N° 73, décembre 2011

Georg Baselitz, la sculpture
Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris
(30 septembre 2011-29 janvier 2012)


Jean-Pierre Brigaudiot


Georg Baselitz, Dunklung Nachtung Amung Ding, bois et peinture à huile, 2009, 308 x 120 x 125 cm, Galerie Thaddaeus Ropac

Un artiste néo-expressionniste et allemand

Baselitz est né en 1938 dans une région qui fera partie de l’Allemagne de l’Est après la Seconde Guerre mondiale, c’est-à-dire l’Allemagne communiste, l’une de ces démocraties populaires du bloc de l’est, derrière le rideau de fer, sous la coupe soviétique. L’embrigadement forcé opéré par les nazis sur la population, y compris sur les enfants, marquera au moins autant Baselitz que la partie de sa vie passée sous le régime communiste, jusqu’à ce qu’il passe à l’ouest à l’âge de 19 ans. Son œuvre actuelle, celle d’un artiste qui a passé le cap des 70 ans, ne peut s’expliquer et se comprendre sans la prise en compte de ces périodes vécues durant la guerre mondiale puis durant la guerre froide en pays communiste.

Baselitz est d’abord un peintre et dans les années quatre-vingts, on le catégorise parmi les néo-expressionnistes allemands, parmi lesquels certains ont acquis la plus grande notoriété : A.R. Penck, Anselm Kiefer, Jِrg Immendorf, Markus Lüpertz, par exemple. Il y avait eu un premier expressionnisme allemand au début du vingtième siècle avec des artistes ayant avant tout en commun une œuvre qui privilégie l’expression de leurs sentiments et de leurs passions, et le plus souvent il s’agissait de l’expression d’un mal-être. Le monde tel qu’ils le figurent est bien loin d’être joli et paisible, comme peut l’être, par exemple, le monde des impressionnistes. Picturalement parlant, on peut dire que cette expression est brute sinon brutale, voire violente ; la préoccupation majeure n’est pas le réalisme mais plutôt un vouloir dire l’essence des choses et des êtres. Ce premier expressionnisme reflète peu ou prou les années difficiles, économiquement et politiquement, qui précédent, traversent et suivent la Première guerre mondiale. Les néo-expressionnistes, quant à eux, gardent certaines caractéristiques propres à l’expressionnisme du début du vingtième siècle, cet individualisme (moi-je), cette brutalité, cette facture fruste, cette posture postromantique de l’artiste aux prises avec son présent, son passé, la société, le monde et avec la matière picturale. Ils ont vécu la Seconde Guerre mondiale, grandi sous le régime nazi et pour certains sous le régime communiste de l’Allemagne de l’est. La scène artistique allemande de l’après Seconde Guerre mondiale, en tout cas à l’ouest, est un peu comme le pays, une scène de reconstruction dans la rupture par rapport à ce que fut l’Allemagne hitlérienne ; un héritage social et politique difficile cependant que l’art change profondément de nature.

Georg Baselitz, Oberon (Remix), huile sur toile, 2005, 300 x 250 cm, Georg Baselitz Hall Collection - Photo : Jochen Littkemann

Un peintre d’abord

Baselitz entame une carrière de peintre figuratif, mais pour lui, le sujet n’est pas seulement la figure ou ce qui est supposé être représenté, le sujet est avant tout et définitivement la peinture à l’œuvre, cette aventure qui advient sur la toile, à chaque fois recommencée. Et quand on regarde le sujet peint, il apparait comme un sujet souffrant, blessé littéralement par les hachures, les coups de brosse brutaux, les couleurs lourdes infidèles au réel. Mais l’aventure est aussi celle du parcours, de l’ensemble de l’œuvre qui oscille et bifurque au gré de l’invention, du questionnement et du temps qui passe. L’inversion des figures, ces êtres la tête en bas, ont pour fonction, selon Baselitz, d’interroger plus librement la peinture en tant que ce qu’elle est : formes-couleurs-matières. Cela est clair, un peintre qui représente une figure, quelle qu’elle soit, s’attache à figurer celle-ci, et cela se joue évidemment au détriment de la peinture, dès lors chargée de la mission de représenter, asservie à la finalité représentative, davantage qu’orientée vers elle-même. Donc l’inversion des figures dans la peinture de Baselitz ne relève point de la futilité, du caprice ou de l’effet stylistique, pas davantage que d’une singularité sans épaisseur. Il s’agit d’être peintre et de laisser advenir la peinture, un peu comme l’ont fait, de l’autre côté de l’Atlantique et à une époque juste un peu antérieure, les expressionnistes abstraits américains qui, eux, et pour la plupart, se sont délestés de la figuration du visible. Ainsi Baselitz peint de grandes toiles avec des figures humaines la tête en bas, évoquant quelquefois des chauves-souris. La facture est violente et exhibe le coup de brosse, la couleur ne reflète pas le réel, les formes humaines sont traitées avec une indéniable rudesse –comme dans certaines œuvres de l’Art Brut- en même temps que hâte, comme si le temps pressait, comme si le temps donné permettait à peine d’esquisser, comme si, également, le peintre voulait retourner aux sources de l’art, avant que les académismes et le savoir-faire ne l’édulcorent et ne l’enjolivent, ou bien là où l’art n’est qu’expression, comme l’art populaire.

Georg Baselitz, G-Kopf ,1987, Ludwig Museum, Museum of Contemporary Art, Budapest - Photo : Jochen Littkemann

Un beau musée pour une œuvre aux antipodes du joli

L’exposition du Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris dresse un bilan de l’œuvre sculptée de Baselitz, celle-ci émergeant à la fin des années soixante-dix, c’est-à-dire tardivement dans son parcours artistique. Ce musée d’art moderne et, il faut le dire, également d’art contemporain, s’est installé dans l’une des deux ailes du palais de Tokyo, construit dans un style Arts déco en 1937 à l’occasion de l’Exposition internationale des arts et techniques. L’ouverture en tant que Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris a eu lieu en 1961 et il recèle désormais une importante collection constituée majoritairement d’œuvres d’artistes nés à la fin du dix-neuvième siècle ou au début du vingtième siècle. Cette collection leste sans doute un peu ce musée de la clientèle bourgeoise mais il se consacre également et depuis des décennies à de fort intéressantes expositions d’art contemporain, monographiques ou collectives. Ce qui m’étonne toujours ici, c’est la capacité de cet espace muséal à accueillir dans de très bonnes conditions les différentes œuvres (extrêmement différentes les unes des autres) qui y sont présentées ; les salles sont vastes et hautes de plafond, les scénographies généralement simples conviennent parfaitement. Ainsi, par exemple, sur la question du plaisir à visiter une exposition dans des conditions favorables, après avoir visité l’exposition Baselitz, je me suis rendu au Centre Pompidou pour l’exposition Edvard Munch - dont je me suis enfui rapidement - : œuvres trop serrées les unes près des autres, espaces restreints où l’afflux de visiteurs crée une indéniable gêne, scénographie banale. Ainsi, le Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, malgré son âge et une architecture initialement non destinée à en faire un musée, est un beau lieu où, même lorsque le public vient en nombre, il y a un réel plaisir à flâner devant les œuvres.

Georg Baselitz, Pace Piece, 2003, Hall Collection - Photo : Jochen Littkemann

A la hache et à la tronçonneuse et mal poli

L’exposition intitulée Baselitz sculpteur est annoncée par le Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris comme à peu près exhaustive quant à sa création sculpturale. Elle montre un travail dont se dégage une grande force, une énergie que l’on trouvait déjà, mais autrement exprimées, dans sa peinture et dans sa gravure. C’est que l’artiste s’attaque – et le terme est approprié - au tronc d’arbre, celui qu’il a reçu et peut-être choisi, avec des outils dont la destination est d’équarrir celui-ci, je veux dire d’effectuer un travail consistant à dégrossir le bloc de bois cylindrique pour y faire apparaître sommairement les formes souhaitées. En fait le travail de Baselitz se fait avec essentiellement la tronçonneuse et la hache : pas de finitions, pas de polissage, la forme dégagée avec l’outil reste sommaire et en ce sens évoque certains arts tribaux dénués de sophistication, ou bien évoque des arts populaires ou encore certaines œuvres de l’Art Brut. Cette sculpture convoque beaucoup, évoque beaucoup, dans le champ de l’art et hors champ : les sculptures de l’Ile de Pâques, les totems des amérindiens d’Amérique du nord, les sculptures des artistes bucherons du Canada… Figures frustes, sommaires et magiques à la fois. Ici l’artiste ne s’encombre pas d’une panoplie infinie d’outils ainsi qu’il se fait dans les ateliers des sculpteurs traditionnels, ou même et par exemple chez les sculpteurs Makondés où la figure humaine est davantage « finie ». La hache et la tronçonneuse dégagent vaguement des formes humaines – il s’agit toujours de cela - et littéralement dessinent dans le bois : Baselitz a acquis une virtuosité indéniable dans le maniement de ces outils. La tronçonneuse ne se cantonne pas à couper, détournée de cette seule fonction, elle entaille et trace des traits en creux ; son extrémité tourne sur elle-même et les dents de la chaine creusent des cratères ; un vocabulaire plastique s’installe, ainsi qu’une manière de faire et un savoir-faire. L’Art Brut, et Baselitz n’en est pas si loin, qui marche hors les sentiers du savoir-faire, débouche également sur un savoir-faire acquis. Parfois, le sentiment surgit que Baselitz sculpte comme il grave : la tronçonneuse dessine et grave et les tracés de cet outil sont comme ces coups de crayon, ces hachures qui construisent la figure, chez Giacometti par exemple. Lorsqu’ici, dans cette exposition, il advient que la figure n’est que détail du corps : une jambe seule, monumentale, on se prend à perdre de vue le sujet et on débouche volontiers sur une appréhension purement plastique, avec des surgissements inattendus comme celui d’une sculpture cubiste avec ses facettes ; ici les facettes proviennent du mode d’emploi de la hache qui entaille, ôte et laisse apparaitre des plans-facettes différemment orientés ; en ce cas précis la monochromie jaunâtre tient lieu de camaïeu pour conduire encore davantage vers le cubisme.

Georg Baselitz, Meine neue Mütze, 2003, Essl Museum, Klosterneuburg-Vienne - Photo : Jochen Littkemann

Baselitz sculpteur confirme que pour lui l’expression prime, non pas que l’idée ne soit pas là, cet artiste bien qu’ancré dans un art très brut ne renie ni son histoire ni une grande culture historique, artistique, politique et psychanalytique. Cela transparaît dans les titres des œuvres, titres énigmatiques quelquefois ou explicites d’autres fois, comme par exemple Les femmes de Dresde, un groupe de grandes figures teintées de façon monochrome d’un jaune délavé. Il s’agit d’un ensemble monumental en rappel des terribles bombardements alliés de la fin de la guerre, ceux qui rasèrent la ville de Dresde, faisant un nombre invraisemblable de morts civils. Ici certaines des têtes, ne serait-ce leur contexte, s’éloignent tellement de leur nature de tête qu’on les oublie comme telles et les regarde comme des œuvres abstraites, je pense particulièrement à l’une d’entre elles, forme ovoïde criblée de trous, déchirée, comme le sont les murs des bâtiments où ont eu lieu les combats de rue.

Georg Baselitz, Blauer Kopf 1.III.,1984 - Photo : Jochen Littkemann

Et la couleur

On ne peut pas réellement dire que les sculptures de Baselitz sont polychromes, cependant, la couleur est là, assez systématiquement. Le plus souvent elle est comme une trace, comme un résidu de pigment, ainsi qu’on en trouve sur certaines sculptures d’antan : statues religieuses du moyen-âge, figures rituelles africaines. Couleurs primaires, jaune, rouge, bleu, pour l’essentiel. En 1996 et 1997, il y a des personnages différents de la majorité de ceux du monde sculpté de Baselitz, ces personnages, clairement masculins ou féminins sont vêtus, allusion, semble-t-il, à l’art officiel de l’Allemagne de l’est : le Réalisme-socialiste. La couleur alors trouve davantage sa raison d’être, elle est davantage imitative. Les couleurs présentes dans sa sculpture rappellent-elles la peinture de Baselitz ? Il est difficile de le dire, peut-être qu’elles rappellent celle-ci davantage par la spontanéité et la rusticité de leur application. Sont-elles codées ? Oui, elles le sont souvent avec le bleu pour le masculin, le rouge pour le féminin ; encore faut-il y être attentif sinon les corps paraissent plutôt androgynes, à peines dégagés du tronc de l’arbre, état fusionnel. La couleur est donc déposée comme il en va de la taille du bois, comme il en va de la peinture, de manière brutale, sans raffinement aucun. Peut-on parler de la couleur lorsque certaines pièces sont totalement revêtues d’un tissu à carreaux ?

Georg Baselitz, Sans titre, 1982-83, bois, 250 x 73 x 59 cm

Les dessins

Une série de dessins de moyen format est exposée dans une petite salle. On pourrait attendre que ce soient des dessins préparatoires, comme bien souvent dans le domaine de la sculpture ; or ils se donnent à voir comme autonomes, existant tels qu’en eux-mêmes, en noir et blanc, tracés rapidement et témoignant d’une connaissance acquise du matériau que Baselitz travaille, va travailler ou a travaillé, le bois. Ce sont plutôt des idées jetées sur le papier, idées pour qu’advienne la sculpture ou bien idées de ce qu’est la sculpture déjà advenue. Bref, une réflexion sur sa sculpture entre ce qu’elle est, déjà, et ce qu’elle peut advenir.

Et les peintures

L’exposition comporte une vaste salle où sont montrées des peintures récentes, de 2011, et bien différentes des œuvres du Baselitz néo-expressionniste tel qu’il est principalement connu. Ce sont des sortes de très grands portraits ou autoportraits aux figures inversées, deux figures le plus souvent côte à côte, figures doubles (moi-je, moi et je ?) et séparées par un bandeau vertical. Ces figures apparaissent sur un fond blanchâtre délavé : la peinture est en lavis, les couleurs apparaissent à peine, pâles, sur les visages, le reste du champ pictural est peuplé de lignes noires et de petites touches le plus souvent noires qui semblent quelquefois autonomes, libres d’aller, d’errer dans le champ pictural. Ces œuvres n’ont pas l’énergie de celles qu’il a peintes antérieurement, elles sont autres et d’une autre époque du peintre.

Statue de la paix

Puissant mais pas joli

L’œuvre sculptée de Baselitz est forte, puissante, brute, disharmonieuse, aux antipodes des effets et du joli. Elle relève des caractéristiques propres aux expressionnismes dont ressort ici encore une terrible difficulté d’être, une terrible difficulté existentielle. L’artiste privilégie la spontanéité d’un faire pour révéler l’humain à travers ces corps taillés à la hache, un humain dont la beauté est certes ailleurs que dans les apparences, davantage dans l’énergie qui caractérise l’œuvre, énergie où l’homme et l’arbre - la nature - s’entremêlent, liaison de l’un et l’autre.


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