N° 19, juin 2007

A l’occasion de la mise en place d’un accord d’échange universitaire entre l’Institut d’Études Politiques de Lyon et l’Université de Téhéran


Propos recueillis par

Amélie Neuve-Eglise, Arefeh Hedjazi



Entretien avec

M. Christian Velud, professeur d’histoire et directeur des relations internationales à l’Institut d’Etudes Politiques de Lyon, Mme Karine Bennafla, maître de conférences en géographie, et M. Jean-Louis Marie, professeur de sciences politiques

Quels sont le contenu et la raison de la mise en place d’un accord d’échange universitaire entre l’IEP de Lyon et l’Université de Téhéran ?

Christian Velud : Depuis une vingtaine d’années, l’Institut d’Etudes Politiques de Lyon a développé une série de spécialisations "aires culturelles". En plus du cursus général, chaque étudiant peut donc se spécialiser sur une aire culturelle particulière. Il y a environ 25 ans, le professeur Mutin, géographe spécialiste du monde arabe et ancien directeur de l’IEP de Lyon, a lancé une formation en deux ans qui s’intitulait le DUMAC (Diplôme Universitaire sur le Monde Arabe Contemporain), qui a été ensuite suivi par d’autres formations spécialisées sur une aire géographique particulière comme l’Extrême Orient ou encore l’Europe. Je suis moi-même actuellement responsable du DUMAC, formation qui se déroule sur 2 ans. On y étudie l’arabe et des cours d’histoire, de géographie, de géopolitique, d’anthropologie et de sociologie sur le monde arabe contemporain y sont également dispensés. Récemment, le cursus global de l’IEP est passé de 3 à 5 ans pour s’adapter au modèle européen du LMD (Licence, Master, Doctorat), la troisième année étant automatiquement une année à l’international. Les étudiants qui font le DUMAC vont donc logiquement s’orienter vers le monde arabe, et surtout vers le Proche Orient étant donné que Lyon a une tradition de relations historiques et culturelles très proches avec les pays de cette zone et notamment le Liban, la Syrie et l’Egypte.

Christian Velud, Jean-Louis Marie, Karine Bennafla à l’université de Téhéran.

Nous avons également développé nos contacts avec le Maghreb et depuis quelques années, nous avons considéré qu’il fallait sortir de ce cadre strictement arabe pour se lancer dans une perspective beaucoup plus moyen-orientale, en s’ouvrant notamment vers la Turquie - même si elle est dans un cadre européen Erasmus - et l’Iran. Concernant l’Iran, tout a commencé il y a 4 ans, lorsque la mise en place d’un partenariat entre les IEP de Grenoble et de Lyon et des universités iraniennes a été souhaité par les services culturels français à Téhéran. L’initiative est donc venue de Téhéran, et plus exactement de la mission culturelle française. Lyon et Grenoble se sont donc associé et ont répondu à l’appel. Deux missions ont alors été organisées pour effectuer une première prise de contact sur place. Quand je suis moi-même arrivé à l’IEP en 2004, nous avons organisé une autre mission conjointe Lyon-Grenoble en novembre 2004 et nous avons pu établir des contacts étroits avec l’Université Tabâtabâ’i, l’Université Shahîd Beheshti, ainsi qu’avec la chaire UNESCO des droits de l’homme. Nous avons signé des accords de partenariat avec ces deux universités basés sur un échange d’étudiants à un niveau licence, master et doctorat, un échange d’enseignant-chercheurs, et la possibilité de développer des programmes en commun. Depuis 2004, peu d’avancées concrètes ont été réalisées. Et comme notre IEP souhaite offrir une formation complète basée sur une orientation moyen-orientale, nous avons souhaité revenir en Iran pour concrétiser davantage ces projets. A ce même moment, le service culturel nous a exprimé son souhait de mettre en place une coopération avec l’Université de Téhéran, suite notamment à la venue d’un nouveau doyen et d’un changement de personnel. Entre temps, nos amis de Grenoble se sont retirés du fait des circonstances politiques. Quant à nous, nous avons décidé de continuer. Bien sûr, le fait de vouloir développer une coopération universitaire avec l’Iran n’est pas une chose facile, cependant, nous disposons de tout le soutien et l’écoute du service culturel français. Cette mission purement lyonnaise a donc été organisée et comprend trois personnes : une géographe, un historien, et un politologue. Nous sommes cette fois-ci venus tout d’abord pour reprendre contact avec la Chaire UNESCO des droits de l’homme et pour mettre en place une série de programmes, de journées d’études et d’ateliers qui vont se dérouler en octobre 2007 à la Chaire sur les questions de bonne gouvernance. Cela va durer deux jours ; deux professeurs français vont venir et seront en binôme avec deux de leurs collègues iraniens ainsi que des étudiants. A l’Université Tabâtabâ’i, tout nos partenaires ont été changés, on ne connaît donc plus personne et notre voyage visait également à reprendre contact avec eux. Cependant, notre priorité actuelle est l’Université de Téhéran. Nous avons passé hier la journée au département de sciences politiques et de droit, ainsi qu’à la faculté des langues étrangères. A l’issu de cette journée, nous avons signé deux accords : l’un avec le département de sciences politiques et de droit, et l’autre avec l’ Institut d’Etudes Nord-américaines et Européennes de l’Université de Téhéran. Ces accords consistent en des échanges d’étudiants et de professeurs pour inclure également la mise en place de programmes scientifiques communs entre nos universités.

Au sein de notre établissement, nous avons des étudiants qui sont prêts à partir l’année prochaine si les problèmes de visa sont réglés. Nous allons également proposer une formation en persan au sein de l’IEP, qui sera assurée par le professeur Paul Ballanfat. Nous avons aussi invité deux professeurs iraniens l’année prochaine pour venir enseigner chez nous. Ce sont par des opérations concrètes comme celles-ci que la coopération va petit à petit prendre forme. On ne se lance pas encore dans de grandes opérations de co-tutelle de thèse qui sont plus compliquées ; on commence de façon plus pragmatique afin de voir comment se passent les premiers échanges pour ensuite étendre petit à petit le champ de notre coopération.

L’accord permet-il également à des étudiants iraniens de venir étudier au sein de l’IEP ?

C. V. : Le problème est que du côté iranien, en discutant avec le doyen de la faculté de sciences politiques, nous avons compris qu’un échange au niveau licence ou master ne les intéresse pas. Ce qui les intéresse est surtout la partie doctorat. Ils souhaiteraient donc que des doctorants puissent venir à Lyon faire leur thèse. Ce serait éventuellement possible, mais il faudrait faire du cas par cas et c’est déjà un autre niveau d’échange. Pour ce qui nous concerne, nous aurions davantage souhaité que des étudiants iraniens, notamment en troisième année, puissent venir à Lyon suivre une formation dans le cadre d’un certificat d’études politiques. Nous avons environ deux cents étudiants étrangers qui viennent chaque année étudier au sein de notre IEP cependant, en Iran, ce genre de chose n’est pour l’instant pas prévu dans les cursus.

Concernant les étudiants choisissant d’étudier les sciences politiques en Iran, est-ce que l’angle d’approche utilisé pour aborder certaines questions ne serait pas parfois problématique ?

C. V. : En réalité, c’est aussi ce qui nous intéresse. Quand on fait venir deux professeurs iraniens, on attend qu’il nous parle de la situation politique en Iran, de certains problèmes mondiaux ou des relations entre l’Iran et le monde arabe. C’est justement ce point de vue iranien qui nous intéresse et que l’on a envie de mieux connaître. Cet intérêt est également très présent parmi nos étudiants. Récemment, nous avons fait venir un professeur palestinien de l’université de Birzeit pour deux mois. Entendre un professeur palestinien parler des problématiques de l’eau au Proche-Orient est extrêmement intéressant. Il est aussi passionnant pour les étudiants d’entendre le point de vue de personnes directement concernées, notamment pour les questions concernant le conflit avec Israël dans la perspective de cette question de l’eau. C’est cela qui nous intéresse et nous motive à mettre en place ces échanges, aussi bien dans le sens d’inviter un professeur que d’envoyer des étudiants qui viennent ici se former dans une autre pédagogie et selon un autre point de vue.

Comment situez-vous cet accord dans le contexte international tendu marqué par le problème du dossier nucléaire iranien ?

C.V. : Nous faisons une grosse différence entre le politique et l’académique. Nous ne venons ici pour cautionner personne, notre but est seulement de mettre en place des échanges avec des collègues universitaires iraniens qui ont envie de travailler et de construire des projets communs. Nous nous situons donc uniquement dans une démarche de coopération universitaire et d’ouverture à l’international.

Est-ce la première fois que ce type d’accord est mis en place entre le milieu universitaire français et iranien ?

C.V. : Non, l’Université de Téhéran avait déjà mis en place des accords, notamment avec l’Université de Strasbourg et avec d’autres universités pour de nombreuses disciplines scientifiques notamment en biologie, en mathématiques et en ingénierie.

Allez-vous également mettre en place une coopération avec des instituts français de recherche tels que l’IFRI ?

C.V. : L’IFRI fait également partie de l’infrastructure de coopération. Nous avons essayé d’intégrer des institutions de recherche à tous les accords que nous avons signés au Proche-Orient et notamment en Turquie, en Egypte, en Syrie ou au Liban. La première mission des étudiants qui partent est d’acquérir une maîtrise de la langue mais aussi, même si ce sont des étudiants qui ne sont qu’en troisième année, d’effectuer un premier travail de recherche sous la forme d’un pré-mémoire sur des questions contemporaines touchant la société, le politique… qui les met en relation avec la réalité locale du terrain. Dans cette perspective, les instituts présents sur place ont un rôle très important pour servir d’encadrement scientifique aux étudiants notamment en leur permettant de participer à divers séminaires, de bénéficier de leur bibliothèque… Téhéran s’intègre donc également à ce modèle et même si la priorité des étudiants doit être le contact avec la société iranienne, l’IFRI leur permettra également de discuter avec d’autres chercheurs, de découvrir d’autres disciplines, et de mieux être guidés dans leur recherche.

Revenons à des questions plus théoriques… On évoque beaucoup actuellement la rôle croissant de la psychologie pour expliquer le politique. Quelle place reste-t-il pour l’analyse sociologique ?

Jean-Louis Marie : Je crois qu’il ne faut pas opposer les deux. Il faut arriver à articuler le fait que les acteurs sociaux sont à la fois des acteurs qui ont été formés dans une culture et par une culture - par des interactions sociales quotidiennes, dans des cadres institutionnels -, et en même temps des êtres humains qui déploient des mécanismes psychologiques qui sont très largement transversaux par rapport aux spécificités culturelles ou historiques. Toute la difficulté est de mettre en place un système qui fasse fonctionner les deux principes d’explication, c’est-à-dire à la fois ce qui est de l’ordre de l’environnement du sujet ou des conjonctures dans lequel il se trouve, et ce qui est de l’ordre des mécanismes par lesquels il interprète lui-même cet environnement. Il n’existe pas soit d’un côté une explication purement psychologique soit de l’autre une explication purement culturaliste ou environnementaliste ; nous sommes seulement en présence d’un sujet pensant dans des environnements et sur des objets qui sont spécifiques. C’est pour cela que la même personne peut avoir des attitudes qui vont pouvoir être strictement réflexives, logiques et rationnelles, alors que sur un autre objet ou dans d’autres circonstances, la même personne va plutôt agir selon un réflexe émotionnel ou affectif. La sociologie et la psychologie se complètent depuis leurs origines. Nous avons eu des formes intermédiaires ou mixtes que l’on appelle "psychologie sociale" ou "cognitive" ou encore la "sociopsychologie". Mais il est évident que les bons théoriciens sont des gens qui doivent prendre en compte les deux registres. Si on prend "la" référence qui est Max Weber, il est selon moi le type même du sociologue également économiste et historien qui s’interroge sur les modes de rationalité des acteurs. Autrement dit, vous êtes bien en face de quelqu’un qui inscrit les rationalités des acteurs dans des contextes historiques et culturels souvent très lourds. Cependant, si on regarde plus précisément la sociologie des religions de Weber, on s’aperçoit très vite qu’elle n’est pas qu’une sociologie à un niveau macro, il vous explique aussi pourquoi les acteurs adhèrent à telle religion ; pourquoi telle religion se diffuse plus facilement que d’autres, comment ces systèmes de pensée rencontrent les modes de raisonnement des acteurs ou leurs intérêts. Par conséquent, les lectures qui tendent à opposer strictement sociologie et psychologie commettent des impasses ou ne font que refléter des conflits d’écoles. Dans tous les cas, elles ne s’inscrivent pas dans une démarche sérieuse. De la même façon, on considère Durkheim comme un penseur holiste ne prenant essentiellement en compte que les facteurs macrosociologiques. Mais on trouve aussi chez lui la théorie des deux consciences qui souligne que chaque individu est fait à la fois de conscience collective et de conscience individuelle. Dans ce sens, il est clair que Durkheim n’a jamais prétendu réduire l’individu à des déterminismes socioculturels ou environnementaux.

Quelle a été ou quelle peut-être l’apport de l’étude de la Révolution islamique et du système politique iranien à la science politique et à la sociologie politique dans son ensemble, notamment concernant la problématique du retour du religieux au sein de la sphère politique à l’ère moderne ?

J.-L. M : Je pense que la Révolution islamique comme objet s’intègre dans un courant d’études qui s’intéresse aux mobilisations collectives et plus spécifiquement aux révolutions dans leur ensemble. Elle s’insère aussi dans tout un ensemble d’études psychosociales concernant l’étude des identités et de leur formation. C’est donc un objet qui est facilement intégrable dans les problématiques standard des sciences sociales et politiques, avec cependant la spécificité du rôle du chiisme qui reste à être approfondi par les études occidentales.

Contacts :
- Institut d’Etudes Politiques de Lyon : www.iep.univ-lyon2.fr
- Université de Téhéran : www.ut.ac.ir
- Institut d’Etudes Nord-américaines et Européennes de l’Université de Téhéran : http://inaes.ut.ac.ir


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