Très cher et très respecté Maître,

Tu connais mieux que quiconque, toi qui marias la plus mûre des plumes à la plus fine des écritures, la valeur d’une lettre. Impersonnelle, elle reste un bon liant, une alternative de mots dits, un échange de paroles données. Je dis : saine sueur et force mots choisis en sont les deux mamelles, pour peu qu’elle veuille cibler l’ennemi ou s’adresser à l’ami. Je dis encore des deux mamelles : la première, je la garde au chaud pour mes vieux jours et mes pamphlets brûlants ; la seconde nourrit mon insatiable appétit de partage, et les missives que j’aime offrir à mon Ami.

"Le temps passa sur les mémoires, on oublia l’événement…", tous les événements, hormis les guerres fratricides, et la naissance de l’enfant. L’orbe du temps est une droite, cyclique en apparence, en vérité rectiligne, tendu vers l’avenir. Jadis est un vain mot, un bien maigre retour, une faible compensation pour tant de peine endurée. "Et que restera-t-il de ces souffles en allés ?". De quoi nourrir nos souvenirs, la profondeur de nos rides, et le blanc de nos cheveux. Comme c’est triste. Pourtant, s’il ne devait rester qu’une seule exhalaison, parmi ces souffles chers, c’est le tien, le plus épique, que j’élirais sans hésiter. Tu connais bien la vie qui passe, ô toi qui ne vis plus ; celle des hommes de jadis (encore jadis) pour qui tu composas ; le quotidien des humbles, des rois et des régents ; le râle des héros qui s’entredéchirèrent quelque part dans ta tête, qui tous évoluèrent à l’arrière de ton front avant de s’établir à jamais hors de toi. Je dis : Ferdowsi naquit et vécut. Quand le Temps vint à sa rencontre pour l’emporter, il aperçut le grand Livre des Rois, et sa satisfaction secoua les milles dimensions. On porta la nouvelle aux quatre coins de l’infini, et ce, jusqu’au purgatoire des nantis de l’esprit, où Homère, Virgile, et peut être Hugo, en bons vieux démiurges, continuent leurs palabres. Quelle émotion chez ces messieurs ! Hugo seulement, jalousa quelque peu ton ouvrage fini (lui dont la fresque ne parvint pas à terme). Depuis, ton livre passionne. Ceux qui savent te lire savourent ton langage. Pour ce faire ils décryptent tes paroles savamment versifiées. Ton verbe honore notre alphabet, notre calligraphie, nos belles enluminures. Et que dire de tes récits !... Je ne sais si je dois, te concernant, parler de "mémoire". Je tente désespérément d’imaginer ton lieu de séjour parmi les ombres. J’ai beau t’interpeller comme on parle aux vivants. Comment savoir si nos paroles d’ici bas gardent quelque valeur pour vous autres les célestes d’en haut. Sais-tu seulement, sais-tu encore, "ce que parler veut dire", toi qui ne parle plus ? (Je préfère cependant miser sur la transcendance de ton esprit, avec l’espoir de me faire entendre)…

Tes récits disais-je. Le Livre des Rois déborde d’événements fameux. De ces événements qui fondent et font perdurer des civilisations. Ton ouvrage recouvre trois milles six cents années de légendes et de péripéties persanes. Le Roi Djamshid, Kâveh, Zahhâk, Fereydoon, Keykâvous, l’amitié et l’inimitié de la Perse et de Touran… dois-je continuer à égrener les noms de ces figures familières de ton Panthéon, pour faire vibrer les cordes de ta mémoire subtile ? Veux-tu, ami, que je te compte leur histoire ? Plaira-t-il à ton silence d’entendre narrer, avec le recul du temps, quelques unes des aventures du Shâhnâmeh ?... une seule alors, veux-tu ?..."le silence est la vertu des consentants", alors permets-moi de te raconter le seul récit de la mort de mon homonyme, Esfandiar le vaillant.

Esfandiar, fils de Gochtâsp et de Katâyoun, rencontra la mort pour la première et la dernière fois, quand les deux pointes d’une unique flèche vinrent crever son regard. Son destin fut scellé dès sa naissance, pendant le rituel d’ablution baptismal. Sa mère venait juste de plonger son corps déjà robuste dans la rivière sacrée, quand il serra fort ses paupières. Il fut porté à l’eau comme un métal précieux qu’on entre dans la forge. Les eaux forcirent son futur corps d’airain, mais ses yeux se fermèrent sur la bénédiction. Puissant il deviendrait, avec des yeux d’argile, comme les miens. Ainsi en décida ta plume, ô maître, qui fit d’Esfandiar, un invincible, un namirâ, un rouhintan en sursis. Il était destiné à succéder à son indigne père Gochtâsp à la tête du royaume de Perse. Ce dernier, porte drapeau de l’ancienne religion Behi, voyait d’un mauvais œil le succès grandissant de sa progéniture auprès de ses sujets. Grandeur et ignominie allant souvent de paire, le roi décida de contrer la prétention légitime de son fils au trône. Il lui fallait à cet effet, trouver une occasion propice. Celle-ci lui fut fournie par la rébellion de Zâl, gouverneur de la région du Sistân. Réfractaire à la religion Behi, Zâl refusait fermement l’autorité de Goshtâsp. Il revenait à Esfandiar d’aller croiser le fer avec les révoltés de Zâbol. Tu le sais ô Maître, la guerre, le feu, et le sang sont des ingrédients nécessaires, les incontournables garants de l’efficace d’un canevas épique. En revanche, ton récit ouvre également une voie royale à l’incursion du tragique. C’est à Rostam, fils de Zâl, qu’incomba la lourde tâche de faire face à Esfandiar… Ô Ferdowsi, j’ai senti frémir ton échine par-delà l’abîme du temps, à la seule évocation du souvenir de cette sublime confrontation. Rostam est l’autre imposante figure de cette triste épopée. Les deux hommes se connaissent et se portent un respect mutuel. Le dilemme est déchirant : désister ou faire face à l’ami. Zâl, le père de Rostam connaît (pour avoir interrogé le légendaire Simorgh) le talon d’Achille du prince de Perse. Et c’est fort de cet atout, et la mort dans l’âme, que Rostam ira à la rencontre de son adversaire…

Je te fais grâce de la suite Maître. Je devine que les images se bousculent dans ta tête. Le sang coula abondement du côté de Rostam. L’invulnérable corps d’Esfandiar barrait la route à la Faucheuse. Ce fut alors que le guerrier du Sistân arma son arc. Au terme d’un duel de géant, à jamais inscrit dans les plis de l’éternité, le bois de tamaris de la flèche de Rostam eut raison du fils de Gochtasp…

Moi aussi je frissonne, Maître, par l’évocation de cette scène. Et quel privilège de te la rapporter. Merci pour ta patience. D’autant plus que j’ai encore à te dire…

Comme je l’ai dit au début de ma lettre, je me nomme Esfandiar. Oh tu sais, je ne ressemble en rien au Prince de ton livre. Mais j’aime malgré tout ce nom qui te revient, et me relie à ta personne. Il y a pourtant une chose qu’il me tient à cœur de t’écrire… enfant, mon père me raconta le récit d’Esfandiar, mon récit, celui qu’évoquerait à jamais l’alphabet de mon nom. Je garde encore le souvenir d’une douleur diffuse, quelque part entre l’arrière de mon crâne et de mes deux yeux. Je crois qu’aujourd’hui encore, quelque chose m’est restée du geste définitif de Rostam. Tu n’as pas connu Freud, bien t’en fasse. Il fut grand lui aussi, mais sans être poète. Sa perspicacité leva le voile sur nos angoisses. Peut-être aurait-il mieux valu qu’il se taise. Son silence m’aurait permis d’éviter, ignorance oblige, de te faire des remontrances après mille et quelques années. Car au vrai, je garde encore en mémoire, la marque douloureuse du trépas de mon homonyme. L’enfance est comme un marbre mou qui conditionne l’avenir. En moi, le trajet de la flèche a laissé son sillon, et sa brûlure inaltérable… ceci n’est qu’un détail. Pour le reste, nous te remercions tous.

Adieu Maître, et à jamais…


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