N° 55, juin 2010

Saison froide (extraits)


Forough Farrokhzâd
Traduit du persan par

Sylvie M. Miller


Amour

Ô Amour unique entre tous,
qu’ils sont sombres ces nuages
conviés par le soleil
pour regarder monter
le jour
Comme si cet oiseau là ne se voyait qu’au tracé
de l’évocation d’un vol
Comme si ces jeunes feuilles que le désir fait soupirer
n’étaient que l’imagination
de marges vertes
Comme si
la flamme pourpre
qui brûle dans la mémoire transparente des carreaux
n’est due qu’à l’évocation innocente
de la lampe

Il vente dans la ruelle
Sur les vieux jardins du malaise
les corbeaux
tournent, reclus et seuls,
et les échelles sont si courtes
Ils ont emporté avec eux
toute la candeur
du cœur
vers le palais des mensonges
Désormais, qui se dressera
pour danser
plonger ses mèches de petite fille dans l’eau vive
renvoyer d’un coup de pied
la pomme qu’elle avait fini par cueillir,
puis respirer ?

Je suis pauvre
pauvre
pauvre
je suis pareille aux silences
entre les mots cléments du pauvre
et mes blessures sont d’amour
toutes d’amour, d’amour, d’amour
j’ai préféré cette île errante
à l’orbite de l’équateur,
à l’éruption des montagnes
et son secret - à cette alliée
dont les plus petits fragments ont fait naître le soleil -
est de s’être morcelée
De même que je cesserai de délimiter les marges,
je cesserai de compter,
et je me refugierai
loin des tracés élémentaires, dans l’évidence des plans larges

Tu étais bon, mon amour
Amour unique entre tous
si bon, lorsque tu mentais,
si bon, lorsque tu fermais leurs paupières
aux miroirs,
lorsque
tu cueillais des lustres
leurs pétioles
de métal
lorsque
tu me prenais au noir de l’oppression
pour m’emmener
au pâturage de l’amour
jusqu’à ce que,
ahurie,
la vapeur
- celle qui suit
les feux que la soif allume -
s’asseye sur l’herbe des rêves

Pourquoi n’ai-je pas regardé ?
chaque moment de bonheur
savait qu’il ne resterait que des ruines de tes mains
et je n’ai pas regardé
jusqu’au moment où la fenêtre
de l’horloge s’est ouverte
et le triste canari
se mit à chanter quatre fois
se mit à chanter quatre fois
Et moi j’étais exaltée
tout comme cette femme frêle
dont les yeux étaient pareils au nid vide des Simorghs
et qui, je crois, dans la mouvance de ses cuisses, transportait
la vision pure de ma joie
vers la couche de la nuit

Peignerai-je, encore une fois, ma chevelure dans le vent ?
planterai-je, encore une fois, le parterre
de violettes ?
replacerai-je des bougeoirs dans le ciel de la fenêtre ?
me remettrai-je à danser sur les verres encore une fois ?
et la cloche de la porte me fera-t-elle me languir
de l’entendre, encore une fois ?

Et qu’est-ce que c’est que le silence,
Amour unique entre tous ?
qu’est-ce-que c’est que le silence,
sinon des mots qu’on ne dit pas ?
Je suis lasse de parler,
mais le langage des oiseaux
dit qu’il existe des mots
pour célébrer la nature

Le langage des oiseaux
dit
printemps, feuillages, printemps
il dit
brise, parfums, brise
le langage des oiseaux
ne survit pas
aux fabrications en chaîne

Qui est-il, cet homme qui
s’engage vers l’éternité
en quête d’un instant de foi ?
- qui remonte son réveil permanent
selon les lois
mathématiques de soustraction,
de division ?
Qui est-il,
cet homme qui
ne sait pas que le chant du coq
annonce l’évidence du jour ?
il connaît, à ses fumets, l’annonce du petit déjeuner

Qui est- il,
cet homme dont la tête est couronnée d’amour
et qui s’est décomposé parmi ses vêtements de noce ?
En fin de compte, le soleil,
dans un moment singulier,
a cessé de rayonner sur les deux pôles en détresse
Toi, tu t’es mis à sonner creux
du vide des faïences bleues
et moi, mon abondance est telle
qu’on récite les prières
sur la trame de ma voix
Salâm ! Ô nuit immaculée

Salâm ! Ô nuit qui transforme les yeux des loups du désert
en orbites caverneux de croyance et de confiance
Et au bord de tes ruisseaux,
la brise des saules - la brise douce
sent l’approche des cognées

Salâm ! Ô Singularité d’une solitude !
Empare-toi de la chambre
car
toujours, les nuages noirs
portèrent en eux l’absolution
des regrets les plus récents
Et de savoir
- en la présence d’une bougie - que la dernière,
la plus allongée de ses flammes,
n’est que chimère,
est un mystère illuminé

Soyons confiants
en ce début de saison froide,
en les dépouilles du jardin
de l’illusoire,
les faucilles émoussées et oisives,
les semis emprisonnés

Vois cette neige qui descend…
Peut-être que la vérité était ces mains
ces deux jeunes mains
enfouies
sous les volées de neige
L’année prochaine, quand le printemps
s’accouplera avec le ciel, aux carreaux de la fenêtre,
pour exploser dans son corps,
les verts jets d’eau des pousses frêles
feront naître des bourgeons - Ô Amour,
Amour unique entre tous

Soyons confiants en ce début de saison froide !


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