N° 19, juin 2007

Behrangi


l’écrivain et le combattant dont "le chef d’œuvre est sa vie"

Samira Fakhâriyân


Samad Behrangi naquit à Gherendab, l’une des provinces de Tabriz (Azerbaïdjan), en 1939. En 1957, après avoir fini l’école normale, il fut instituteur dans différents villages d’Azerbaïdjan durant onze ans.

La plupart de ses œuvres appartiennent au domaine de la littérature rustique et folklorique. Dans toutes ses histoires et ses articles, il s’adresse au peuple, aux gens ordinaires et aux enfants en ayant recours au langage familier des gens de rue et de village. Il exerça une influence considérable sur plusieurs écrivains d’histoires folkloriques.

Ses œuvres opposent le pauvre et le riche, la ville et le village, le cultivé et l’inculte, …et d’ailleurs, en les abordant d’un regard plus neuf que celui de ses contemporains.

Samad Behrangi

On le considère plutôt comme un écrivain pour enfants et adolescents. Selon lui, la littérature enfantine doit viser deux points essentiels : elle doit d’abord être un pont entre le monde coloré et onirique des enfants et le monde noir, plein de réalités douloureuses et tristes, de la société des adultes. Deuxièmement, elle doit fournir aux enfants un moyen exact de percevoir le monde et leur permettre d’évaluer, à leur échelle, des problèmes moraux et sociaux.

Il rassembla des légendes d’Azerbaïdjan et les publia en deux volumes. Il les avait d’abord écrites en azéri pour les traduire ensuite en persan. Il écrivit également de nombreux essais pédagogiques et publia un recueil d’articles sur la psychologie de la pédagogie iranienne. Il fut constamment animé par le désir d’apporter des changements au système éducatif du pays. Il écrivit également des histoires telles que Le petit marchand de betteraves, L’Ecorce de l’orange amère, Ouldouz et les corbeaux, Une pêche et mille pêches, Le Petit poisson noir,… Le Petit poisson noir, son histoire la plus connue, compte parmi les meilleures et lui a même valu de remporter quelques prix internationaux. Elle présente notamment de façon allégorique les efforts des adolescents pour s’engager dans le chemin de la connaissance.

Cet écrivain engagé mourut très tôt, à l’âge de trente ans, dans des conditions très douteuses. On retrouva son corps noyé dans la rivière d’Aras.


LE PETIT MARCHAND DE BETTERAVES


Samad BEHRANGI

Traduit par Samirâ FAKHARIYAN


Il y a quelques années, j’étais professeur dans un village. Notre école était formée d’une seule pièce, avec une fenêtre et une porte donnant sur l’extérieur. Elle n’était qu’à cent mètres du village. J’avais trente-deux élèves. Quinze d’entre eux étaient en CE1, huit en CE2, six en CM1 et trois en CM2. J’y avais été envoyé vers la fin de l’automne. Les enfants n’avaient pas eu de professeur pendant deux ou trois mois, ils ont donc exprimé leur joie de me voir en faisant un chahut monstre. Les quatre ou cinq premiers jours, rien n’était en ordre et les enfants ne venaient pas en classe. J’ai pu finalement traîner de force les enfants à l’école, en allant les chercher à la fabrique de tapis, dans le désert, ici et là. Presque tous les enfants travaillaient à la fabrique de hâdji Gholi Farshbâf [1] pendant leur temps libre. Le plus adroit gagnait dix, parfois quinze rials par jour. Ce hâdji Gholi était citadin et profitait de la situation du village. En ville, les ouvriers demandaient des avances et le minimum salarial était de quatre tomans. Au village, le salaire le plus élevé était de 25 à 35 rials.

Dix jours après mon arrivée au village, il a neigé et la terre a gelé. Un jour, je faisais faire une dictée aux élèves de CM1 et CM2. Les élèves de CE1 et CE2 étaient dehors. Il y avait du soleil et la neige commençait à fondre. De la fenêtre, je voyais que les enfants avaient encerclé un chien et qu’ils le mitraillaient de boules de neige. L’été, ils couraient après les chiens avec des mottes de terre, l’hiver avec des boules de neige.

J’observais cela quand une voix douce s’est élevée derrière la porte : "Ohé, j’ai apporté des betteraves, les enfants !... J’ai apporté des betteraves chaudes et sucrées !..."

J’ai demandé au délégué : "Mash Kâzem, qui est-ce ?

- C’est Tariverdi, Monsieur. En hiver, il vend des betteraves. Tu veux que je lui dise d’entrer ?

J’ai ouvert la porte et Tariverdi est entré avec son kashksab [2] de betterave. Il s’était couvert la tête et le visage avec un foulard. Ses vieilles galoches n’étaient pas de la même paire et sa veste d’homme, beaucoup trop grande pour lui, lui pendait aux genoux. Ses mains disparaissaient au fond des manches. Son nez était cramoisi de froid. Il avait une dizaine d’années. Il a salué et mis le kashksab par terre.

"Tu permets, Monsieur, que je me chauffe les mains ?"

Les enfants l’ont entraîné près du poêle et je lui ai offert ma chaise. Il ne s’est pas assis.

"Non, Monsieur. Je peux m’asseoir par terre ?"

Les autres enfants étaient rentrés en entendant Tariverdi, la classe était pleine. Je fis asseoir tout le monde à sa place.

Après s’être un peu réchauffé, Tariverdi me demanda : "Tu veux de la betterave, Monsieur ?" Et sans attendre ma réponse, il se dirigea vers ses betteraves et enleva la serviette crasseuse et multicolore qui les recouvrait. Une vapeur agréable émana du kashksab. Un couteau en corne était posé sur les betteraves. Tariverdi choisit une betterave qu’il me donna en disant : "C’est mieux que tu l’épluches toi-même, Monsieur. … Peut-être que mes mains… Nous, on est des villageois …On n’a pas vu la ville…On ne connaît pas les coutumes des villes…"

Il parlait comme un vieillard. J’ai pressé la betterave. Son écorce crasseuse a éclaté et la tendre chair rouge est apparue. Je mordis dedans. C’était très sucré.

Du fond de la classe, Norouz dit : "Aucune betterave n’est aussi bonne que celle de Tariverdi, M’sieur."

Mash Kâzem ajouta : " C’est sa sœur qui les cuit, Monsieur, et lui, les vend… Sa maman est malade, Monsieur."

J’ai regardé Tariverdi. Il avait dénoué son foulard et un sourire doux et viril était apparu sur ses lèvres. Ses cheveux lui retombaient sur les oreilles. Il dit : "Et alors ? Chacun a une spécialité, et la nôtre, c’est la betterave, Monsieur."

- Qu’est-ce qu’a ta mère, Tariverdi ?

- Elle ne peut plus bouger ses jambes. Le chef du village dit qu’elle est devenue infirme. Je ne sais pas pourquoi.

- Ton père…

- Il est mort.

- On l’appelait Asghar le contrebandier, M’sieur, dit l’un des enfants.

- Il montait bien. Un jour, on lui a tiré dessus dans la montagne et il est mort. C’est les gendarmes qui l’ont tué. Il était à cheval, ils lui ont tiré dessus et l’ont tué.

Nous continuâmes un peu à discuter, il vendit deux ou trois qerâns [3] de betterave aux enfants puis il partit. Il avait refusé que je le paye en me disant :

"Cette fois, tu es mon invité, tu paieras la prochaine fois."

Il partit. On l’entendait se diriger vers le village, dans la neige, escorté de deux chiens qui remuaient la queue, en criant : "Des betteraves !... J’ai des betteraves chaudes et sucrées !..."

Les enfants m’ont dit beaucoup de choses sur Tariverdi. Sa sœur s’appelait Solmâz. Elle avait deux ou trois ans de plus que lui. Du vivant de leur père, les choses allaient plutôt bien pour eux. C’est après sa mort qu’ils ont sombrés dans la misère. Au début, le frère et la sœur travaillaient à la fabrique de hâdj Gholi Farshbâf. Mais ils se sont ensuite disputés avec lui et sont partis.

"Tout ça à cause de Hadji Gholi. Ce vieux dégoutant embêtait sa sœur. Toujours à la regarder d’une manière…, dit Rezâ Gholi.

Abolfazl renchérit : "M’sieur, Tariverdi, eh bien, il voulait le tuer avec un dafe."

Une ou deux fois par jour, Tariverdi venait à l’école. Quelquefois, après en avoir fini avec ses betteraves, il venait s’asseoir dans la classe et écoutait la leçon.

Un jour, je lui dit : "Tariverdi, j’ai entendu que tu t’étais fâché avec hâdji Gholi ; que s’est-il passé ?

- C’est du passé, m’sieur. Je ne veux pas vous embêter avec ça.

- Tu ne m’embêtes pas. Je veux connaître l’histoire."

Alors, Tariverdi commença à raconter.

"Ma sœur et moi, on travaillait depuis tous petits chez hâdji Gholi. Je veux dire, ma sœur y était allée avant moi. Je travaillais avec elle. Elle gagnait deux tomans et moi un peu moins. Il y a deux ou trois ans, ma mère est tombée malade. Elle ne travaillait pas mais elle n’était pas encore infirme. On était une quarantaine dans la fabrique - les autres travaillent toujours là-bas - et on avait six contremaîtres. Moi et ma sœur, on sortait de la maison le matin et on rentrait à midi. Puis on repartait et on rentrait le soir. Ma sœur ne se voilait pas le visage quand elle était dans l’atelier. Parce que pour nous, les contremaîtres étaient comme des pères, les autres gamins étaient trop jeunes et hâdji Gholi lui-même était le grand patron. Eh bien, Monsieur, ces derniers temps, ce salaud de hâdji Gholi venait tout le temps se mettre derrière nous deux et regarder ma sœur. Et des fois, il caressait sa tête ou la mienne, riait sans raison et passait. Je ne m’étonnais pas, je pensais qu’il était notre patron et qu’il nous montrait son affection. Quelques temps ont passé. Un jeudi où nous recevions notre salaire hebdomadaire, il a donné un toman de plus à ma sœur en disant que c’était pour notre mère malade.

Ensuite, il a drôlement souri à ma sœur, ce qui m’a beaucoup déplu. Ma sœur, comme prise de peur, n’a rien répondu. On est rentré à la maison. Quand ma mère a su que hâdji Gholi avait donné un supplément à ma sœur, elle est devenue pensive et puis elle nous a dit de ne plus accepter de supplément.

Dès le lendemain, les maîtres et les gamins les plus âgés chuchotaient ensemble, comme s’ils voulaient nous cacher quelque chose, à ma sœur et moi.

Le jeudi suivant, on est allé toucher nos salaires après tout le monde. Hâdji nous avait recommandé d’aller chez lui quand il n’y avait personne. Hâdji, Monsieur, a donné quinze hezârs [4] de plus à ma sœur et il a dit : "Demain, je viendrai chez vous. J’ai quelque chose à dire à votre maman."

Ensuite, il a souri à ma sœur. اa ne me plaisait pas du tout. Ma sœur avait pâli. Elle a baissé la tête. Pardonne-moi, Monsieur, si je suis long, tu m’as dit toi-même de tout raconter. Je lui ai lancé ses quinze hezârs à la figure et je lui ai dit :

"Monsieur Hadji, nous n’avons pas besoin de supplément. Ma mère n’aime pas cela."

Il a encore ri et m’a dit :

"Ne fais pas l’imbécile, mon petit. Je ne donne pas cet argent pour toi et ta maman, que ça vous plaise ou non…"

Ensuite, il a ramassé l’argent et a voulu le mettre de force dans la main de ma sœur, qui a reculé et s’est précipitée dehors. Je pleurais de rage. Il y avait un dafe sur son bureau. Je l’ai pris et je l’ai lancé. Hâdji l’a reçu dans la joue et a commencé à saigner. Il criait et demandait de l’aide. J’ai cavalé et je n’ai pas compris la suite. Quand je suis arrivé chez moi, j’ai vu ma sœur, qui pleurait, accroupie près de ma mère.

Le chef du village est venu nous voir dans la soirée, Monsieur. Hâdji Gholi s’était plaint à mon sujet et avait ajouté qu’il voulait épouser ma sœur et que sinon il me ferait arrêter. Lui, le chef du village, était envoyé par hâdji pour demander la main de ma sœur. Acceptait-on ou non ?

La femme et les enfants de hâdji Gholi vivent en ville, Monsieur. En plus, il a des femmes sigheh’i [5] dans quatre autres villages. Pardonnez-moi, Monsieur, mais c’est un gros porc. Gras et court avec sa barbichette noire et blanche, son dentier, ses dents en or et son long chapelet.

Ma mère a répondu au chef du village que si elle avait eu cent filles, elle n’en aurait pas donné une à cette vielle hyène. "Nous en avons assez, dit-elle, chef du village, tu sais bien que ces gens-là ne se mêlent jamais pour de bon aux paysans."

Le chef du village dit :

"C’est vrai, c’est un mariage temporaire qu’il veut, mais si tu n’acceptes pas, il congédiera tes enfants et ameutera les gendarmes. Pense à cela aussi, avant de répondre !"

Pendant ce temps, ma sœur, qui s’était cachée derrière ma mère, n’arrêtait pas de pleurer et de répéter entre ses sanglots : "Je n’irai plus à la fabrique…Il me tuera… J’ai peur de lui…"

Le lendemain, ma sœur n’est pas allée au travail. J’y suis allé seul. Hâdji Gholi était devant la porte et faisait glisser les grains de son chapelet entre ses doigts. J’avais peur, Monsieur, et je ne me suis pas approché. Hâdji Gholi, qui s’était pansé le visage, m’a dit d’avancer.

"Entre, petit, je ne te ferais pas de mal. "

J’avais peur mais j’ai obéi. Je me suis approché de lui et dès que j’ai voulu entrer, il m’a attrapé par le poignet et jeté dans la cour de la fabrique. Puis il a commencé à me frapper à coups de poings et de pieds. J’ai finalement réussi à me sauver d’entre ses pattes et j’ai couru reprendre le dafe d’hier. J’étais à moitié assommé. Je criais :

"Espèce de salaud, voleur, je vais te montrer, moi !... Je suis le fils d’Asghar le contrebandier, moi !

Le narrateur s’arrêta à ce moment et pris une grande inspiration avant de reprendre :

" Je voulais le tuer. Les ouvriers m’ont attrapé et m’ont ramené chez moi de force. Je pleurais de rage, je me roulais par terre et je m’étais fait une éraflure au visage qui n’arrêtait pas de saigner. Il m’a fallu longtemps pour me calmer.

Nous avions une chèvre. Ma sœur et moi l’avions acheté vingt tomans. Après cette histoire, on l’a vendue et on a passé deux, trois mois avec cet argent. En fin de compte, tout s’est arrangé. Ma sœur est allée travailler chez la boulangère et moi j’ai commencé à m’engager comme saisonnier.

"Tariverdi, pourquoi ta sœur ne se marie pas ?

- Le fils de la boulangère est son fiancé. Nous sommes en train de constituer la dot pour qu’ils puissent se marier.

Cet été, je suis allé au village. J’ai vu Tariverdi dans le désert, qui gardait un troupeau de chèvres et de moutons.

"Tariverdi, tu as finalement préparé la dot de ta sœur ?

- Oui. Et elle s’est mariée… Maintenant j’économise pour mon propre mariage. Parce que ma mère est seule depuis que ma sœur est partie. Elle a besoin de quelqu’un qui lui tienne compagnie. Pardonnez-moi, Monsieur.

Notes

[1Qui veut dire : le fabricant de tapis.

[2Une sorte de bol en terre cuite, dans lequel on met généralement du petit lait condensé et séché. Ici, Tariverdi s’est servi de ce bol pour y mettre des betteraves cuites.

[3Ancienne unité monétaire iranienne.

[4Equivalent de rial dans la langue familière.

[5Femme sigheh’i : femme temporaire/ conclure un sigheh avec une femme : épouser une femme pour un temps limité.


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