N° 20, juillet 2007

La calligraphie persane
A travers l’entretien avec M. Heidari, éminent maître calligraphe à l’Association des calligraphes d’Iran


Samira Fakhâriyân


Mohammad Heidari est né en 1959 à Abarkooh. Il s’intéresse à la calligraphie dès le primaire et participe aux activités artistiques de l’école. Mais c’est en 1977 qu’il commence méthodiquement à travailler sa calligraphie en s’inscrivant aux cours de l’association des calligraphes de l’Iran. Il profite à l’époque des cours du défunt maître Seyyed Hossein Mirkhâni. Après le décès de ce dernier, il continue l’apprentissage du style Nasta’liq avec le maître Keykhosrow Khoroosh. Il débute l’apprentissage du style shekasteh en 1979 auprès du grand maître Kaboli.

En 1981, il obtient le certificat du cycle supérieur et devient maître de calligraphie à l’Association des Calligraphes. L’intérêt qu’il éprouve pour le style shekasteh le pousse à le choisir comme spécialité et tout en enseignant ce style, il bénéficie des cours du maître Kaboli. A cette époque, il enseigne également la calligraphie à l’Université Azâd, à l’Université Al-Zahrâ et au Centre d’Enseignement Supérieur des fonctionnaires de l’Education nationale. En 2005, il enseigne également la calligraphie à la Faculté des Arts de Kaboul.

Mohammad HEIDARI

Il est depuis vingt-trois ans membre du jury du cycle supérieur du style shekasteh et participe régulièrement aux réunions de l’Association. Il est également membre du comité de l’évaluation artistique de l’Association ainsi que du comité spécial du conseil de l’évaluation des artistes du pays.

Les œuvres de Maître Heidari, internationalement connues, ont été maintes fois exposées en Iran et à l’étranger.

Il a également publié quelques ouvrages de calligraphies parmi lesquels, on peut citer Les Envoyés du soleil, L’Ordre de l’Emir à Malek Ashtar, La Mère, Sâqar et Sâmân, La Flamme orientale, De la Roselière,…

"La calligraphie persane est un art ancien à la chronique mouvementée et aux racines profondément enfouies dans l’Histoire. De la naissance de l’écriture coufique à la calligraphie "moderne", l’évolution des différentes formes d’écriture offrent un intérêt esthétique et historique inépuisable.

Le style Nasta’liq, par Mohammad Heidari

La calligraphie "moderne" commence au Xème siècle avec Ibn Moghleh Beyzavi Shirâzi et sa classification en six branches des différents styles de la calligraphie coufique. Les six styles qu’il a extrait de la calligraphie coufique sont nommés les six calames [1] : le naskh [2], le tholth [3], le roq’a [4], le rehyân [5], le muhaqqaq et le tawqî’. Parmi ces styles, c’est le naskh qui est depuis toujours le plus couramment utilisé, en particulier dans la transcription du Coran. De plus, malgré le développement des six nouveaux styles, le coufique était toujours en vigueur jusqu’au XIème siècle. Au XIème siècle, Hassan ibn Hossein ibn Ali Fârsi Kâteb extrait du naskh un nouveau style nommé ta’ilq [6], qui devient l’un des éléments constitutifs du beau style nasta’liq. Au milieu du XVème siècle, un style pittoresque intitulé nasta’liq, considéré comme le joyau de la calligraphie persane, naît de la combinaison des règles du style naskh et du style ta’liq. Mir Ali Tabrizi est considéré comme le fondateur de ce style nasta’liq. Au début du XIème siècle, Mortezâ Gholi Khân Shâmlou invente un nouveau style, le shekasteh et tente, avec l’aide de son secrétaire Mohammad Shafi’ Hosseini surnommé Shafia’, de le codifier.

Le style Nasta’liq, par Mohammad Heidari

Tous ces styles se sont perfectionnés au fil du temps grâce aux grands maîtres de la calligraphie, des maîtres tels que Yaqoot Mosta’sami en style tholth, Mirzâ Ahmad Tabrizi en style naskh, Mir Emâd, Mir Ali Herâvi et Soltân Ali Mâshadi en style nasta’liq, Khâje Tâj Salmâni Esfahâni et Khâje Ekhtiâr Gonbâdi en style ta’liq et Derviche Abdol Majid Taleqâni et Ali Akbar Golestâneh en style shekasteh.

Les deux périodes les plus fécondes de la calligraphie sont l’époque safavide et l’époque qâdjâre, avec de nos jours, une renaissance indiscutable de cet art après plus d’un siècle de stagnation.

Le style ta’liq, par Mohammad Kâzem Esfahâni

C’est aujourd’hui autour des étudiants, eux-mêmes grands maîtres, formés à l’école des maîtres comme Kalhor et Emâd al-Ketâb de présenter leurs apprentis. Parmi ces nouveaux calligraphes, l’on peut citer entre autres les défunts Seyyed Hassan et Seyyed Hossein Mirkhâni, Ali-Akbar Kâveh, Ebrâhim Nouri, Javâd Sharifi etc. C’est grâce à l’enseignement de ces maîtres que les grands calligraphes contemporains purent former une nouvelle génération de jeunes artistes aux méthodes originales, ouverts à l’exploration de nouvelles voies dans leur art vieux comme le monde. On peut citer les noms de Qolâm-Hossein Amir Khâni, Abbâs Akhavein, Mohammad Salâhshour, Fath-’Ali Vasheghâni, et dans le style shekasteh, Yadollah Kaboli, qui ont tous joué un rôle considérable dans la préservation de l’existence des styles nasta’liq et shekasteh dans tous les domaines des arts plastiques, et l’éducation des nouvelles générations d’artistes.

Ghalame Golzâr (écriture ornée de fleurs)

Il faut préciser que tout au long de son histoire, la calligraphie a été le fruit des recherches et de l’effort des calligraphes iraniens, mais étant donné que cet art fut à l’origine développé pour honorer les versets du Coran qu’il fallait transcrire, la calligraphie est également considérée comme un art islamique et divin.

Le style Mohaqqaq, par Baysanghor Mirzâ

L’art de calligraphie est un art difficile, nécessitant un travail et de longs exercices laborieux. En outre, le purisme et l’ascétisme, - les instruments nécessaires à l’exercice de cet art sont simples et limités [7]- qui le caractérisent, en font un art moins recherché que les autres, un art que seuls les passionnés peuvent apprécier à sa juste valeur.

Le style Naskh et Reyhân, par Alâ-e-ddin Tabrizi

Aujourd’hui, cet art a su varier ses orientations et, sortant des conventions formelles où il paraissait s’être cantonné pendant un siècle, il est entré dans la modernité en acquérant une place de choix parmi les arts plastiques tout en gardant sa sincérité et sa valeur morale. Même aujourd’hui, les artistes calligraphes ne manquent pas de respecter certaines valeurs morales particulières qu’ils estiment nécessaires à l’exercice de la calligraphie ; les plus importantes de ces valeurs sont la sincérité, l’initiation et la purification. Quoiqu’il en soit, les évolutions dans ce domaine ont mené à la naissance d’une forme particulière de calligraphie, la peinture-calligraphie [8]. Cette forme n’est d’ailleurs pas authentiquement nouvelle, car elle existait autrefois en Iran sous le nom de l’écriture ornée de fleurs [9] ou écritures jointes [10]. Le dessin de la représentation graphique du nom de Dieu sous forme d’un oiseau [11] est l’une des formes les plus courantes de ce genre de calligraphie. Les monogrammes [12] dessinés pour les titres et les signatures sont également des formes de peinture-calligraphie.

Morghe besmelah (le dessin de la représentation du nom de Dieu sous forme d’un oiseau), par Mohammad Ali Khiyâradji Ghazvini.

De nos jours, elle apparaît cependant sous une forme nouvelle et originale. On peut mentionner dans ce domaine des artistes tels que le défunt Rezâ Mâfi, Seyyed Mohammad Ahsâ’i, Jalil Rassouli, etc.

Naghâshi-Khat (la peinture -calligraphie), par Djalil Rasouli

Ces évolutions et l’expérimentation de nouvelles voies permettent la diffusion de plus en plus importante des œuvres calligraphiques à l’étranger. Ainsi, chaque année, des centaines d’expositions sont organisées aux quatre coins du monde, de l’Europe et de l’Amérique aux pays arabes du Golfe Persique.

Le succès de la calligraphie persane est si important qu’aujourd’hui, en plus de l’apprentissage des styles naskh et sols, beaucoup de calligraphes arabes et turcs apprennent également le style nasta’liq, qui est en pleine expansion notamment dans les pays arabes.

Le style Nasta’liq, par Gholâm-Hossein Amîrkhânî

La calligraphie est en Iran un art national dont on peut remarquer la présence dans la plupart des autres arts : architecture, miniature, émaillage, gravure, ciselure et même tissage. C’est surtout par la voie de ces divers arts que la calligraphie est devenue courante de manière à être utilisée en toute occasion et par toutes les classes sociales.

Bien que l’art de la calligraphie soit inséparable de la poésie et de la littérature, il est techniquement comparable aux arts tels que la musique, la peinture, l’architecture et même la géométrie et les mathématiques, c’est pourquoi il peut leur être adapté.

Le style Nasta’liq, par Mohammad Heidari

Enfin, le refus de la répétition et la création continuelle de nouveaux motifs peut jouer un rôle essentiel dans le dynamisme et la continuité de ce bel art. Si on accepte que l’art soit créé pour les gens, on doit également accepter que chaque époque et chaque génération ait ses propres besoins et sa façon de regarder et que le regard de l’homme d’aujourd’hui envers les vérités qui l’entourent soit différent du regard de l’homme d’autrefois. D’autre part, l’artiste d’aujourd’hui a une mission : celle de présenter un art qui satisfait et enrichit le regard de ses contemporains. Donc, tout en respectant les maîtres et les prédécesseurs et en protégeant leur art, l’artiste calligraphe doit acquérir un nouveau savoir lui permettant d’offrir un regard artistique différent à la société actuelle."

La Revue de Téhéran remercie M. Heidari de nous avoir accordé cet entretien.

Notes

[1Aghlâme seteh ou ghalamhâye sheshgâneh.

[2Style de l’écriture arabe aux formes simples et droites, créé au IXe siècle, une des bases du nasta’liq, et base des caractères typographiques courants. En arabe naskhî signifie style "de copie".

[3Style de l’écriture arabe stable et ample, utilisé notamment pour décorer des monuments, pour les titres etc. En arabe, thuluth.

[4Style d’écriture arabe dense, arrondi, créé au XIe siècle. Combiné avec le tawqi’, simplifié, il sert de base à l’écriture manuelle courante.

[5Style d’écriture arabe aux formes architecturales, longues hampes, signes diacritiques fins, créé au IXe siècle et aujourd’hui abandonné.

[6On peut trouver les explications concernant les styles ta’liq, nasta’liq et shekasteh (nasta’liq cassé) dans le numéro un de la Revue de Téhéran.

[7Les outils nécessaires à la calligraphie se limitent généralement à un calame, du papier et de l’encre.

[8Naghâshi-khat : une combinaison de la calligraphie et de la peinture iraniennes.

[9Ghalame golzar : composition calligraphique ; on trace d’abord les lettres puis on les colorie pour ensuite les orner de fleurs, de feuilles et de différents motifs.

[10Ghalame toamâneh : style de calligraphie ; les mots sont dessinés en deux directions inverses de manière à ce que les traces à la fois communes et parallèles forment des motifs différents comme des fleurs, des plantes et des animaux.

[11Morghe besmelah

[12Toghrâ nevisi


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