N° 20, juillet 2007

Ahmad-Rezâ Ahmadi
Du thé chaud le soir du vendredi


Rouhollah Hosseini


Appelez-moi par mon prénom

Ahmad-Rézâ !

Au soleil mes yeux brillent tellement

Que j’oublie un instant

La vieillesse et la maladie

Les pins de mon voisinage

Ont séché par manque d’eau

Réveillez-moi s’il vous plaît !

Pour les arroser

Et donner du grain aux vieux pigeons

Assis sur les branches vieilles

Du pin de chez moi !

Ahmad-Rézâ Ahmadi

A l’âge de 66 ans, Ahmad-Rézâ Ahmadi représente encore la génération des poètes ayant contribué, il y a presque quarante ans, à enrichir la poésie d’une dimension prosaïque. Sa poésie bénéficie en effet de certaines caractéristiques de la prose : simultanément narrative et descriptive, elle rend compte des divers aspects de la vie quotidienne, surmontée d’un léger voile de poésie. Le poète cherche en effet ses mots dans les dédales de la vie de tous les jours, dans les bribes de nature de son environnement immédiat : la cerise, l’orange, une pomme rouge, un panier, du pain et du thé chaud, viennent ainsi colorer son langage. Ce dernier n’est pourtant ni simple ni simpliste, car l’auteur maîtrise l’art de susciter d’étranges images, des "créations pures de l’esprit" comme dirait Reverdy. Ce qui rend quelque peu ardu l’accès à son œuvre. Certains vers, par leur longueur, compliquent encore plus la lecture, en débordant parfois l’espace d’une page entière.

Cela fait maintenant quarante-cinq ans qu’Ahmadi participe sans interruption à l’enrichissement de notre patrimoine poétique. Il a déjà donné jour à de nombreux ouvrages, dont Les journaux de verre, Le bon moment des passions, Il était dix heures du matin et son dernier texte : Le thé refroidit sur la table le soir du vendredi. Il semble cependant redouter la vieillesse, d’où sa nostalgie pour les temps révolus :

Autrefois

Un morceau de pain

Calmait ma faim

Et je rentrais chez moi

Toujours souriant

J’aimais tant les bus pleins

Je n’attendais point

Qu’au soleil

L’on me cède sa place

Je n’attendais qu’une rose


C’est vrai

Je t’aime

Sous cette pluie

Et au bout de la rue

Je te voulais assise

Pour mon passage

Et pour te dire bonjour

Je voulais

Que sous la pluie tu souries

Pour toi

Je voudrais

Jeter à la mer

Les mots que je connais

Renaître

Revoir le monde

Et ne plus savoir la couleur du pin

Oublier mon nom

Regarder encore dans le miroir

Ignorer ma chemise

Ne plus répéter aujourd’hui

Les mots d’hier

Je voudrais

Pour toi

Arranger la maison

T’acheter une valise

Je voudrais

Que tu me demandes le sens du voyage

Pêcher dans la mer des mots frais

Les laver

Je voudrais mourir

Au point de devenir vivant


L’automne se dissipe sur les branches

J’ai besoin d’un couteau

Pour déchirer cette pomme d’automne

Et libérer le rêve qu’elle contient en dedans

De peur du couteau

L’oiseau partit

S’envolant

Je ne demandais pas à qui

Le bonheur fut imparti

Les passagers couraient

A tel point confus

Après un morceau de pain

Après un panier de fruits

Qu’ils évitaient de me répondre

L’automne se dissipe sur les branches

Les fruits en sont les pelotes colorées de laine

Dans nos vies

Il n’y a point de paradis

Nous avons seulement essayé

De garder chaud le thé en hiver

D’empêcher le ciel de noircir un peu plus

D’éviter aux enfants

A leur premier pas

De basculer des marches

Combien il fut blessé

Le rêve que j’ai fait !

Au bout d’une rue

On t’avait cognée contre un mur de ciment

Les klaxons de voitures

M’ont réveillé

Mais tu ne partageais plus

Nos nuits et nos jours

Le thé va refroidir

Permets-moi de le boire !


Inguérissable je suis

Inguérissable je suis

Les feuilles jaunissent

Les morts

Se dessinent d’abord

Sur les pages blanches

Refroidissent ensuite les corps

Qui s’en vont lentement dans la rue

Par la fenêtre

Heureux son souvenir !

A l’aéroport

Elle me regarda seulement

Puis

Au milieu des bagages

Et dans la foule

Elle se perdit

Nous sommes allés vers l’oubli du printemps

Tu n’étais pas là

Nous sommes allés vers l’oubli des tables pleines de pain

Tu n’étais pas là

Tous se noyaient

Dans les feuilles et l’automne

A dire vrai

Ils ne cherchaient que toi

A propos

Où étais-tu ?

Même au cimetière

Où nous nous rendîmes un vendredi

Aucune trace de toi

Je suis allé à l’aéroport

Par un jour de pluie

Aucune adresse non plus

Pour chercher en vain

Le jour de ta naissance

De ta mort

Nous avons acheté beaucoup de calendriers

Aux flots nous les avons donnés

Nous rentrâmes chez nous

Tu étais assise

Sur le seuil

Mais

Sans nous reconnaître

Tu ne fis qu’appeler trois fois

Ton nom

Les feuilles tombèrent alors des arbres

Je ne peux dire de ce jour

Qu’il fût triste

Un jour de la vie tout au plus

Comme les autres jours

Mais qui ne se répéterait plus.


La différence entre la nuit et le jour

Dans l’ennui et le vertige

Des lampadaires de la rue

Tu vins chez moi

Nous nous enfonçâmes

Dans le fond de la terre

Avec une graine de pomme

Et un morceau de pain

J’ignorais pour combien de temps

Nous allions rester là

La terre ne révéla à personne

Notre ennui ni notre amour

Quelquefois la terre

Partageait avec nous sa douleur

Notre vie passait hâtivement

Nous ignorions

La différence entre la nuit et le jour

Nous avions oublié

Les étoiles

L’enfance

La mort

De temps en temps nous sentions

La pomme que nous avions sur nous

Et dont l’odeur nous apprenait

Que nous étions encore jeunes

Parfois nous souhaitions

L’arrivée d’un train, d’un navire, d’un avion

Parfois nous nous appelions

L’humidité de la terre

Faisait un lierre

Autour de nos corps

De temps en temps une fleur

Jaillissait de nos bouches

Je répétais ton nom

Trois fois par jour

Pour arrêter les plantes

De sans cesse pousser

Dans un miroir

Avec un nénuphar croissant

Nous avons émergé de la terre

Nous avons vu sur la terre

Les enfants jouer

Il était dix heures du matin.

Souriant

Je demandais ton adresse

Tes voisins m’ont dit

Qu’il y avait des années

Tu étais partie pour la mer

Personne n’avait trouvé depuis

De tes nouvelles

Je m’approche de chez toi

Je t’appelle

Je frappe à la porte

Il pleut

Il pleut encore.


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