N° 20, juillet 2007

L’Espéranto et les Français


Mohammad-Javâd Kamâli


La diversité des langues est l’un des plus grands fléaux de la vie. (Voltaire)

L’espéranto est une langue à postériori destinée à faciliter la communication entre des personnes de différentes cultures. Son créateur, le Docteur Louis-Lazar Zamenhof (1859-1917) publia sa Lingvo Internacia en 1887 sous le pseudonyme de "Docteur Esperanto". Cette langue construite était notamment destinée à faciliter les échanges internationaux et interculturels, afin que ceux qui l’utilisent puissent dialoguer sur un pied d’égalité. On estime que l’espéranto est maintenant parlé par des personnes dans plus de 100 pays, y compris l’Iran. En outre, il y a des milliers de livres et plus de 100 revues différentes qui paraissent régulièrement dans cette langue.

En 1898, onze ans après la création de l’espéranto, la première association nationale espérantiste (UFE) fut fondée en France. Dès le XXe siècle, des français se regroupèrent, tant dans un but de diffuser cette langue que pour pratiquer l’espéranto entre eux, dans le cadre d’associations locales. Dans un livre resté inédit jusqu’en 1993, Jules Verne (1828-1905) traite en 50 pages de l’espéranto dans le récit Voyages d’ةtudes : "La clé d’une langue commune, perdue dans la Tour de Babel, peut être seulement construite par l’usage de l’espéranto." En 1905, Zamenhof publia à Paris le Fundamento de Esperanto qui fixa les bases de la Langue Internationale grâce aux seize règles intouchables. La même année, le Premier Congrès universel de l’espéranto eut lieu, à Boulogne-sur-Mer, où l’on vota une Déclaration sur l’essence de l’espérantisme. L’année 1910 fut quant à elle marquée par la publication du Dictionnaire Complet Espéranto-Français de E. Grosjean-Maupin et de l’Enciklopedia Vortareto Esperanta de Ch. Vérax.

A partir de cette année, des personnalités françaises se mirent à soutenir cette nouvelle langue. Gustave Eiffel (1832-1923) déclara ainsi : "L’espéranto... sans avoir eu le courage de m’y mettre une bonne fois, ce que mon grand âge rend excusable, je ne manque jamais de le recommander aux jeunes, comme l’une des connaissances les plus faciles et les plus utiles que l’on puisse acquérir." Paul Doumer (1857-1932), ancien président de la République française, affirma : "On n’a pas le droit de ne pas savoir ce qu’est la langue artificielle du Docteur Zamenhof. Je ne me convertirai peut-être jamais à la foi espérantiste, mais, du moins, je la connaîtrai et je donnerai quelques heures à l’étude de la langue elle-même."

En 1924, Maurice Broglie (1875-1960), physicien français, petit-fils d’Albert, duc de Broglie, émet, avec 42 membres de l’Académie des Sciences, le vœu que l’Espéranto "chef d’œuvre de logique et de simplicité" soit introduit dans le programme des classes de sciences et reconnu comme langue officielle dans les congrès internationaux. "L’adoption d’une langue auxiliaire, disait-il, assurerait un puissant progrès à l’humanité... Pour ceux qui entretiennent des relations avec des personnes de langue étrangère, une telle langue doit être la seconde langue à maîtriser ; elle leur épargnerait l’étude des autres langues étrangères le jour où la connaissance de la langue auxiliaire serait généralisée". Quatre ans plus tard, Antoine Meillet, célèbre linguiste, constatait : "Toute discussion théorique est vaine, l’espéranto a fonctionné."

Pourtant, l’influence française, plus intellectuelle et plus bourgeoise, s’est davantage traduite sur le plan de l’organisation que sur celui de la création littéraire. Les mathématiciens Carlo Bourlet et Charles Méray, le philosophe E. Boirac, recteur de l’académie de Dijon, usèrent de leurs talents et de leurs relations pour défendre la cause de l’espérantisme qui eut bientôt en France deux publications : la Revuo, éditée par Hachette sous la direction de Bourlet et Lingvo Internacia, dirigée par Théophile Cart. A signaler que cette période vit également une floraison de manuels, de dictionnaires, et les premiers essais scientifiques sur la langue, parmi lesquels ceux de René de Saussure.

La majorité des personnalités françaises de l’époque avaient également une opinion très favorable de l’espéranto. Louis Lumière (1864-1948) inventeur du cinématographe et précurseur du septième art a ainsi déclaré : "L’emploi de l’Espéranto pourrait avoir les plus heureuses conséquences en ce qui touche les relations internationales et l’établissement de la paix." En outre, selon Romain Rolland (1866-1944) "Pour que les peuples s’entendent, il faut d’abord qu’ils entendent. Que l’espéranto rende l’ouïe à ces sourds dont chacun, depuis des siècles, est muré dans son langage."

Louis-Lazar Zamenhof

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la connaissance de la langue de Zamenhof connut un certain développement en France. Maurice Genevoix (1890-1980), écrivain français et membre de l’académie française (1946) précisa lors d’une interview radiophonique réalisée par Pierre Delaire le 18 février 1955 : "L’espéranto n’est pas du tout une langue uniforme, une langue robot, mais, au contraire, une langue naturelle et souple… Je sais qui est Zamenhof, je sais que vous avez traduit des œuvres qui appartiennent au patrimoine de la littérature universelle et d’ailleurs vous devriez continuer dans cette voie…L’espéranto est en mesure d’exprimer les nuances les plus subtiles de la pensée et du sentiment, elle est propre à permettre, par conséquent, l’expression la plus juste, la plus littéraire, la plus esthétique et de nature à satisfaire les esprits les plus ombrageux et les plus particularistes, et il ne peut pas porter ombrage aux fidèles des langues nationales…Puisqu’à force de conviction, de foi, d’efforts convaincus, vous avez déjà alerté les opinions internationales, puisque le nombre de vos adeptes va sans cesse se multipliant, puisque ainsi la question de l’espéranto est à l’ordre du jour, vous êtes en passe de gagner…" Cependant, Charles de Gaulle (1890-1970) avait émis une opinion bien plus réservée quand, lors d’une conférence de presse en mai 1962, en évoquant Goethe, Dante et Chateaubriand, il avait déclaré : "Ils n’auraient pas beaucoup servi l’Europe s’ils avaient été apatrides et s’ils avaient pensé, écrit en quelque espéranto ou volapük [1] intégré."

La traduction des ouvrages littéraires français en espéranto s’est considérablement développée ; notamment à la suite de la traduction de Avarulo (L’Avare) de Molière par Samuel Meyer, George Dandin de Molière par Zamenhof lui-même, Andromaka de Racine par G. Lagrange, La Nobela Burgo de Molière par R. Levin, La persaj Leteroj de Montesquieu par J. Gonin, La Revadoj de la soleca promenanto de J.-J. Rousseau par A. Gilles, La Barbiro de Sevilla et La edzigo de Figaro de Beaumarchais par R. Bernard et H. Gonin, Angelo et Poemoj de Victor Hugo par D. Luez et G. Waringhien, La Leteroj el mia mulejo d’Alphonse Daudet par C. Boumal, Lokis de Prosper Mérimée par M. Delcourt, Simpla koro et Herodias, de Flaubert, par L. Bourgois et Ph. Combot, La infano el la alta maro kaj aliaj rakontoj (L’Enfant de la haute mer) de Jules Supervielle par H. Gonin, La Homa voco et La Bela indiferentulo de Jean Cocteau par R. Bernard, Noveloj d’André Maurois par R. Gonin et R. Bernard, Eugenino Grandet de Balzac par E. Gasse, Floroj de l’malbono et La Spleno de Parizo de Charles Baudelaire par K. Kalocsay, G. Waringhien et P. Lobut, La granda Meaulnes de Alain-Fournier par R. Bernard, Tero de la homoj, Nokta flugo(Vol de nuit) et La eta Princo de Saint-Exupéry par H. Vatré et P. Delaire, Paulo kaj Virginio de Bernardin de Saint-Pierre par H. Holder, La Justuloj (Les Justes) et La fremdulo(L’étranger) d’Albert Camus par M. Duc-Goninaz et G. Lagrange, Parolado pri metodo et Diskurso pri la metodo de René Descartes par Dr. Noël et E. de Zilah, Rakontoj pri Nederlando (Suites hollandaises) de Georges Duhamel par R. Dupuis, Aventuroj de Telemako de Fénelon par Vallienne, Poemoj de Verlaine par G. Waringhien, La kalva kantistino (La Cantatrice chauve) et La leciono d’Eugène Ionesco par G. Lagrange et S. Flego, Topaze, Le château de ma mère et La gloire de mon père de Marcel Pagnol par R. Bernard et J. Kraemer, Knockau la triumfo de la medicino de Jules Romains par P. Corret, La Nauzo et La respekteme P…de J.-P. Sartre par R. Bernard, Kordelja (Cordélia), tri noveloj de Françoise Mallet-Joris, trad G. Maillart, etc.

On évalue à au moins 1000 les ouvrages de la littérature française traduits en espéranto. [A comparer avec la somme totale des ouvrages de belles-lettres françaises traduits en persan !] Cette production manifeste une activité ininterrompue, sinon par les deux grandes guerres, des origines à nos jours.

Il convient aussi de signaler le rôle des associations nationales ou locales dans la propagation et l’enseignement de l’espéranto en France : Unuigo Franca por Esperanto [2] (UFE), Kulturdomo de Esperanto [3], Kvinpetalo [4], Junulara Esperantista Franca Organizo [5](JEFO), Nacia Esperanto-Muzeo [6] et surtout Sennacieca Asocio Tutmonda [7] (SAT), fondée en 1921 par Eugène Lanti, qui constitue l’un des moteurs du mouvement espérantiste tant par la qualité de son recrutement que par ses travaux d’édition. C’est à la lettre de Henri Masson, le secrétaire général de SAT que François Mitterrand (1916-1996) a répondu : "… Je me permets de vous préciser que mes amis parlementaires ont déposé lors de la précédente session de l’Assemblée Nationale une proposition de loi tendant à inclure la langue internationale Espéranto dans l’enseignement secondaire et l’enseignement supérieur comme langue à option. Si les Français m’accordent leur confiance, je demanderai au Gouvernement de soumettre au Parlement cette proposition de loi." [8] Malgré cette attitude encourageante, la mise en place d’un enseignement de cette langue au niveau national demeure un rêve pour les Français et les espérantistes qui vivent toujours dans l’espoir !

Ouvrages et sites de référence :

- Franca Antologio (Anthologie de la littérature française en espéranto), UFE, Paris, 1991.
- Janton, Pierre, L’espéranto [9], 4ème éd., PUF (Collection Que sais-je ?), Paris, 1994.
- Jarlibro 2006, Universala Esperanto-Asocio (UEA), Rotterdam, 2006. (ISSN 0075-3491)
- http://osiek.org.
- www.esperanto-france.org.
- http://esperanto.cam.org.

Notes

[1Langue artificielle, créée en 1880 par un prêtre allemand, Johann Martin Schleyer.

[2www.esperanto-france.org., 4bis, rue de la Cerisaie, FR-75004 Paris.

[3gresillon.org., Kastelo Grésillon, FR-49150 Baugé.

[4www.kvinpetal.org., FR-86410 Bouresse.

[5esperanto-jeunes.org., 4bis, rue de la Cerisaie, FR-75004 Paris.

[619, rue Victor Hugo, FR-70100 Gray.

[767, avenue Gambetta, Paris (20e).

[8Lettre du 13 avril 1981 au Secrétaire Général de SAT-AMIKARO, Henri Masson. (Référence : II-443-SL/MFZ)

[9Ce livre a été traduit en persan par l’auteur de cet article en 1997. (ISBN 964-313-0355)


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11 Messages

  • Sans titre 5 novembre 2009 13:14, par Collectif Transversel

    Je me suis permis de reprendre cet article sur notre site participatif de Transversel...Et oui c’est comme cela que l’on fera découvrir l’autre face de l’Iran, ce grand pays universitaire dont les images qui nous arrivent en France sont complètement déformées...

    Bravo...et continuez comme cela.

    Est-il possible de recevoir cette revue pour notre association en service de presse.
    Notre adresse ;

    Transversel

    Pechely

    24290 Valojoulx

    France

    Notre site : http://transversel.apinc.org/spip

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  • L’Espéranto et les Français 11 novembre 2010 14:02, par Henri Masson

    Bonjour Mohammad,

    Voici longtemps que je suis la situation de l’Iran et celle de l’espéranto dans votre pays, surtout depuis l’époque où, avant la chute du shah, il avait connu un essor extraordinaire. Surtout grâce à l’action et l’impulsion du professeur M.H. Saheb-Zamani, de l’Université de Téhéran, avec qui j’avais eu quelques échanges, il y avait eu des centaines d’étudiants et de professeurs formés à l’enseignement de l’espéranto. Ceci m’a rappelé que c’est grâce à cette même méthode que l’espéranto a pu s’enraciner en Chine et connaître l’essor qu’il y connaît encore aujourd’hui. C’est grâce au professeur Saheb-Zamani que je possède les Robayiâts d’Omar Khayâym dans une superbe édition en trente langues, dont l’espéranto. Il avait d’ailleurs publié une critique que j’en avais faite dans une publication en espéranto à la fin de la préface de Mohsen Ramezani, dans la seconde édition publiée en mars 1988.

    Hélas, le terrible conflit Iran-Irak, dans lequel des gouvernements occidentaux ont eu de lourdes responsabilités, a brisé ce magnifique élan. Le totalitarisme et le fanatisme religieux ont fait le reste. La religion est respectable quand elle apaise, pas quand elle rend fou, comme l’alcool et la drogue.

    Les nombreux contacts que j’ai eus avec des Iraniens, grâce à l’espéranto, m’ont fait découvrir beaucoup d’affinités, en dépit de la différence de culture. Je n’ai rien ressenti de comparable avec les pays voisins. Je pense qu’il serait bon que ces deux peuples se connaissent mieux. L’existence de votre revue prouve qu’il existe déjà des relatons intenses. Nettement plus facile que le français pour les Iraniens, et aussi bien plus facile que le persan pour les Français, l’espéranto peut être un moyen de faciliter des échanges constructifs et un rapprochement pour les couches sociales moins privilégiées.

    J’ai donc beaucoup apprécié votre article qui montre une étude fouillée de la question. Je le connaissais en fait depuis pas mal de temps, et, au hasard d’une nouvelle lecture, aujourd’hui, je me suis décidé à vous écrire pour vous en remercier ;-)

    J’ai toujours des contacts, surtout avec un ami de Téhéran que j’estime beaucoup et grâce à qui je reçois une idée complémentaire de ce qui s’y passe par rapport aux médias. Je souhaite vivement que le peuple iranien sorte très vite de ces ténèbres, mais j’espère aussi que ce ne sera pas pour tomber dans l’excès inverse.

    Bon courage dans votre travail d’information !

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  • L’Espéranto et les Français 27 janvier 2011 20:42, par Roger

    très belle initiative de traduire les ouvrages Français en espéranto cela facilite l’accès à des œuvres important bien qu’il soit vrai que du coup ces ouvrage perde un peu de leur âmes lorsqu’ils sont lue dans une autre langue.

    Roger @zeturf

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    • L’Espéranto et les Français 24 février 2012 08:25, par FamjOExvyA

      richesses du cnirstiahisme sont pour tous, chretiens ou non.Mais la n’est pas la question.La question, c’est le refus oppose aux chretiens d’exister publiquement comme chretiens, sur un mode qui ne cause aucun trouble a l’ordre public.

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  • L’Espéranto et les Français 8 octobre 2012 18:56, par Gaston RIERA

    Bonjour,

    J’ai touvé cet article intéressant et utile par ses nombreuses informations. Cependant, je pense que l’expansion de cette langue est entrain de faire un "grand bon en avant" grâce à l’Internet utilisé par de nombreux jeunes-gens depuis 2008.
    Vous serait-il possible d’actualiser cette information afin que tous les lecteurs puissent s’informer des dernières réalisations ? Jusqu’à la "Pétition de l’espéranto-au-bac" et de son introduction dans le " Cadre Européen Commun en Référence aux aux Langues.
    Salutations distinguées.
    GR

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  • L’Espéranto et les Français 24 octobre 2012 21:31, par sentimancho

    Merci pour ce superbe article, de la part de Sentimancho

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  • L’Espéranto et les Français 28 octobre 2012 17:53

    Quelle heureuse surprise d’avoir rencontré l’article de Mohammad Kâmali.
    A quand un article écrit en parsi par un francophone sur l’espéranto en Iran ?

    Je ne suis jamais venu en Iran, mais je connais la Perse par ce qu’en a écrit le diplomate français Arthur de Gobineau au 19ème siècle, envoyé par l’empereur Napoléon III. Mais je connais, ici en Suisse, plusieurs Iraniens dont j’apprécie beaucoup la gentillesse empreinte d’esprit et d’un sens de l’hospitalité que nous n’avons pas. On remarque que vous étiez déjà civilisés, alors que nous étions encore des brutes.

    Ghoda afez

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  • L’Espéranto et les Français 3 juillet 2015 12:37, par Etienne

    C’est vraiment intéressant pour moi qu’un Iranien si averti a bien pu rédiger cet article sur les Français et l’espéranto ! bravo, les Iraniens sont intellectuels...

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  • L’Espéranto et les Français 6 juillet 16:24, par Jaber

    En lisant cet article, je compte de plus en plus sur le côté scientifique des Iraniens ; grâce à ce que j’ai lu sur cette page, je pense que l’auteur est plus informé sur le sujet que les Français ; et il y a bcp d’autres choses intéressantes sur le site ; merci à vous tous

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