécialistes". Et si des vrais poètes se sont révélés cette année, l’année d’avant ou les précédentes, c’est dans vingt ans, ou trente ans, ou deux siècles qu’on le saura. Je me suis contentée de faire un retour sur la poésie politique contemporaine de l’Iran, c’est-à-dire celle qui nous a précédée et qui a eu le temps de révéler son éclat.

    Arefeh Hedjazi

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  • Je suis l’auteur du premier commentaire. Je fais actuellement un devoir sur l’influence des arts dans la contestation du régime iranien. Merci pour vos réponses, qu’elles soient objectives ou non. Je me demande cependant pourquoi je n’ai trouvé aucune mention au contestation actuelles, aux manifestations qui ont été punies, aux éléctions troublées par une éventuelle fraude. Monsieur Hedjazi, vous dites que les auteurs qui contestent la république islamique ne sont pas encore connus. Qu’en est-il de Sepanlou ? De Ahmad Shamlou et de son poème "En cette impasse" écrit 5 mois après la révolution de 1979 ? Merci de m’éclairer.

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    • Bonjour,
      Pour répondre à votre question, cet article n’est pas un article de fond sur la situation politique actuelle et passée de l’Iran, quelle qu’elle soit. Je ne vois donc pas pourquoi j’aurais du mentionner quoi que ce soit. Il se peut également que j’ai omis de citer certains poètes comme Ahmad Shamlou. Mais je peux vous certifier que ce grand poète contestataire, - qui a d’ailleurs très tôt, dans les années 50 (coup d’Etat américain en Iran),abandonné sa carrière de poète politique pour se consacrer plus spécialement à la poésie lyrique moderne -, a sa place privilégiée en Iran, - où il a vécu longtemps après la Révolution, et vous pouvez trouver ses recueils dans toutes les librairies iraniennes, officiellement, et pas sous le manteau. et la même chose est valable pour Sepanlou et beaucoup d’autres. Si j’ai omis des poètes importants, - consacrés si j’ose dire - c’était faute de place. Sinon, bien évidemment, la poésie a toujours été un moyen d’expression privilégié pour les Iraniens, et effectivement, un instrument de lutte politique, paticulièrement depuis la Révolution constitutionnelle. Elle a un rôle important parce qu’il est impossible de la censurer. Si de grands poètes se sont montrés ces dernières années, je le répète, il faudra attendre pour que la société iranienne, seule juge, leur offre la place qu’ils méritent.

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