N° 19, juin 2007

Entretien avec Issa Omidvâr
Les frères Omidvâr, premiers globe-trotters iraniens


Afsaneh Pourmazaheri, Farzâneh Pourmazâheri


Courageux et aventureux, les deux frères Abdullah et Issa Omidvâr décident un jour de faire le tour du monde. Quittant alors le foyer familial, ils traversent des océans et des montagnes, parcourent des forêts sombres et traversent des rivières menaçantes. Ils découvrent les igloos des esquimaux, abordent des tribus non civilisées, et affrontent toutes sortes de climats, des rafales de neige du pôle aux tempêtes de sable du désert. Cependant, leur objectif n’est pas l’aventure en soi. Ils se documentent, font des recherches, observent, fouillent… tel est le but ultime de leur périple. Par la suite, ils présentèrent le résultat de leurs explorations scientifique, anthropologique et historique aux pays s’intéressant à leurs travaux. Ces découvertes issues d’un voyage unique ayant débuté en 1954 pour s’achever en 1964 sont rassemblées dans le Musée des Frères Omidvâr.

Il est quasi impossible à l’homme urbain d’aujourd’hui d’observer de près les tribus Pygmée [1] en Afrique, Djvaro [2] en Amérique du sud, Inca [3] en Amérique latine, et la tribu Yagoua [4] en Amazonie. Il ne peut plus être le spectateur de la danse de l’épée ni des fêtes bizarres des gens aux masques en bois. Grâce aux enquêtes inlassables de ces frères passionnés et à leur musée anthropologique, l’exotique lointain est devenu accessible. Dans ce musée, plus de 70 photos [5] nous présentent deux jeunes hommes au milieu de peuplades indigènes et dans la nature vierge. Des masques en bois, des défenses d’éléphant, l’unique espèce de plante polaire, une statue de dieux indiens, le film de leur voyage et un album dédicacé par de grandes personnalités telles que Nehru sont exposés dans ce musée.

Abdullah vit désormais au Chili, où il est directeur en chef de deux revues cinématographiques et touristiques, mais également le fondateur de l’un des plus grands centres cinématographiques. Il a également reçu plusieurs prix dans des festivals internationaux pour ses films documentaires et non documentaires. Quant à Issa, il est resté en Iran. Il est souvent salué comme étant un des premiers documentaristes du pays pour avoir réalisé des films originaux traitant d’endroits auparavant peu connus.

Farzâneh Pourmazâheri : Comment l’idée d’un tel périple vous est-elle venue à l’esprit ? Lequel d’entre vous l’a proposée pour la première fois ?

Issa Omidvâr : Ce n’est pas venu d’un seul coup. En fait, dès l’enfance, j’étais passionné et avais envie de découvrir des pays lointains. La famille a aussi joué un rôle primordial. Ma mère était très aventureuse, et nous faisions beaucoup de voyages ensemble. Peu importait la longueur de la route, on la parcourait. A l’époque, nous voyagions dans le Khorâsân, à Mashhad, à Qom, à Kashân, bien qu’avec les vieilles voitures de l’époque, il nous fallait parfois des jours pour arriver à destination. Les nuits d’été, ma sœur aînée, Abdullah et moi couchions sur le toit de notre maison. Sous nos yeux, les étoiles brillaient dans le ciel clair et noir. Au moment de dormir, nos parents nous racontaient des histoires des personnes qui parcouraient le monde pour trouver Dieu. Dans mes pensées enfantines, je me demandais : qu’est-ce que c’est que de chercher Dieu ? Peut-on le trouver ? Nos parents ont donc suscité en nous cette curiosité et cet esprit de recherche. Un jour, nous sommes allés au Tibet, pour rencontrer d’autres personnes en quête de Dieu. Les Tibétains sont très religieux. Ils voyaient en le Dalaï-lama, leur guide, une sorte de dieu. Pour choisir un nouveau guide, ils visitaient de nombreuses familles afin de choisir un fils pour ensuite l’éduquer loin du foyer familial. Ce dernier était alors choisi pour être le nouveau Dalaï-lama.

Issa Omidvâr

Afsâneh Pourmazâheri : Est-ce que vous aviez eu d’autres expériences de voyage à l’étranger avant de vous lancer dans votre grand projet ?

I.O. : J’avais une bicyclette. J’ai donc commencé à faire des promenades à vélo autour de chez moi, puis plus loin et encore plus loin. Je me suis aussi inscrit dans un club d’alpinisme. Aimant beaucoup ce sport, je suis bientôt devenu moniteur. Au cours de mes voyages dans les cimes et grottes iraniennes, j’ai découvert les traces de l’homme primitif. C’est à ce comment que mon intérêt pour les autres civilisations a pris forme. A 18 ans, j’ai acheté un nouveau vélo et je suis parti en Turquie en solitaire. Après y être resté pendant quatre mois, je suis passé par la Syrie avant de retourner en Iran. En Iran même, je fréquentais des tribus nomades tout en écrivant des articles et des entretiens à leur sujet. Abdullah, lui, avait parcouru l’Iran tout entier. C’était un dur voyage. Ensuite, durant trois ans, nous avons envisagé de partir pour un grand périple.

Notre but n’était évidemment pas d’aller prendre quelques photos de tribus inconnues. La portée de notre voyage était beaucoup plus vaste, et concernait la genèse même de l’homme. Dans ce but, nous avons suivi des cours intensifs de phénoménologie sur les tribus américaines et australiennes. Il nous a fallu importer deux motocyclettes d’Angleterre, qui sont demeurées nos fidèles compagnons de route pendant sept ans.

F.P. : Avez-vous rencontré des problèmes de communication ?

I.O. : Nous savions un peu d’anglais mais au cours de notre voyage, nous nous sommes améliorés en écrivant des articles pour de célèbres revues telle que National Geographic et Connaissance du Monde. Nous organisions également des conférences à l’Université de UCLA en Californie et l’Université de Columbia à Washington. Nous avons participé à de nombreux programmes télévisés. Comme nos périples intéressaient le public, la plupart des universités nous invitaient et nous étions partout invités chez des gens.

A.P. : Comment vos parents ont-ils réagi lorsqu’ils ont appris votre projet ? I.O. : Comme je l’ai évoqué précédemment, j’ai parcouru les déserts dès l’âge de 16 ans. Mon père était un commerçant cultivé. Quant à ma mère, elle ne s’est pas vraiment aperçue de notre départ car à l’époque, elle était malade et alitée depuis plusieurs années. Mon père nous a en tout cas beaucoup soutenu et il avait confiance en nous. Quant à nous, nous savions nous débrouiller. La montagne nous avait enseigné des leçons que l’on ne peut apprendre dans aucune université. Par conséquent, nos parents s’étaient accoutumés à nos activités et à notre mode de vie. D’ailleurs, notre père nous a soutenus financièrement en nous achetant les deux motocyclettes. Il fut également le premier à signer notre album de voyage qui portera plus tard la signature de grandes personnalités mondiales. Lorsque nous sommes partis, nous avions chacun 90 dollars en poche.

A.P. : Vous apparaissez en compagnie de votre frère sur de nombreuses photos prises au sein de tribus "primitives". Comment preniez-vous ces photos ?

I.O. : Nous avions des appareils automatiques s’installant sur des trépieds. Toutes les photos en noir et blanc ont été prises avec un Zeiss. L’un de nos appareils est tombé dans le fleuve Amazone et six mois après, nous l’avons retrouvé suspendu à la branche d’un arbre ! Arrivés en Allemagne, nous en avons acheté un autre. Plus tard, quand nous étions en Australie, les diapositives en couleurs étant disponibles sur le marché, nous avons pu ainsi acquérir des appareils plus perfectionnés.

A.P. : Quels furent les obstacles principaux que vous avez rencontrés durant votre voyage ?

I.O. : A l’époque, nous n’étions pas assez équipés. Par exemple, lorsque nous avons entrepris notre voyage, les chaussées n’étaient pas asphaltées. Nous réalisions nos projets en communiquant avec de grandes personnalités. Par exemple, à l’occasion de la projection du film des Esquimaux à l’Université de Columbia, le recteur de l’université nous a présenté au Président de la République de l’époque. Celui-ci, au courant de nos projets, a chargé l’armée de l’air de nous amener dans la forêt amazonienne qui était à l’époque très difficile d’accès. Pour exprimer notre gratitude, nous lui avons offert un recueil de Khayyâm traduit en plusieurs langues.

F.P. : Avez-vous parfois regretté, au cours de votre voyage de vous être lancé dans un périple aussi difficile ? Etiez-vous toujours d’accord concernant les décisions à prendre ?

I.O. : Nous n’avons jamais regretté un instant notre décision. Pour vous donner un exemple, je me rappelle les premiers jours de notre voyage. Après avoir parcouru 700 km en deux jours, l’une des motocyclettes est tombée en panne en raison du mauvais état des routes. J’ai donc quitté Abdullah pour 48 heures pour aller chercher la pièce détachée. Dès que nous avons réparé la moto, nous nous sommes remis en route. Nous sommes toujours resté solidaires l’un de l’autre, même si nous avions parfois des goûts différents.

F.P. : Comment vous repériez-vous, étant donné qu’à l’époque les panneaux indicatifs et cartes géographiques précises étaient plus rares ?

I.O. : En effet, c’était parfois difficile de se repérer, mais nous avions étudié attentivement notre parcours trois ans avant notre départ. Voici, en résumé, notre itinéraire : nous sommes tout d’abord allés en Afghanistan, pour ensuite traverser le Pakistan, l’Inde, la Thaïlande, la Malaisie et l’Indonésie. Il fallait être constamment sur nos gardes car le danger était partout. Après avoir embarqué à Jakarta, nous nous sommes dirigés vers l’Australie, puis vers les Philippines, Hongkong et le Japon. Evitant la Sibérie, nous sommes ensuite allés aux Etats-Unis et au Canada. Nous ne pouvions pas parcourir l’intégralité de notre voyage en moto, et nous prenions parfois l’avion ou le train. Nous gardons un excellent souvenir des cinq mois que nous avons passés chez des Esquimaux. Nous sommes ensuite allés au Mexique, puis au Guatemala, Honduras, Nicaragua, Costa Rica, Panama, Colombie, Equateur, Pérou, Chili et Argentine. Nous sommes restés huit mois en Colombie. La première partie de notre périple s’est achevée en France. Après sept ans, et nous sommes enfin rentrés en Iran. Trois mois après, nous sommes repartis pour réaliser la suite du programme. Cette fois-ci, nous sommes descendus vers le sud de l’Iran, vers le Koweït et la péninsule arabique. Nous avons également changé le moyen de transport, pour nous déplacer avec une voiture qui nous avait été offerte par l’entreprise française Citroën. En Arabie, nous nous sommes égarés dans le désert Rub’al-khâli sans aucun espoir de survie. Mais miraculeusement, une caravane est passée par hasard et nous avons pu être sauvés. Quelques jours après, nous avons traversé la Mer Rouge. Nous sommes ensuite allés en Tanzanie, au Soudan et au Kenya. Nous avons divisé le projet en deux parties afin de ne pas rester trop longtemps séparés de nos proches.

A.P. : Quelles grandes personnalités avez-vous rencontrées durant votre voyage ?

Le départ des frères Omidvâr

I.O. : Nous avons rencontré des personnalités mémorables telles que Nehru, le vice président de l’Inde de l’époque, Indira Gandhi, la fille de Nehru, les présidents du Chili, des Philippines, de la Colombie et le souverain de Hong-Kong. A l’occasion de l’inauguration d’une exposition sur l’artisanat iranien que nous avions organisé à Manille, nous avons eu l’honneur de rencontrer l’épouse du président des Philippines. Les gouverneurs de l’Australie et de Hong-Kong nous ont même invité à visiter leur pays. Malheureusement, nous n’avons pas pu aller en Chine.

F.A. : Et si aujourd’hui tout était à refaire, auriez-vous choisi la même voie ?

I.O. : Je crois que oui. Avec une telle famille et la curiosité que j’éprouvais dès mon enfance, j’aurais pris le même chemin. Le poids de l’enfance est capital. Pour chercher les racines du potentiel d’un homme adulte, il faut remonter à son passé afin d’y retrouver ses origines. Oui, j’aurais fait la même chose à cent pour cent. Quant à mon frère Abdullah, je peux dire qu’il était aussi aventureux de nature que moi.

A.P. : Où conserviez-vous les objets de ce musée et les souvenirs de votre voyage avant de fonder le Musée des Frères Omidvâr ?

I.O. : La plupart étaient chez moi et les autres au Chili, chez mon frère. Même maintenant, quelques uns y sont toujours accumulés. Le reste est dans le sous-sol de mon appartement et j’ai décidé de le transporter au musée, qui manque cependant d’espace. Concernant le musée, je voulais le construire sur un terrain de plus de vingt hectares. Je désirais ainsi reconstruire le monde avec tous ses détails : une partie de l’Amérique du sud, l’Amazone et ses vicissitudes… Mais malheureusement, à l’époque, nous étions très jeunes et nous n’avons pas trouvé les financements nécessaires.

A.P. : Pour chacun de ces mots, évoquez ce qui vous vient à l’esprit d’après vos expériences.

L’étrangeté.

I.O. : La majorité des endroits étaient pour nous très étranges. Le pôle Nord avec sa température de moins 65°C. Se déplacer en traîneau en compagnie des esquimaux. Dormir dans un igloo. Manger de la viande crue, et des singes en Amazonie. Les amazoniens chassaient les singes avec leurs sarbacanes, et je cuisais leur viande hachée avec du riz et des bananes vertes. Nous n’avions pas le choix. Dans une terre cinq fois plus grande que l’Iran, il fallait manger ce que l’on nous proposait si on ne voulait pas mettre notre vie en danger.

La beauté.

I.O. : Je vois la beauté dans le passé. Je la vois, d’une autre manière, dans la nature. Il faut définir la beauté. Les terres du nord du Canada sont très jolies grâce aux lacs, aux rivières et à la verdure de cet endroit. On y trouve également de nombreuses espèces animales. Les deux Pôles ont aussi leur propre beauté. La beauté dépend cependant du point de vue de chaque personne, qui peut aussi évoluer avec le temps. Chez nous, je dirais que les routes qui mènent à Bandar Abbâs sont vraiment belles ; les pentes douces, les montagnes en couleurs...

La tribu la plus hostile.

I.O. : Nous ne pouvons pas les appeler des sauvages, puisque chaque peuplade à sa propre culture et ses manières de vivre qui échappent parfois à notre compréhension. En Amazonie, la tribu Jivaro coupait la tête des étrangers qui y entraient. C’était leur culture. Il faut chercher la cause dans les comportements ainsi que la situation géographique et le milieu naturel de chaque tribu.

Les peuples les plus gentils et les plus hospitaliers.

I.O. : Ceux de l’Extrême-Orient, et de l’Asie en général.

F.P : Comment organisiez-vous les résultats de vos enquêtes ?

I.O. : L’essentiel de nos enquêtes concernait l’homme. Pendant des années, nous avons mené des recherches sur les différentes tribus du monde pour en apprendre davantage sur l’homme et sa genèse. Il y a trente mille ans, personne n’habitait en Amérique. Comment les Indiens, qui sont actuellement considérés comme les premiers indigènes du continent, ont-ils pu entrer dans ce continent ? Nous avons travaillé sur ce sujet autant que nous le pouvions. Bien sûr, d’autres avant nous avaient présenté des théories. Pourtant, nous nous sommes dit que l’homme est notre centre d’intérêt et que nous allions apporter une pierre à l’édifice de sa connaissance. De plus, nous avons fait quelques enquêtes sur la couleur et la taille de l’être humain. Chaque créature est sous l’influence de son habitat. La peau des noirs, par exemple, durant des millions d’années, a changé de couleur pour se protéger des rayons nuisibles du soleil. De même, si un noir se déplace au pôle nord, par insuffisance de calcium, il souffrira rapidement de rachitisme. Nos recherches englobaient également l’instinct maternel et le crâne de l’homme. Bref, nous avons étudié l’évolution de l’être humain des origines à l’homme d’aujourd’hui.

F.P. : Vous avez vous-même déclaré que : "Je fixe mon regard sur ce qui existe, mais ce qui n’est pas ici et ce qui n’existe pas, j’imagine qu’il est". Pouvez-vous nous préciser ce que vous entendez par-là ?

I.O. : Toute la vie d’un être est essentiellement constituée de son imagination. Toute chose est présente à l’intérieur de l’homme. Celui-ci, ayant créé quelques conceptions au sein de "son" univers, les développe et les actualise. J’ai ma propre vision de la vie. Il faut prendre des risques pour cette conception sinon, l’homme n’atteindra pas son vrai but. Développer les racines de résistance de la vie humaine permet à l’être de s’enrichir.

A.P. : Après tant de voyages, tant d’expériences et tant de rencontres avec des peuplades si diverses, que pensez-vous de ce monde ?

I.O. : Le monde est ma demeure. Je ne connais aucune frontière et considère les gens de ce monde comme des membres de ma famille. Je souhaite qu’un jour, les frontières réelles et imaginaires disparaissent. Chacun est venu et s’est construit des murs tandis que nous sommes tous une seule unité. Nous sommes blancs, eux jaunes, d’autres sont noirs… certains sont petits, certains grands… Mais bien que nous soyons tous distincts, nous provenons tous d’une même famille.

A.&F.P. : Merci de nous avoir accordé un peu de votre temps pour cet entretien.

I.O. : Je remercie tout d’abord la Revue de Téhéran et j’espère que cet entretien motivera ceux qui aiment découvrir l’inconnu à se lancer dans de nouveaux projets.

Notes

[1Populations de petite taille mesurant environ 1,30 m et vivant dans la forêt équatoriale africaine.

[2Tribu la plus hostile de l’Amazonie. Après avoir conquis leur ennemi, ils coupent la tête de leur chef et la conservent selon un procédé qui leur est propre.

[3Population de grande taille (mesurant souvent jusqu’à de 2 mètres) du Pérou. Il y a 12 000 ans, ils pratiquaient déjà des opérations du cerveau. Ils adoraient le soleil.

[4Ils se nourrissent de fourmis et de vers. A l’occasion de certaines cérémonies, ils consomment certaines espèces d’oiseaux, du singe et de la tortue.

[5Ils ont pris environ un million de photos et ont également tourné 16 heures de film.


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