N° 20, juillet 2007

Au Journal de Téhéran

Ce que je dois aux maîtres de l’Iran (III)


Henry de Montherlant

Voir en ligne : Première partie


23 Avril 1937
3 Ordibehecht 1316

Dans sa conférence sur "l’Ecrivain et la chose publique", Henry de Montherlant parle de la part essentielle que chaque écrivain doit exprimer.

Cette part essentielle c’est la vérité : "L’écrivain ne doit pas souffrir que les événements ni les hommes le distraient d’exprimer cette part essentielle, ou il ne doit le souffrir que dans une mesure très courte".

"Les trois années de "Voyageurs traqués", ça a été mon temps d’adaptation à l’art de dominer la vie. Maintenant ça y est. Et j’ai vu que c’est immense, c’est à se jeter à genoux (la vie). […] J’aurai cette connaissance divine que je n’ai pas perdu mon temps, que j’ai déblayé ce qu’il y avait à déblayer, que je ne me suis pas laissé arrêter".

La manière de s’exprimer n’est pas la même, plusieurs siècles s’interposent entre les deux écrivains pour donner un coloris bien différent à leurs conceptions et à leurs images. Mais l’aspiration humaine est la même, identique ; le goût farouche et jaloux de la vie pour elle-même, la même anxiété de ne pas avoir assez déblayé, de ne pas l’avoir parfaitement connue, de n’avoir pas communié avec elle de toute son âme.

Chez les deux poètes nous trouvons la tendance à fuir les agitations inutiles, le même culte de recueillement fécond, le sens du divin dans la vie.

Mais le recueillement n’est pas une réclusion limitée en soi-même, ce n’est pas de l’abstinence, mais une possession intime de sa propre personnalité, pour pouvoir ensuite posséder la vie dans tout ce qu’elle est de plus noble : la bonté pour elle-même, la beauté pour elle-même.

Le refus du but immédiat pour la réalisation du but profond - "se sentir à l’aise dans la nature", dit Montherlant et, si on néglige la forme exotique, ne retrouvera-t-on pas un fraternel échos de cette sensation dans les paroles de Hâfez : "Si tu prétends à la vie éternelle, cherche-la sur les lèvres roses de cette ravissante beauté" ?

Très iranienne est aussi, chez Montherlant la conception de la mort considérée comme le cadre de la vie, la "finition" nécessaire qui lui donne toute son harmonie et tout son éclat.

"La mort est pour moi une occasion de vitalité".

L’idée de la mort ne comporte pour lui aucun effroi, c’est la condition nécessaire de la grandeur dans les sentiments et les actes des hommes :

"La pierre du tombeau est devenue la pierre de touche de nos actes", le sacrifice lucide de la vie permettant seul d’accomplir de grandes choses.

L’image de la mort est aussi inhérente à ses œuvres que celle du néant (voir Relève du Matin, Mors et vita, Service inutile, Célibataire.)

Dans le Chant funèbre, la description de sa promenade dans les champs de Verdun où la mort devenue familière est profondément mêlée à la vie nous rappelle beaucoup les vers d’Omar Khayyâm qui "sentait" que la terre était faite de joues roses et les jarres d’yeux d’amants heureux. La coutume musulmane d’aimer prendre du thé sur les tombes exprime cette communion familière et tendre avec la mort. Ce sens d’une harmonie calme et paisible entre la vie et la mort, c’est à peu près l’état d’esprit de Montherlant visitant l’ossuaire de Douamont.

"Entre les fantômes parfois passait une petite réflexion de rien du tout." ; "Si je rencontrais un être humain, peut être qu’il m’offrirait un coup de pinard" ; "Elle me décida enfin à me lever. Je devinais une eau voisine, au fond d’une des poches du sol par le bruit d’un oiseau qui trempait ses ailes et s’envolait à mon approche. C’est un bruit de jardin d’Esfahân". [1]

De même, il y a beaucoup d’analogie entre l’acceptation totale des manifestations de la vie par Montherlant et celle des poètes iraniens. Les incohérences, les contradictions sont dans l’essence même de l’existence, en forment l’harmonie la plus profonde."Le pur amour égalise tout. Nous voyons enfin l’unité. Nous voyons que tout est vrai".

Les orientaux dans la même nostalgie d’université, ne s’embarrassent pas de leurs contradictions ayant beaucoup de confiance en la vie qui est assez féconde pour tout contenir.

Pour eux aussi, la beauté et la grandeur sont faites du mal et du bien. Dans le Golestân, Saadi déclare : "Le trésor et le serpent, la rose et l’épine, le chagrin et la joie sont réunis l’un l’autre".

Montherlant exprime le même mélange harmonieux et fécond "L’océan dans ses profondeurs calmes regarde à sa surface la tempête et se réjouit de sa tempête et de son calme".

Nous retrouvons chez cet auteur l’antagonisme du bien et du mal d’origine mazdéenne qui tourmente l’âme des souverains iraniens, même chez Ferdowsi.

Cette acceptation totale des goûts des croyances de la part de Montherlant, la conscience de pouvoir attribuer à l’Univers tantôt un sens et tantôt l’autre ne le conduit nullement à un scepticisme destructif [2]. La première condition de l’héroïsme est la lucidité parfaite, le manque de duperie un monde sans masque et sans brumes, monde aux objets sans ombre, monde sans complaisance est le seul digne de l’homme. L’élévation des sentiments consiste dans leur sincérité et leur spontanéité primitive.

"Il n’y a pas de bien ou de mal. Toutes nos actions inscrites sur les feuillets de l’univers sont indifférentes. Méprise le jugement de l’homme, n’aie devant tes yeux que le but vers lequel tu tends par la nature elle-même, c’est à dire Dieu, et méprise les clameurs humaines". Ce jugement de Hâfez n’est-il pas inspiré par le même état qui fait dire à Henry de Montherlant : "Je juge que ceci est bien. Je juge que ceci est mal. L’âme dit service et l’intelligence complète inutile" ?

Mais c’est justement dans le service inutile accompli sous l’impulsion d’une profonde et noble poussée de la nature humaine en dehors de toute inspiration théorique de morale ou d’intérêt que réside la grandeur de l’homme.

Omar Khayyâm et Hâfez qui attribuent l’indifférence du bien et du mal à la prescience divine et à la fatalité ont de même que Montherlant une confiance illimitée dans l’élan spontané et inconditionné de la nature humaine.

L’influence au point de vue moral des maîtres de l’Iran sur Henry de Montherlant n’a pas été moindre que leur influence poétique.

Une morale pleine de dignité et basée sur le goût de la grandeur qui persiste même quand le but est obscur ou inexistant. Dans la Relève du Matin, Le Songe, Les Fontaines du Désir et dans Service inutile, nous trouvons cette "morale du sublime", le sacrifice, l’héroïsme pratiqués en vertu de leur essence même par le besoin qu’on avait de les vivre.

Peut-être aurions-nous dit seulement qu’il y avait rencontre, au point de vue moral, entre certains sentiments exaltés souvent par Montherlant et des sentiments chers aux héros des auteurs iraniens, si nous ne savions que Montherlant avait revendiqué de s’être inspiré d’eux, disant à une personne de notre connaissance :

"Il m’est arrivé, me trouvant dans la même circonstance que tel personnage de la littérature iranienne, de reproduire délibérément ce qu’il avait fait. Par exemple, étant volé par quelqu’un, non seulement de lui laisser ce qu’il me volait, mais de lui en remettre davantage, ce qui est la stricte imitation de ce que j’ai lu dans quelque divan."

Dans Service inutile, nous trouvons d’innombrables exemples de l’exaltation de la générosité, très semblables à ceux des divans iraniens. Ainsi dans La Fête à l’écart, l’exaltation de la mansuétude du marquis du Spinola quand il embrasse son adversaire malheureux :

"Son sourire vraiment divin, le christianisme même (nous disons, christianisme parce que le héros appartenait à cette religion) mais sa mansuétude est aussi bien de n’importe quelle religion analogue".

On comprendra dès lors quel terrain préparé trouvaient en Montherlant les nombreux traits de générosité, quelquefois sublimes, que l’on trouve chez les conteurs iraniens. Sublime de la charité. Un voleur ne trouve rien chez un religieux ; celui-ci lui donne un tapis, pour qu’il ne s’en aille pas les mains vides.

Il y a d’autres analogies sur ce plan moral. Lorsque, à la fin de sa vie, Ferdowsi quitte son domaine ravagé par les guerres pour chercher un endroit plus sûr, parce que "bien plus que la terre de ses pères, il devait défendre son poème et lui assurer l’avenir" (Henri Massé), lorsque Saadi écrit : "Quand la discorde surviendra, le sage s’enfuira, car, dans ce cas, le salut se trouve à la frontière", lorsque Djâmi compose paisiblement le Bahârestân au milieu de la guerre civile qui désole son pays, on songe aux pages sur "L’Ame et son Ombre", dans Service Inutile où Montherlant proclame que l’artiste doit s’occuper d’abord de son œuvre, et lui sacrifier tout le reste. Et lui-même a rappelé, dans La Petite Infante de Castille le mot cité par Saadi, de tel personnage à qui le sultan disait : "Il me faut un homme sage pour m’occuper de l’administration du royaume", et qui répondait : "Le propre d’un homme sage est de ne pas s’occuper de ces choses-là".

Que de rapprochements on pourrait faire encore entre la morale de Montherlant et celle des auteurs iraniens.

Progressant dans cette étude d’affinités iraniennes, nous trouvons un autre trait qui apparente Montherlant aux poètes soufis : "Sa négligence des choses extérieures", son dédain pour les honneurs, la gloire, l’estime, son mépris à l’égard de l’opinion publique dont nous rencontrons les plus fortes expressions dans la préface de Service inutile et dans Aux Fontaines du Désir. Il ne peut pardonner à Barrès d’avoir sacrifié sur des "autels d’argile" aux dépens de la vérité profonde de sa personnalité.

Les années de pérégrinations de Montherlant sont une preuve de ce "je m’en-fichisme" professé à l’égard de la gloire mondaine, de l’importance immense qu’il concède à la vie instinctive.

De là, son exaltation de la non possession, sa haine pour les objets, pour la propriété.

"Volupté du vide, dénuement de celui qui se tient toujours prêt à partir. Dans ce vide, je mets l’avenir".

Très proche de celle de Khayyâm, la répugnance de Montherlant à servir ou à être servi. Cette phrase du Service inutile : "Je répugne à ce qu’on me serve, me sens coupable quand je donne un ordre" trouve un écho fraternel dans celle de Khayyâm "Celui qui n’est le maître ni le serviteur de personne possède une bien douce existence."

Dans Les jeunes Filles et Service inutile, il exprime sa méfiance envers le travail, considéré comme moyen de gain et d’assoupissement des instincts naturels.

Malgré cette négligence pour les choses extérieures, Montherlant a un grand souci de la forme. Dans la Lettre d’un père à son fils, la courtoisie et la tenue sont recommandées comme des vertus essentielles. Très proche en cela, des Iraniens qui, au dire de Gobineau, ont "le génie de la forme", il attache une grande importance à l’esthétique de l’habillement (cf. Aux Fontaines du Désir, Jeunes Filles).

La conception de l’amour, dans l’œuvre de Montherlant, ressemble à celle des poètes iraniens en tant que l’amour d’une femme n’est pour lui que l’ébauche de l’amour totalitaire et se confond aisément avec celui de la nature et de l’art.

Ce sentiment tient une grande place dans ses livres et le "Perduto è tutto il tempo ché in amor non si spende" de Tasse pourrait servir d’épigraphe non seulement aux Jeunes Filles mais à la plupart de ses autres ouvrages.

De même, l’extase mystique de Djalâleddin Roumi ou d’autres poètes n’est au fond qu’un anéantissement de l’être dans tout ce que le monde peut offrir de meilleur et de plus pur, la puissance enivrante de faire fi de tout ce qui ne relève pas du plan divin.

L’amour pour Montherlant est un sentiment moins spirituel et moins absolu peut-être, il n’en demeure pas moins, comme pour les poètes iraniens, un refuge contre la vulgarité, un moyen de se dépayser dans le monde de la féerie et du rêve.

Ce n’est pas d’ailleurs pour lui un sentiment qui demande le retour (Cf. Songe, Jeunes Filles) "L’idéal de l’amour est d’aimer sans qu’on vous le rende".

Cette aversion d’être aimé à mon avis d’une sensation très forte de la beauté de l’amour, s’accompli et se parfait dans l’âme de l’amant comme une œuvre d’art. Le désir farouche que les initiatives ne vinssent que de lui, d’Alban dans le Songe et de Costa dans Les Jeunes Filles, découle en partie de la sensation de la grandeur d’un amour qui se crée et vit de soi-même sans but, pur d’affaiblissement et de tendresse insouciant de durée.

L’unique à ne pas souffrir des contingences et des déceptions. Les amours de Saadi et de Hâfez ont plus de laisser-aller et de tendresse. La sensualité qui se trouve abondamment dans les œuvres de Montherlant ressemble par son esthétisme à celle des poètes iraniens.

Les héroïnes de Montherlant sont de toutes jeunes beautés très proches par leur grâce insouciante et leur charmante naïveté de celles du Golestân.

Un souci farouche d’indépendance se mêle à toutes les aventures amoureuses des héros de Montherlant ; Costa se dit rajeuni de dix ans par l’abandon d’une femme qu’il n’aime pas, de deux ans s’il l’aimait. Saadi, bien qu’amoureux de sa femme, l’abandonne et écrit à son beau-père une si belle lettre sur la liberté que celui-ci lui pardonne l’outrage. Le même souci qui le poussait à se dénuer de la propriété, à abandonner des êtres chers, à fuir la gloire et les devoirs qu’elle impose, lui dictera son attitude indépendante devant les femmes.

"O toi qui as le pied enchaîné par la pensée de ta famille, n’imagine plus désormais de liberté". (Saadi).

C’est dans ce désir de liberté que réside l’unité de toutes les attitudes de Henry de Montherlant.

Le "Pense à la sortie avant d’entrer" du sage Loghmân pourrait être un peu sa devise. Son souci de ne pas engager l’avenir, d’être libre, de pouvoir changer d’opinion, de goût, de caractère, de n’être enchaîné jamais, ni par un sentiment ni par un acte, d’être toujours prêt à adhérer de toute l’âme aux nouvelles manifestations de la vie, se résume dans ce cri de Minos : "Rester soi-même et devenir autre". Devenir un autre soi même.

Ce désir d’être libre, de répondre aux exigences profondes de sa personnalité, découlant d’une confiance illimitée dans la variabilité et l’universalité de la vie, me semble tout à fait iranien. Le poète soufi, lui aussi, se livrait, pur de tout préconçu ou préjugé, à la contemplation de la divinité. Montherlant ne veut pas ligoter l’avenir dans les doctrines du présent, pour laisser la vie le pouvoir d’exercer son emprise profonde et ne pas l’entraîner ni l’appauvrir.

Souci d’harmoniser l’imprévu et les changements de sa propre personne avec ceux de la vie.

"La vie d’un homme est comme un ondoiement. On ne reste jamais le même, disait un jour Henry de Montherlant, un ondoiement qui ressemble à celui du dos du dragon chinois".

En terminant cet examen des affinités iraniennes de Henry de Montherlant, je voudrais exprimer la joie très profonde que j’ai ressentie à constater la fraternité qui relie la poésie et la morale de cet auteur aux belles et grandes conceptions de ceux qui furent les poètes de la chevalerie iranienne. Ces poètes, comme Montherlant, ont apporté à leurs contemporains un peu de beauté, de féerie et de rêve, qui seuls savent donner aux moindres choses de la vie, comme dit le plus iranien des écrivains français, "un goût d’étoile fraîche".

Notes

[1Mors et vita, Paris, 1932, p. 73.

[2Aux Fontaines du Désir, Paris, 1027, p. 37.


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