N° 73, décembre 2011

L’influence occidentale dans les changements vestimentaires iraniens aux époques safavide, qâdjâre et pahlavie


Arefeh Hedjazi


Le prince héritier ’Abbas Mirzâ, période précédant l’occidentalisation des vêtements iraniens

Les changements vestimentaires, ou plus exactement l’occidentalisation vestimentaire en Iran, ne commencent pas vraiment avec l’établissement des relations avec l’Occident, mais plutôt avec l’affaiblissement général du pouvoir royal (d’abord safavide, ensuite et surtout qâdjâr) et aussi par le biais du commerce de textiles. Dès l’époque safavide, les marchands européens venus en Iran d’un continent en pleine révolution industrielle, veulent échanger entre autres les précieux tissus iraniens (soie, broderie d’or et de pierres précieuses) contre du textile européen, par exemple, du tissu de laine anglais.

Jusqu’à l’ère qâdjâre, les vêtements iraniens ne connaissent pas de changements profonds et ces derniers suivent les variations de mode propres à chaque culture.

C’est à partir de l’ère qâdjâre et des défaites iraniennes face aux Russes (début XIXe siècle), c’est-à-dire le début de l’affaiblissement politique et militaire iranien, que les vêtements commencent à se modifier en profondeur. A l’époque, le prince héritier ’Abbâs Mirzâ s’oppose à une occidentalisation des vêtements civils qu’il juge inutile et superflu, alors même qu’il encourage l’apprentissage des arts et des sciences venus d’Occident. Cependant, il approuve la pseudo-occidentalisation des vêtements militaires pour des raisons politiques, en particulier l’homogénéisation des forces armées iraniennes.

Les débuts de l’occidentalisation intervenant, c’est à partir du règne de Mohammad Shâh Qâdjâr (règne : 1835-1848) que les effets de la défaite contre la Russie dévoilent la faiblesse de plus en plus importante du gouvernement central. L’Iran est incapable de se tenir à jour technologiquement, économiquement, politiquement et militairement. Les industries iraniennes n’existent pas, tout demeure fabriqué de façon artisanale. Dans un pays lourdement endetté par la défaite et où les Européens commencent à interférer de plus en plus, l’occidentalisation commence à imprimer sa marque pas à pas.

L’entrée en scène de l’Occident

La guerre et les politiques économiques non rentables eurent des conséquences désastreuses mais prévisibles partout en économie, en particulier l’économie textile, seul artisanat d’envergure en Iran. Jusqu’à l’ère qâdjâre, l’Iran avait toujours été un grand pays producteur de textiles, que ce soit dans la production des matières premières que des produits finis, ces derniers étant fameux pour leur grande qualité, mais tout demeurait fabriqué de façon artisanale. A cette époque, l’endettement du pays conduisit à un appauvrissement rapide des Iraniens. Par conséquent, les tissus de fabrication européenne, de moindre qualité et moins chers réussirent assez facilement à conquérir d’importantes parts du marché iranien. Dans ces conditions, l’importation de textiles occidentaux prit soudain de l’ampleur. Quant aux exportations, elles se cantonnèrent de plus en plus aux matières premières.

L’uniforme copié sur le modèle occidental à l’époque de Mohammad Shâh fut la première manifestation de l’occidentalisation des habits iraniens

Ainsi, en 1844 déjà, les commerçants et artisans de Kâshân, l’un des centres nationaux du textile, signalèrent dans une lettre ouverte au roi la nécessité de mettre en place un système de subventions étatiques dans ce domaine afin d’aider les producteurs nationaux, ainsi que de contrôler et de diminuer le volume des importations. Cette lettre avait été précédée d’autres plaintes. Mais nulle suite ne fut donnée par le gouvernement à ces protestations.

Les changements vestimentaires durant le règne de Mohammad Shâh

La première manifestation extérieure sérieuse vestimentaire occidentale en Iran fut volontaire et le résultat d’une décision réfléchie de l’Etat : l’occidentalisation ou l’uniformisation des vêtements militaires. Une grande partie des forces militaires iraniennes était composée des tribus nomades, chacune d’elles possédant une identité et un positionnement politique variable face à l’Etat. Ces tribus portant chacune leurs habits traditionnels et locaux, le gouvernement central, récemment mis au contact de l’idée d’armée moderne au sens occidental, décida d’uniformiser l’habillement des militaires pour mieux contrôler ces tribus. Cela ne se fit pas sans plaintes ni protestations, mais ce projet fut tout de même appliqué. Ainsi, l’uniformisation des vêtements militaires sous forme d’une pseudo-occidentalisation fut le premier changement vestimentaire en Iran.

Deux femmes de la période de Mozaffareddin Shâh

A l’époque de Mohammad Shâh, le changement était déjà là mais sous une forme très limitée, et fut provoqué par le roi lui-même. Ce dernier, pour la première fois, échangea la longue robe royale pour une forme de redingote. Immédiatement, cette mode se propagea à la cour où la pseudo-redingote remplaça désormais la longue robe nobiliaire. Le roi conseilla également au peuple d’éviter le port des robes longues, selon lui, pour éviter de souligner les différences sociales. D’aucuns suivirent le conseil, mais la grande majorité du peuple continua à s’habiller normalement.

Le règne de Nâssereddin Shâh : ère de transition sociale et culturelle

En 1848, Mohammad Shâh mourut et commença le règne cinquantenaire de Nâssereddin Shah, qui avait seize ans à son couronnement. Les 50 ans de ce règne jouèrent un rôle déterminant dans l’histoire de l’Iran. C’est durant cette période que l’histoire iranienne fut témoin de très profonds changements politiques et économiques mais surtout culturels et sociaux, à tel point que le visage de la société iranienne changea entièrement du début à la fin du règne. Beaucoup ont critiqué avec justesse l’inhabileté de ce roi et sa tyrannie réelle, dont l’ère marqua pourtant l’entrée "inconsciente" de l’Iran dans la modernité. Malgré tout, il joua un rôle prépondérant dans l’histoire contemporaine iranienne.

Les écoles modernes jouèrent un grand rôle dans l’occidentalisation des vêtements

Dans le domaine de l’habillement, il joua un rôle notable sur plusieurs plans. D’abord, dans la continuité de ses prédécesseurs et dans la voie de l’unification des forces armées sous une forme unique, il créa des uniformes sur la base du modèle occidental. Lui-même a personnellement dessiné plus d’une fois des uniformes. Au début de son règne, l’uniforme militaire était déjà suffisamment accepté pour que des civils acceptent également le principe de vêtements pseudo-occidentaux : tissus différents, modèles variés, pièces diverses, encore que le modèle imité soit très loin de l’original et uniquement accepté par une très mince frange sociale : principalement celle de la noblesse de cour. Cependant, le roi encouragea ce penchant et présenta le modèle occidental comme modèle politique, économique et social performant. La noblesse courtisane suivit le conseil du roi. Les nobles croyaient tout autant à la vertu d’une imitation du modèle occidental dans ses moindres détails. Mais ils furent les seuls et les autres classes sociales montrèrent une réaction négative. Malheureusement, l’Iran était alors déjà tant affaibli qu’il représentait un terrain de choix pour les pays occidentaux s’investissant en Iran, volant et pillant autant que possible – d’où la présence de plus en plus soulignée d’émissaires européens, de marchands, d’espions, d’hommes politiques, etc. tous venus pour leur part du gâteau iranien. Leur présence contribua à entraîner un changement des mentalités. Les Iraniens de l’ère safavide, rois ou serfs, voyaient avec dédain ces « infidèles ». Mais leur grand nombre durant l’ère qâdjâre habitua les Iraniens à les voir ainsi qu’à les accepter, parfois même à intégrer certaines coutumes occidentales, en particulier les plus apparentes et simples à imiter.

Les écoles modernes et l’occidentalisation des vêtements en Iran

Le changement culturel face à la culture occidentale telle que les Iraniens la voyaient et l’acceptation plus ou moins importante de cette culture d’importation s’accéléra durant ces cinq décennies. L’une des raisons les plus importantes de ce changement réside dans le système éducatif à l’occidentale qui commençait alors à se généraliser au sein de l’Iran, du moins dans les couches supérieures de la société.

Les Européens se rendirent très vite compte que l’éducation était le meilleur moyen de former des personnalités perméables à leur culture. Dans le même temps, les élites de la société persane se rendaient également compte de la nécessité d’une réforme profonde du système éducatif traditionnel inadéquat. En conséquence de quoi, parallèlement à l’envoi d’étudiants iraniens des classes sociales supérieures en Europe, des écoles furent ouvertes en Iran, où l’enseignement était dispensé par des professeurs européens invités. Avec l’entrée de ces jeunes gens, garçons et filles dans ces écoles "européennes", leur habillement changea également. En réalité, ces écoles furent le premier centre de développement d’une mode vestimentaire différente et importée d’Europe.

Vêtements de femmes nobles à l’époque qâdjâre

Autre facteur social qui eut son influence sur le changement vestimentaire fut le développement de l’imprimerie et de la presse. Les journaux iraniens de cette époque appartenaient pour la plupart aux membres occidentalisés de la noblesse qui utilisaient leur journal pour encourager l’occidentalisation de la société et pour eux, l’habillement avait un rôle important à jouer en la matière.

Un dernier facteur de très grande importance fut la minimisation du rôle du clergé. La noblesse de cette époque, le roi à sa tête, tentait de marginaliser et de maîtriser l’immense pouvoir du clergé sur la nation. Ces Iraniens et les Européens se rendaient parfaitement compte de l’importance de la religion et de la sharia dans la vie quotidienne des Iraniens, c’est pourquoi ils cherchaient à marginaliser le clergé en le présentant comme rétrograde, ou encore à se faire accepter et approuver par ce dernier.

La banqueroute des industries nationales du textile

Avec l’absence d’une politique étatique de soutien aux industries nationales, l’art textile de l’Iran périclita durant cette période à tel point qu’une banqueroute générale y mit fin. Ainsi, le marché fut totalement à la disposition de l’importation de textiles européens. Ces tissus étaient de moins bonne qualité que le tissu iranien et moins cher. Par conséquent, quelques décennies après le début du règne de Nâssereddin Shâh, le marché des produits finis fut totalement aux mains des Européens. D’autre part, la production des matières premières servant à la fabrication de vêtements diminua également avec la guerre de l’opium, puisque les Anglais, avec la bénédiction du gouvernement central iranien, transformèrent les plantations de coton et de vers à soie en plantations d’opium qu’ils envoyaient en Chine.

Finalement, à la mort de Nâssereddin Shâh, une bonne partie de l’économie iranienne était déjà aux mains des Européens et la voie était ouverte à un pillage total, qui eut lieu durant le règne de Mozaffareddin Shâh.

Uniforme de la police iranienne, fin de la période qâdjâre

Mozaffareddin Shâh, couronné à quarante-quatre ans le 8 juin 1896, était un homme faible et maladif, incapable de gérer un pays au bord de la colonisation. Sous son règne, la faillite du pays fut consommée. Dès le début de son règne, les secteurs clés de l’économie iraniennes, tels que les douanes, le chemin de fer, la voirie, l’exploitation portuaire, etc., furent confiés à des compagnies européennes en échange de prêts à lourds intérêts destinés à financer les voyages du roi en Europe. Pour financer son troisième voyage, son chancelier Eynoddowleh augmenta les impôts, à tel point que finalement, des troubles sérieux éclatèrent et que la machine de la Révolution constitutionnelle fut mise en marche. A cette époque, l’anarchie sociale était à son comble.

L’occidentalisation avait déjà commencé à bouleverser l’ordre culturel précédent et les critiques et les troubles sociaux de l’époque favorisèrent encore plus sa propagation. Entre autres facteurs, les journaux jouèrent un rôle notable en la matière. Ces journaux étaient généralement gérés par des personnalités politiques et nobiliaires profondément occidentalisées, qui croyaient que l’imitation de la culture européenne permettrait des changements positifs en Iran. Ainsi, tout en critiquant le gouvernement impérial, ils défendaient et encourageaient également l’occidentalisation rapide de la société. Ces journaux étant la voix de la Révolution constitutionnelle, ils eurent une influence importante sur les modes vestimentaires des Iraniens.

La culture iranienne de l’époque était donc un étrange mélange d’éléments de la culture traditionnelle irano-islamique et de la culture européenne importée et de jour en jour, la part de la culture occidentale – du moins sa dimension apparente et facile à imiter - augmentait.

Vêtements de la femme iranienne au début du règne de Rezâ Pahlavi, quelques mois avant la loi d’interdiction du voile

Le 31 août 1907, la faiblesse du gouvernent iranien avait atteint un tel point qu’à Saint-Pétersbourg, un accord fut passé entre Russes et Britanniques pour la division implicite de l’Iran en trois zones : le nord devint zone d’influence russe, le sud devint zone d’influence britannique et seuls le centre et les régions désertiques qui ne présentaient pas alors un intérêt économique majeur furent laissées à la charge du gouvernement iranien. L’offense était si grave que le roi Mohammad ’Ali Shâh, ouvertement pro-russe, fut pourtant obligé de déclarer l’accord nul et non avenu. A l’époque, l’Iran vivait sa Révolution constitutionnelle. Cette révolution n’était pas celle d’une couche supérieure intellectuelle. Elle appartenait à toute la nation, fatiguée et courbée sous le poids de la pauvreté et de l’anarchie. Cela dit, ce furent ces pseudo-intellectuels occidentalisés qui prirent la tête de la révolution, aux côtés du clergé auxquels ils s’opposaient. En tant que nouvelle force sociale, ces intellectuels occidentalisés pouvaient offrir un modèle qui s’opposait au modèle traditionnel et à la culture nationale iranienne, et ils ne s’en privaient pas pour plébisciter et encourager l’entière occidentalisation de la société iranienne.

Durant cette révolution, pour la première fois, l’attention fut portée en particulier sur la femme iranienne. De façon générale, la culture iranienne a toujours eu une part féministe et les femmes n’ont jamais perdu leur place dans les manifestations sociales. La révolution constitutionnelle n’est pas une exception, mais cette fois, on voulait que la femme iranienne, déjà présente sur la scène, commence à ressembler à sa consœur européenne, chose qui allait à l’encontre des fondations mêmes de la culture irano-islamique. Ceci provoqua le clash culturel qui allait mener près de 70 ans plus à la Révolution islamique.

Fête de l’enlèvement du voile à Qom

L’opposition des valeurs

L’un des groupes dirigeant la Révolution constitutionnelle était celui des intellectuels profondément occidentalisés pour qui l’imitation totale de la culture occidentale était le seul moyen de sauvetage d’une société iranienne en faillite. Durant la Révolution, ces derniers ne cessèrent de faire un amalgame entre le rôle traditionnel de la femme iranienne et son rôle social. Dès cette époque, ces intellectuels se firent le chantre d’une libération de la femme qui passait par l’abandon de sa place traditionnelle et de la culture qui y est associée. Par exemple, pour eux, le symbole de l’infériorité de la condition féminine était le voile islamique, "mal" dont le remède était la mixité et l’échange des vêtements islamiques contre des vêtements occidentaux. Pour ces pseudo-penseurs, ces changements représentaient l’étape la plus essentielle de la libération féminine. Les changements ayant permis le progrès occidental furent à l’époque soigneusement étudiés par ceux qui étaient opposés à cette vision réductrice de la condition féminine et des essais d’importance rédigés. De plus, l’immense majorité des Iraniens, hommes ou femmes, s’opposèrent à cette idée. C’est pourquoi, nul ne songea à forcer un modèle vestimentaire - du moins jusqu’à Rezâ Khân Mirpanj.

Rezâ Shâh (à gauche) ordonna l’enlèvement forcé du voile islamique

A l’époque du dernier Qâdjâr, Ahmad Shâh (1909-1925), les modèles occidentaux d’habillement eurent désormais leur place dans la société iranienne à côté des modèles traditionnels. D’autre part, la construction d’écoles prit de l’ampleur suite à l’investissement gouvernemental, et le modèle vestimentaire occidental fut désormais celui de la jeunesse. Ce n’est plus seulement les intellectuels qui portaient ces habits, mais aussi les gens des classes moyennes. D’autre part, la vente de produits occidentaux connut un accroissement important et la première industrie européenne présente en Iran fut bien l’industrie du textile. Ainsi, les changements vestimentaires continuèrent lentement, jusqu’au coup d’Etat de Rezâ Khân Mirpanj (Pahlavi), dont le règne fut tout entier marqué par la dictature et la force brutale.

La loi, la dictature et le changement forcé des habits

Rezâ Shâh, premier de la dynastie Pahlavi, joua un rôle de premier plan dans les changements vestimentaires iraniens. Ayant pris le pouvoir avec la collaboration des Anglais, qui avaient choisi ce dictateur en herbe pour être leur pion dans l’échiquier iranien, ce dernier avait pour modèle Atatürk, le dirigeant turc, et voulait de force établir une nouvelle société en Iran entièrement basée sur le modèle occidental. Il le fit de force à tel point qu’il marque un tournant historique majeur dans l’habillement iranien. Jamais l’habillement iranien n’avait été changé de force. Avec Rezâ Shâh, ce fut chose faite et ceux qui refusaient de se plier à la nouvelle loi subissaient les pires représailles.

L’uniforme obligatoire des Iraniens

Très vite après avoir pris le pouvoir, Rezâ Shâh établit des lois strictes en matière d’habillement, lois qui obéissaient au principe de l’occidentalisation et de la laïcisation forcées. Chaque citoyen, au vu de sa place sociale, devait porter un uniforme déterminé, calqué sur les vêtements européens. La loi générale d’uniformisation de l’habillement fut mise à exécution fin décembre 1925. Seuls huit groupes échappaient à cette loi : les membres des clergés musulman ou non-musulman et les étudiants en théologie de ces religions. Pour les autres, la loi était générale, et les peines pour les contrevenants allaient de lourdes peines financières à des emprisonnements, parfois de plusieurs mois. Quant aux fonctionnaires publics, ils devaient porter des uniformes quasi-militaires, tous le même. Les moindres détails de leur habillement étaient fixés par la loi. Le modèle était celui de l’uniforme prussien et un chapeau spécial, le "chapeau pahlavi" devait être porté par tous. Pour les membres de la police, le port d’une "casquette anglaise" était obligatoire. Même les paysans étaient forcés de suivre cette loi, alors que ces vêtements étaient impossibles à porter durant les travaux des champs.

Hommes politiques iraniens portant le chapeau pahlavi

L’enlèvement forcé du voile islamique

Mais le conflit le plus important survint lorsque les femmes furent obligées d’enlever leur voile à partir de 1935. Ce fut d’abord les femmes de la noblesse qui furent obligées de s’habiller à l’occidentale et d’assister à des réunions mixtes, ensuite ce fut au tour des femmes des fonctionnaires et finalement, de toutes les femmes. Les femmes de l’aristocratie acceptèrent facilement ce changement qu’elles attendaient et espéraient. Pour elles comme pour les intellectuels occidentalisés d’Iran, cette loi était une victoire et marquait enfin la libération féminine. Mais pour la grande majorité des femmes et des hommes iraniens, elle était intolérable. Une guerre latente et implicite commença alors entre l’immense majorité des femmes et les forces de police. Les policiers étaient chargés de tirer et de déchirer les voiles des femmes qui osaient sortir couvertes. De nombreuses femmes refusèrent désormais de sortir et la situation devenait de jour en jour plus explosive.

Il faut préciser que cette loi n’était pas le fruit du hasard et qu’elle avait été soigneusement pesée par les Européens qui voulaient éviter le plus possible d’entrer en conflit avec la culture iranienne profonde, imprégnée de religion, et de s’opposer au clergé, seul vrai détenteur du pouvoir politique en Iran. Le meilleur moyen d’éviter ce conflit était bien évidemment le changement des mentalités iraniennes et ce changement passait avant tout par le changement de la mentalité féminine.

A côté d’une telle loi brutalement mise en œuvre, d’autres moyens furent utilisés pour l’occidentalisation et la laïcisation des femmes. En particulier la scolarité. Toutes les écoles publiques, désormais nombreuses, avaient des uniformes féminins européens et les parents souhaitant voir leurs filles poursuivre leurs études devaient accepter de la voir dévoilée.

On mit également en place des "fêtes de dévoilement" forcées auxquelles les familles des fonctionnaires et de quiconque était en relation avec le pouvoir public, devaient participer de force. Ces réunions furent à l’origine des "clubs féminins" fortement subventionnés par l’Etat, qui encourageaient la laïcisation sociale comme moyen de progrès.

Mais la réaction sociale ne tarda pas à se montrer. D’abord sous la forme de personnalités quittant les lieux de réception mixtes ou refusant malgré tout d’emmener leurs épouses avec eux. Ensuite, au niveau populaire, avec des révoltes qui commencèrent à éclater ça et là, la pression ne cessant d’augmenter. Finalement, quelques mois à peine après la promulgation de cette loi, la première révolte d’envergure éclata à Mashhad : la révolte de la mosquée de Goharshâd. Un théologien, Seyyed Hessameddin Fali, ayant protesté contre cette loi lors de la prière du vendredi, fut arrêté et son arrestation provoqua une révolte importante réprimée dans le sang et qui fit au moins 56 morts. D’autres révoltes moins importantes suivirent et durant les années où cette loi fut en vigueur, la grande majorité des Iraniennes durent vivre cloîtrées ou subir des persécutions.

Par conséquent, quand les Britanniques, qui avaient fait de Rezâ Khân le premier roi Pahlavi, décidèrent de le démettre pour un pantin encore plus maniable, son fils Mohammad Rezâ, en 1942, cette loi fut immédiatement abrogée par ce dernier pour éviter une révolution. Cela dit, les tentatives de laïcisation et d’occidentalisation forcées de la société iranienne ne cessèrent guère et jusqu’à la Révolution islamique, de très importants investissements furent réalisés pour proposer un modèle occidental féminin à la femme iranienne - non pas un modèle élevé, mais celui de la femme-objet. La situation intolérable des femmes iraniennes face aux modèles occidentaux qui leur étaient proposés de gré ou de force a joué un rôle de premier plan dans la préparation de la Révolution islamique.

Bibliographie :
- Seyyed Hessameddin Shariatpanâhi, Oroupayiha va lebâs-e Iraniân (Les Européens et les vêtements des Iraniens), Téhéran, ed. Ghoumess, 1993.


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1 Message

  • UNE PETITE EXPRESSION EN GUISE DE REMERCIEMENT.
    étant étudiant au département de langue et civilisation persane à l’université cheikh anta diop de Dakar capital de la République du Sénégal Afrique de l’ouest. la disponibilité de cette revue me permet non seulement d’acquérir de information que nous supposons fiable mais aussi elle me permet de faire une comparaisons entres celle-ci et celle fourni par l’occident particulièrement sur l’Iran mais la région du proche-orient en générale. merci de votre disponibilité.
    étudiant en master II : mon sujet de travail est intitulé : la création de l’Etat islamique en Iran le rôle de l’Imam khoumeyni.

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