N° 19, juin 2007

Les influences du Shâhnâmeh de Ferdowsi sur la langue, la philosophie et la pensée iraniennes


Maryam Devolder


Le Shâhnâmeh (livre des rois) de Ferdowsi compte parmi les chefs-d’œuvre de la littérature perse et universelle et a eu une telle influence sur le langage et la pensée des Iraniens qu’il a donné lieu à la rédaction de très nombreux commentaires et ouvrages.

Au fil des siècles, ce trésor de la littérature perse a joué un grand rôle dans la préservation de la langue persane et il fut le défenseur de la belle langue "Dari" qui put nous parvenir intacte grâce à ce chef-d’œuvre.

Les expressions initiales ont été protégées des variations sémantiques ou de la disparition pure et propre par l’œuvre de Ferdowsi, rempart qui protégea pendant des siècles le persan authentique. Ce dernier a ainsi contribué à la sauvegarde du persan en s’efforçant d’utiliser principalement des mots purement perses et jusqu’à aujourd’hui, ses textes servent toujours de référence linguistique.

Si de nombreux poètes de son époque ont également tenté de sauvegarder la langue et ses expressions, Ferdowsi a mieux réussi dans ce domaine grâce à son souci d’utiliser uniquement les expressions persanes et grâce aux sujets épiques présents dans le Shâhnâmeh qui ont intéressé les persanophones au travers des siècles.

En outre, le style du Shâhnâmeh est si agréable et recherché que le lecteur sort de sa lecture l’esprit imprégné par les expressions persanes les plus élégantes. Les mots courent dans son esprit et il devient capable de créer des expressions dans le plus parfait persan.

Les influences du Shâhnâmeh sur la grammaire persane sont aussi très importantes, étant donné qu’il a été par la suite considéré comme une source et une référence pouvant lui servir de base. Les écrivains des époques ultérieures se référaient ainsi au Shâhnâmeh pour distinguer les règles grammaticales à suivre dans leurs écrits ou pour vérifier l’emploi d’une expression ou d’un mot composé.

Les influences du Shâhnâmeh sur la poésie persane sont évidentes.

Le courage, l’esprit de sacrifice, la bravoure et l’amour de la liberté des héros du Shâhnâmeh sont des leçons pour chaque lecteur. Aussi bien de par leur forme que de par leur fond, les vers de Ferdowsi sont l’expression d’une initiation de l’âme ; et les nombreuses scènes épiques et héroïques, les compositions sémantiques, les sages conseils affluent comme les vagues d’un océan de science dont les trésors sont offerts à tous ceux qui oseront s’y plonger. De nombreux écrivains perses tels que Nezâmi ou Saadi se sont abreuvés à cette mer sémantique et ont manifesté à maintes reprises dans leurs vers leur dette poétique envers l’auteur du Shâhnâmeh.

Ferdowsi s’empare, grâce au talent qui lui est propre, de la pensée et des sentiments du lecteur et le conduit à sa guise au long de ses récits. Il le fait passer du nationalisme le plus pur à l’amour universel des peuples ; il transforme les actes héroïques en leçon de morale et nous transporte, endeuillés, sur le champ de bataille où tombent ses héros. Il retransmet ainsi parfaitement au lecteur ses sentiments et ses idées dans le moule de ses vers.

Les passages dramatiques du Shâhnâmeh sont remarquables, avec les scènes de combat et le récit de la bravoure des héros dont la voix atteint le ciel. Les scènes de guerres et le corps à corps des héros sont décrits avec une telle précision que le lecteur a l’impression d’y être et d’y participer lui-même.

Les influences du Shâhnâmeh dans les relations amicales des Iraniens avec les autres peuples sont une particularité de l’œuvre de Ferdowsi. Environ cent ans après la mort de cet éminent poète, son œuvre devint célèbre en Iran et dans les régions persanophones.

La lecture du Shâhnâmeh se répandit et s’étendit même aux champs de bataille pour encourager les soldats et leur redonner de l’espoir. On rapporte à ce sujet les événements de la guerre de Toghrul, en 590 de l’hégire, et de ses références enflammées aux distiques du Shâhnâmeh.

Par conséquent, le Shâhnâmeh resta pendant des siècles un encouragement au patriotisme et à l’unité nationale, et les ethnies diverses qui peuplaient l’Iran se retrouvèrent dans cette épopée, particulièrement lors des invasions mongoles et tatares. Les Iraniens puisaient dans ce texte épique la force de résister aux ingérences étrangères dans leur art, leur culture et leurs coutumes.

Les influences du Shâhnâmeh sur l’art iranien sont très sensibles, notamment dans le domaine de la miniature et du dessin en général. L’art de la miniature s’est développé de l’époque des Houlagides (Ilkhanides) jusqu’à l’époque des Safavides et l’art iranien proprement dit connu un formidable développement de la fin de l’époque des Safavides jusqu’à nos jours.

La majorité des sujets de miniatures et de gravures choisis par les artistes iraniens sont des scènes du Shâhnâmeh, ce fait nous aide à comprendre la popularité de cette œuvre.

Pendant les 600 ans d’évolution du dessin iranien, les livres du Shâhnâmeh ont été décorés par des artistes peintres, des spécialistes de la miniature, et offerts en cadeau aux rois et aux personnalités importantes.

De nombreux manuscrits du Shâhnâmeh se trouvent actuellement dans les grands musées du monde et témoignent de l’art et de la finesse de la culture iranienne.

L’art de l’enluminure, de la décoration des livres et de la calligraphie, se développa avec l’augmentation de la diffusion des livres en Iran et a une lourde dette envers le Shâhnâmeh, dont des centaines de manuscrits furent écrits à la main et décorés par des artistes célèbres.

Ce livre eut aussi une grande influence sur les milieux sportifs et leur morale.

Durant plusieurs siècles, les amateurs des sports traditionnels en Iran ont cherché à suivre les leçons de morale et d’honneur de Ferdowsi. En outre, la lecture d’une partie du Shâhnâmeh était au programme des festivités sportives. La description du courage des héros de Ferdowsi encourageait l’esprit sportif, le dépassement de soi et le "fair-play" bien que cette notion semble quelque peu inadéquate par rapport au contexte de cette époque. Rostam, l’un des personnages du Shâhnâmeh, était le symbole du courage, de la force et de l’honnêteté. Dans les "Ghahve-Khâneh", lieux où les hommes se rassemblaient pour boire du café ou du thé, les vers de Ferdowsi étaient récités au rythme des tambourins, une coutume qui montre bien la popularité et l’impact culturel de cette œuvre sur toutes les couches de la population.

Outre le patriotisme, l’influence du Shâhnâmeh sur l’éducation morale est tout aussi importante : ce dernier dispense en effet de nombreux conseils de bonne conduite et concernant la vertu, dans le cadre d’histoires et de récits. Le Shâhnâmeh est un livre de bonne conduite et de droiture, qui aide à faire des choix individuels et sociaux.

L’ensemble des vers se termine toujours sur une leçon de morale et sur la dénonciation de l’âpreté de la vie, des idées qui ont marqué les Iraniens pendant des siècles et ont formé leur esprit.

Certains vers ont eu un tel succès qu’ils sont devenus des maximes dont la portée éducative semble inépuisable.

Le monothéisme est l’un des sujets les plus importants du Shâhnâmeh, qui vise également à renforcer la foi et les croyances. Dans toute l’œuvre de Ferdowsi, on retrouve donc également cette vague de foi en un Créateur unique, qui entraîne avec elle le lecteur vers cette Puissance supérieure et pure :


Une leçon du Shâhnâmeh concernant l’art de vivre


Le doux parler

Lorsque le parler est conforme à la raison,

L’esprit de l’orateur apporte le repos,

Mais de celui dont les pensées ne sont point saines,

Le jugement lésé devient présomptueux,

C’est ainsi qu’il se met lui-même sur la croix

Et qu’il perd son honneur devant l’homme de sens.

Mais nul être ne voit sa propre imperfection :

Ton propre naturel te paraît lumineux...

Donc, tant que tu vivras, fais preuve d’éloquence,

Montre-toi raisonnable

Aie de la grandeur d’âme.

Une fois mort, Dieu jugera tes actes,

Tes idées,

Que tu aies bien agi, que tu aies mal agi.

Vois ! tu récolteras ce que tu as semé

Et l’on te reprendra selon ce que tu dis.

Sois doux pour n’ouïr point dureté de personne ;

Tant que tu le pourras parle avec modestie

Traduit par G. Lazare

Etymologie de la poésie persane, Gallimard, Unesco, 1964



Bravo pour les mondes, bravo pour l’univers

Bravo pour le temps, bravo pour la terre

Bravo pour le lieu, bravo pour le monde.

Ne lui cherche pas d’autre maître car il est en Son unique Pouvoir, le Pouvoir de Celui qui dévoile le visible et l’invisible.


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