N° 19, juin 2007

Au Journal de Téhéran

Ce que je dois aux maîtres de l’Iran (II)


Henry de Montherlant

Voir en ligne : Troisième partie


23 Avril 1937
3 Ordibehecht 1316

De même que pour Hâfez qui nous a si délicieusement raconté les amours du jardinier et de la rose, pour Montherlant aussi l’amour des êtres se confond avec celui de la nature, "la possession sexuelle n’étant qu’un essai de la possession totale".

"Maintes fois, j’éprouve le besoin violent de baiser une fleur, du sable, de l’eau et j’ai posé, perdu mon visage contre le froid des statues de marbre, comme enfoui dans la rose la plus profonde".

Pour lui, comme pour les poètes soufis, l’objet aimé n’est souvent qu’un prétexte qui permet d’embrasser la mélodie du monde :

"Les oiseaux de l’extase ont leurs nids dans tes yeux,

"La mélodie du monde inonde tes cheveux" [1].

L’existence réelle de l’âme corporelle, partie de l’âme du monde, dont nous parle Montherlant dans Le Paradis à l’Ombre des épées et dans Le Songe n’est jamais aussi perceptible que dans l’idéalisation de la beauté féminine qu’il fait dans Les thèmes pour une flûte arabe dont :

"Le repos du Dieu créateur dans le creux de son jarret replié" ou,

"Si jambe pensive, pareille à une personne".

L’admiration devient un acte de piété : "Dieu a baisé ma main quand j’ai fini d’écrire ceci", quitte ensuite à identifier l’objet aimé avec la divinité, jusqu’à lui en attribuer la toute-puissance.

"Celui par qui toute porte sera ouverte ou sera fermée".

Nous devons aux réminiscences des amours de la rose et du jardinier de Hâfez ainsi que des amours des roses du Golestân l’exquise idylle du poète et du jasmin, pleine d’une si tendre mélancolie, dans Le Parfum entré par une fenêtre.

Le cinquième morceau des Thèmes pour une flûte arabe se terminant par "Infâmes hommes, vous aussi, vous ne nous donnez votre parfum qu’en souffrant", ne décèle-t-il pas le même romantisme que les

vers suivants d’Ibn Yamine :

"Le Parfum du bois d’aloès devient plus puissant quand il est broyé ou brûlé ?".

D’autres poésies du même recueil me semblent inspirées plutôt par la peinture que par la littérature iranienne. Bien que dans le reste de la description de La Péri le style soit éminemment arabe, quelques attributs pittoresques de la cavale semblent bien inspirés par une miniature persane. La cavale rose, dont le sang au fond des naseaux est comme des dahlias en fleurs et la queue "comme un jet d’eau que traverse la lumière", semble directement jaillie de quelque peinture de boîte laquée. La même inspiration semble avoir créé les étables d’émeraude et les poulains bleus dans Le Respect pour le Prince et les lions mangeurs d’oranges dans Le Chant des cavaliers.

Très miniature aussi me paraît le tableau que forment, assis sous un caroubier sur le sommet d’une colline, le serpent tenant dans sa gueule un bouquet de narcisses et dardant la tête hors d’une crevasse du caroubier, le moucheron, le garçon jouant avec la gazelle, tout cela sous un horizon "rose glacé comme le ventre de la couleuvre" [2].

Ne serait-ce pas aussi sous l’influence de la fantaisie légère et insouciante qui gouverne le monde inconséquent et charmant de la miniature qu’a été écrit Le poète est reçu par Abenamar dont l’humour est presque noyé dans le plaisir enivrant que l’auteur prend à son propre jeu ?

Ce roi vêtu en couleur de safran et de rose qui marche soutenu par des parfums, boit du Vin de Soleil dans de petites coupes et dont le suprême désir "était que toutes les fleurs blanches devinssent bleues", n’est-ce pas la parodie la plus fine qu’on puisse faire du caprice de la composition et des couleurs, seule loi qui gouverne l’artiste dans la miniature persane ?

Chose très rare chez un européen, Montherlant n’a pas seulement transformé à sa manière les thèmes des poètes iraniens sans qu’ils aient perdu leur couleur orientale, il a su aussi s’approprier leur style, ce composé harmonieux d’images puissantes et de naïveté légère. Il n’emploie presque jamais les mêmes comparaisons, mais il est si profondément imbu de l’état d’âme du poète oriental qu’il peut "créer du sien" dans le même ton et avec la même sincérité :

Des expressions telles que "face d’étoile" ou "sa peau a la douceur des roules du paradis", des images telles que "le soleil secouant sa crinière" ou celle des "étoiles lasses posées sur les branches" évoquent en nous maintes comparaisons de Saadi et d’Omar Khayyâm, mais elles gardent toute la sincérité spontanée de la création indépendante, ne puisant dans les modèles que l’exemple de la hardiesse et l’éclat de la féerie.

Ce style est devenu tellement naturel à Montherlant, si inhérent à sa fantaisie qu’il l’emploie même insensiblement dans ses Poèmes d’inspiration française. Ainsi dans la Calanque cette exaltation toute orientale de la beauté de la bien-aimée :

"Les mille pores de sa peau : des étoiles. Son aisselle : une plante de la mer. Son corps chaud comme si le soleil s’était fait tout petit et blotti dans son cœur. Sa poitrine pareille à un sourire" [3].

Nous retrouvons de même des traces de poésie iranienne dans le style de plusieurs autres de ses poèmes français. Cette profonde plasticité de Montherlant, si adaptable à l’inspiration et au style iraniens, n’est pas due seulement à la souplesse de son talent et à sa capacité de devenir intimement un "autre soi-même" oriental, il me semble que ses affinités iraniennes ne sont pas dues au hasard de l’inspiration iranienne, mais à une analogie de tempérament, de goûts, d’idées et de morale.

"Ces affinités iraniennes" se révèlent surtout dans sa conception de la vie et de la mort, dans sa vision idéalisée et esthétique de l’amour et de la guerre, dans l’importance donnée à la vie intérieure et la négligence des choses apparentes, de même que dans ses idées sur la liberté, l’amour, la sagesse et les vertus.

"Le vrai dévot est l’homme gai", déclarait Saadi. Pour Montherlant, le premier devoir de l’homme est celui d’être heureux, de créer de la joie. Il a un amour farouche de la vie qu’exalte la sensation de son néant, de sa brièveté. La joie de vivre, exprimée dans ses livres, bien plus profonde que le "carpe diem" d’Horace, semble nourrie du sentiment du néant, pure et forte comme lui, vidée d’espoirs et de calculs. Très orientale, cette sensation de la réalité, de la grandeur de la vie doublée par la perception de son néant et qui presque en découle. Sensation si clairement exprimée par Omar Khayyâm : "Ô homme insouciant, ce corps n’est rien, cette voûte composée de neuf cieux brillants n’est rien. Livre-toi donc à la joie dans ce lieu où règne le désordre, car notre vie n’y est attachée que pour un instant et cet instant n’est également rien".

Il y a un peu de cela dans l’idée de Montherlant, d’"un ciel vide qui nous réconforte aux heures où nous avons un peu d’orgueil". L’auteur traite de "beau cliché" la définition de Barrès qui écrit Livre de Néant sur un recueil de poésie d’Omar Khayyâm où celui-ci loue le plaisir, car "qu’il y ait eu dans notre vie une heure seulement de plaisir intense, et il n’y a pas de néant".

Dans Appareillage, nous trouvons une magnifique exaltation du plaisir dont le rythme progressif et enivrant nous rappelle un peu les invocations passionnées qui accompagnaient les tournades mystiques de Djalâleddin Roumi. "Pour moi, tout ce qui n’est pas plaisir est douleur. Et si mon plaisir même est transpercé et tout sanglant de douleur, comme Il l’est d’ordinaire, je le préfère à cette mort en pleine vie qu’est son absence". Suivent les définitions du plaisir, l’une plus raffinée, plus fouillée, plus creusée que l’autre :

"La poésie, l’enchantement vif ou paisible, et puis aimer quelqu’un : seules choses au monde qui ne soient pas frivoles".

Combien oriental le ton de l’extase finale où le désir franchit d’un trait les limites du possible, se perd dans le surhumain :

"Quel désir d’être heureux, d’être plus heureux encore, et (parce qu’à l’instant le soleil se montre, après de longs jours de nuages) quel vœu, comme une flèche qui part, quelle résolution de se tuer de plaisir !" [4].

La sensation de la brièveté de la vie "la rose du jardin, comme tu sais, dure peu et la saison des roses est bien vite écoulée" de Saadi, atteint chez Montherlant une poignante anxiété, se mue presque en une obsession du bonheur. Ainsi dans le Chant funèbre : "Quoi ! une heure morne, une heure perdue ! A l’approche de la fin, quel remords de ne l’avoir pas donnée au bonheur !" [5].

Comme Saadi, Montherlant a esquissé une espèce de méthode du bonheur bien personnelle et variable selon les exigences du moment, mais qui pourrait avoir pour base "le désir vaut mieux que la satiété" de l’auteur du Golestân. La peur de la satiété, équivalente de la déception, le déséquilibre entre le désir et la réalisation, l’imagination et la vie, si magnifiquement peints dans l’apologue de l’Aigle captif et couvert de vermine de l’Ennui à Aranjuez deviendra pendant quelque temps un vrai drame dans la vie de Montherlant.

Ces années de nomadisme (1925-1932 environ) porteront, toutes, l’empreinte de la chasse dramatique au bonheur. La peur de la déception lui fera abandonner une belle ville, de même qu’en 1927 elle le poussera à fuir devant la "petite infante de Castille ", savourant le plaisir tout oriental du renoncement. Cette doctrine du renonce ment ressemble bien au "fermez la porte aux désirs" de Saadi.

"J’avais marié le non vivre, qui est le grand pourvoyeur de l’âme, et, par les obstacles qu’il me fallut vaincre avant d’arriver aux portes même de la féerie, assez de vivre pour me mettre à l’écart de ceux à qui suffisent leurs rêves".

Montherlant renoncera bien vite à cette doctrine. En 1927, il écrit déjà "qu’en réalisant ses désirs, autrement dit, en se réalisant soi même, l’homme réalise l’absolu" mais le minutieux dosage des plaisirs, leur sage disposition soumise à la loi vitale de l’alternance et enfin la conception la plus noble du mot plaisir nous rappellent souvent les sages et souriants conseils de l’auteur du Golestân.

Le désir d’être heureux est pour l’auteur des Jeunes filles un mouvement divin ; plus tard ce sera le seul mouvement qui puisse justifier à nos yeux les gaffes, le manque de tact et de dignité d’Andrée Hacquebaut.

Le grand amour de la vie, la conscience profonde de sa valeur, chez Montherlant, apparaissent non seulement dans son effort pour créer de la joie mais aussi dans son art, tout oriental, de débarrasser la vie de toutes ses futilités. Son attitude à ce point de vue nous rappelle singulièrement celle de Hâfez. Comme lui, Montherlant paraît superficiellement prêcher le renoncement à la vie, à la société mais comme chez lui la léthargie n’est qu’apparente, la non-lutte n’est qu’un refus des efforts futiles, le suprême degré de la liberté de l’âme.

Comme lui, il ne renonce pas au mouvement, seulement il ne s’y laisse pas absorber, il le dirige. Comme pour Hâfez enfin, pour Montherlant, les événements les plus médiocres et les plus grands ont leur place, l’éphémère s’harmonise avec l’infini, l’éternel humain avec les sensations fugitives : "S’harmoniser avec la nature, s’abandonner au rythme de ses inspirations, élever sa personnalité, ne point se laisser envelopper par les tentacules de traditions extérieures, sentir Dieu, la perfection de la beauté dans la beauté d’un événement ou d’une image ou dans l’harmonie qui la lie au reste", voici la doctrine de Hâfez, sa recette pour s’approcher de la divinité.

Quelle analogie avec ce que nous dit Montherlant dans la préface de Service inutile pour expliquer son renoncement à la gloire, son souci de diminuer sa surface sociale !

"J’avais renoncé à être dans le secret de la comédie - son secret superficiel - pour être dans son secret profond" et encore, parlant de sa vie à l’étranger, "sans autres soins que le travail, la lecture, la réflexion, vie naturelle, vie innocente, souvent partagée avec les seules bêtes, prenant toujours tout mon temps, et étant toujours de loisir ; ne faisant jamais, et n’écrivant jamais que ce qui me plaisait, et au moment où cela me plaisait ; et ne comptant avec personne".

Un lecteur non prévenu pourrait bien prendre ces paroles pour l’énoncé de doctrine d’un soufi du XVIe siècle d’un de ces poètes rêveurs et extasiés qui passaient leur vie dans les cours fleuries des medressés à méditer, à se concentrer et surtout à contempler la divinité.

Et ne peut penser également que celui qui a écrit, dans Service inutile les pages sur la "Grande Tentation" qui est celle de se démettre et de se retire du monde, s’il a écrit précisément sur Charles Quint a eu aussi une pensée fraternelle pour tous ces rois du Shâh Nâmeh, Fereydoun, Kay Khosrow Lohrasp, qui, à la fin de leur vie, renoncent au trône pour s’isoler auprès Dieu durant leurs derniers jours. Quand Montherlant dans la Rose de Sable, roman non publié mais dont une citation a été faite par M Perdriel dans la Nouvelle Revue Française, montre son héros Guiscart mourant, seul, en avant de tous, détaché de tous, comme une barque en mer, dans une région de neiges éternelles, où la nuit avait un goût d’étoile fraîche, il n’est pas interdit de penser qu’il s’est souvenu de le retraite de Khosrow montant sur la montagne, lorsqu’il a compris que tout est vanité en ce bas monde, disant adieu à ses amis, et disparaissant, lui aussi dans une tempête de neige.

La grande entente avec Dieu - car Montherlant, sans y croire, est un des écrivains qui nous le fait le plus sentir le sens de la communion fraternelle sympathisée- ne ressemble-elle pas étrangement à l’amour si profondément humain de la divinité qui agitait les poètes iraniens ? Ils considèrent l’amour poussé jusqu’à l’extase comme le moyen le plus sûr de s’approche de Dieu : "Du chrétien j’avais en grande mesure les sentiments".

Et surtout, le même amour de la vie dans ce qu’elle a de plus pur et de plus essentiel, le même souci de la déblayer de tout ce qui la ternit (pour Montherlant les conventions sociales, les traditions arides, les contraintes, inutiles), pour le mystique Hâfez la symbolique chevelure qui recouvre le lumineux aspect de la divinité insérée et toutes choses "loin des concupiscences les chagrins, du vin pour rejeter lion de mois ce froc fait d’hypocrisie", " retrouver le but pour lequel nous avons été créés au milieu des fantasmagories de ce monde".

Ce vin n’est que le symbole de la purification de l’esprit, un déblayage de toutes les scories qui l’empêchaient de se réaliser, d’atteindre à sa destination première. Un vin d’ailleurs réservé à l’élite car au dire de Khayyâm "le vin est licite pour les hommes intelligents, défendu pour les ignorants".

Notes

[1Aux Fontaines du désir, p. 39.

[2Encore un instant de bonheur, Paris, 1934, p. 57.

[3Ibid., p. 90.

[4Aux Fontaines du désir, Paris 1927, p. 161.

[5Mors et vita, Paris, 1932, p. 77.


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