N° 73, décembre 2011

Trente oiseaux face au soleil*
Extraits


Gilles Lanneau


HAFEZ

Va-t-il se renverser, le monde ?

Le bonheur a fui.

Dans les jarres de vin n’est plus

que de la lie…

Hafez

Nous l’avons fui ce monde, monde éphémère, fou, l’instant d’un voyage. Nous sommes retournés, deux ans plus tard, au mausolée d’Hafez [1]. En plein jour cette fois. La lune n’effleurait pas la pointe des cyprès, la lumière emplissait le ciel, triomphale. Nous avancions, Michèle et Gilles, main dans la main, au Pays de Poètes, dans sa capitale, en son épicentre.

Le tombeau en marbre trônait nu sous sa coupole de faïence, pathétique, imposant son silence à la rumeur de la ville. Par-delà son écrin de verdure, haut dans l’azur éblouissant, un vol de colombes tournoyait sans fin, cercle parfait, traçant une couronne imaginaire au trouvère endormi. Nous nous approchâmes du lieu magique.

A la messe des amants mystiques, trois prêtresses officiaient. Trois jeunes filles, douces et fines comme un effluve de roses aux Jardins d’Eram [2]. Elles murmuraient des vers à l’élu silencieux, une main frêle et tiède posée sur le marbre froid. S’approchèrent quelques étudiants, deux soldats timides, un homme d’affaires en complet veston. S’ensuivirent le même rituel, la même émotion. Les oiseaux tournaient encore. La vie filait son cours. Le poète vivait.

Les amants passèrent… Vint une vieille dame, une rose rouge à la main. Elle s’agenouilla, déposa son offrande, versa quelques larmes, s’en alla aussi… Un vent un peu fort souffla la rose. Le ciel s’assombrit. Au loin Persépolis pleurait sa grandeur déchue. Beaucoup plus loin vociférait l’oncle furieux d’Amérique. Il aimait écraser les plus petits que lui, deux voisins le savaient. Le Pays des Roses [3] n’avait qu’à bien se tenir, à l’Ouest on n’aimait pas les poètes. Hafez pleurait dans sa tombe, peut-être… ou priait.

Où sont passées les colombes ? Je priais moi aussi… Verlaine. Nous étions en automne. Les sanglots longs bercèrent mon cœur de leur langueur monotone.

… J’ai ramassé la rose rouge, rouge révolutionnaire, aux pétales de sang, l’ai remise à sa place. La victoire appartient aux justes. Patience !

le 27 novembre 2001

***

TABRIZ

Au soleil de Tabriz,

Shams é Tabrizi1 [4]

Grimper ! Un objectif, depuis l’enfance. Ce modeste sommet, dominant la ville, n’échappera pas à la règle ! Je l’avais repéré, quatre jours plus tôt, depuis les hauteurs du parc Elgooli. Le couchant teinta en rose, puis mauve, puis violine les longs flancs arides. Tabriz pâlissait à ses pieds…

Nous avons gravi la colline inspirante… Tabriz s’illumine entre chien et loup. Nous contemplons tranquillement la petite métropole, bien ancrée dans son temps. Ses buildings, ses parcs, ses avenues rectilignes… sa Mosquée Bleue aussi, fragment d’azur bravant la nuit proche. Un peu à l’écart, sur un contrefort, le mausolée de Shahryar, aérien, futuriste, où veille le poète de la cité… Derrière nous, dominant l’exubérance urbaine, un sanctuaire, austère, sobre, flanqué d’une petite auberge. Curieuse association !

On a fermé le lieu saint… tentons l’estaminet ! Beaucoup de monde. Nous sommes vendredi, jour férié. Il faut se déchausser, s’installer sur des banquettes larges couvertes de tapis, de coussins. Nous sommes un peu la curiosité du jour… Ahmad nous commande du thé bouillant. Nous le buvons à l’iranienne, un morceau de sucre ou une datte entre les dents. Chaleur et calories, après la grimpette un peu essoufflante. Nos voisins, cordes et sacs à dos à leurs pieds, nous parlent de beaux sites d’escalade, tout près d’ici ; les voisins de nos voisins égrènent leur rosaire en silence… Amusant, ce mélange de dévots et de varappeurs… tous ensemble à l’assaut du ciel.

… Confidences d’Ahmad, dans l’anonymat du lieu. Voilà plus d’une semaine que nous visitons Tabriz et sa région en sa compagnie. Nous apprécions la douceur et le raffinement de ce grand jeune homme d’à peine trente ans, au visage fin, au sourire perpétuel. Nous l’avons connu aux jardins d’Hafez, lors de notre précédent voyage, alors qu’il achevait son service militaire, et avons correspondu ensemble. Cette nouvelle rencontre le comblait de bonheur…

Confidences parcimonieuses… La pudeur iranienne ! Nous saisissons un peu de son jardin secret. Un monde jalousement préservé, authentique, où prime un rapport profond à l’amitié. Amitié sacro-sainte ! Une certaine quête mystique aussi, sous-jacente. Le tout teinté de romantisme, d’un brin de naïveté… Voilà qui me replonge pas mal d’années en arrière ; le même jeune homme qui voulait refaire le monde… avant les déconvenues, les illusions perdues. Pas mort pour autant, le gaillard ! J’y crois encore !

… Belle jeunesse ! Ahmad, les copains d’Ahmad : Saeed, le professeur d’anglais qui passe ses nuits sur Internet, à rechercher de nouveaux amis, dans le monde entier ; Ali, l’étudiant calme, épris de yoga, de méditation… Jeunesse vraie… Aux antipodes de l’american way of life !

Il pleut des étoiles sur Tabriz, ce soir…

nuit du vendredi 16 novembre 2001,

au soleil de Tabriz,

Shams é Tabrizi

***

Neishabour

« Ne perdez pas votre temps, ces monuments sont sans intérêt ! »

Le commentaire de mon livre sur l’Iran, pondu par des Australiens, était sans appel. Nous avons voulu vérifier. Qu’y connaissent-ils au juste, ces cow-boys de l’hémisphère sud, à l’hommage d’une grande civilisation à ses chers poètes disparus ?

Il pleut, il neige. Flocons et gouttes s’entremêlent dans le ciel de Neishabour. Un ciel couleur d’absence, de silence, de rêve. Un ciel de poème triste, un soir de fin d’automne. Nous sommes dans les jardins de Mahrough, de grands pins mélancoliques pleurent de désespoir.

Face à nous, le mausolée d’Omar Khayyam, poète de l’évanescence de la vie, du bonheur fuyant, de la déchéance fatale. Poète en transparence dans le jour présent… Mais aussi mathématicien, astronome, historien. Esprit universel, Léonard de Vinci ou Victor Hugo de son temps, ancien temps, un millénaire avant le nôtre… Quelle étrange coupole protège ton sommeil ! Apparence de corolle de tulipe à l’envers, semée d’inflorescences versifiées, sous une caresse de flocons humides. Il pleut des poèmes sur les parterres de roses aux pétales dévastés par le froid. Adieu Poète !… d’autres nous attendent.

Attar nous tend les bras. Il était riche… puis choisit la pauvreté, pour plaire à Dieu. Saisirons-nous l’invitation ?… Il demeure sous un pavillon très simple, très sobre, hormis la coupole émaillée d’arabesques. Ni fleurs, ni couronnes… Seul le chant des oiseaux…

Kamal ol Molk, du siècle à peine éteint, de la lignée des ancêtres…

C’est un dimanche, le 2 décembre de l’an 2001. Nous avons perdu notre temps, précieux temps… miette de temps. Sous le regard de l’ةternité.

*Cet ouvrage est disponible sur commande en librairie ou directement chez l’éditeur au prix de 16,50 euros (frais de port offerts). Toute personne intéressée peut adresser sa commande et chèque à l’adresse suivante : Les 3 Orangers, 13 av. de Saint-Mandé, 75012 Paris.

Notes

[1Hafez, poète persan du XIVe siècle faisant l’objet d’une grande vénération. Il a vécu à Shiraz, ville où se déroule le récit.

[2Les Jardins d’Eram (Bagh é Eram) se situent dans Shiraz. Eram signifie Paradis.

[3Le Pays des Roses (Golestan), nom poétique de l’Iran.

[4Shams é Tabrizi : mystique du XIIIe siècle. (Shams signifie soleil).


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