N° 19, juin 2007

Houshang Ebtehâj


De la douleur et de l’amour

Rouhollah Hosseini


Tu écoutes le récit de mon cœur ce soir
Tu oublieras demain et moi et mon histoire…

Houshang Ebtehâj

Cœurs brisés, gonflés de chants de larmes, de solitudes et de passions amoureuses, nous prenons le large dans l’espoir d’atteindre la côte pacifique : nous rompons des lances contre le vent, contre la tempête, nous avançons et avançons fredonnant nos chants à l’unisson ; avec les oiseaux de mer, nous nous envolons ; au soleil, sous la pluie et au clair de lune. Dans le royaume de l’amour nous sommes, au pays du "ghazal". Ainsi commence notre voyage vers la contrée lyrique de Houshang Ebtehâj (M. Sâyeh, né en 1927). Très jeune, celui-ci se fit le fidèle compagnon du papillon et de la bougie, pour crier un amour fou et désespéré. Il ne tarde néanmoins pas à prendre part à la fièvre politique de son époque : les farouches événements du mois d’août 1332 (de l’hégire). Inlassablement, il opposera son verbe à l’oppression ; il prendra position en faveur de ceux parmi ses camarades qui connurent la geôle. Voilà qui explique pour beaucoup la noirceur de la majeure partie de ses textes. Lyrisme et politique obligent, les paroles douloureuses du poète, des larmes, se transfigurent alors en sang versé ; la rigueur de la bien-aimée conduit à la révolte contre la tyrannie, et le poète engage sa plume dans son combat pour la liberté :

Quand la langue craignait les lèvres

Quand la plume redoutait la feuille

Et que même la mémoire se troublait

De peur de parler en plein sommeil

Nous gravions ton nom

Dans nos cœurs

Comme un dessin sur le rubis.


Le baiser

- " Le chant le plus doux ? " Lui demandai-je

De ses yeux endoloris elle me fixa

Ses larmes tombèrent goutte à goutte

Sa longue chevelure se mit à frémir

Et pleine de douleur, elle fredonna :

- " Le gémissement des chaînes à mes mains ! "

- " Et quand elles se libèrent… " Dis-je

Elle révéla un sourire amer

- " Quel bel espoir, dit-elle, mais hélas !

Mon triste sort ne le permettra pas

Ce bateau d’or du soleil

Est brisé par les rochers de la côte ouest… "

Je tremblai d’une douleur amère

Pleurant avec elle au fond de mon cœur

- " Regarde ! Criai-je, sur cette aveugle mer

L’œil de tout astre comme un phare

Peut diriger les bateaux "

- " L’œil de tout astre, répondit-elle en levant les yeux au ciel,

Serait un phare pour bateaux

Cependant

Cette nuit est une profonde mer

Hélas ! Que de passagers nocturnes

Emportés en sommeil par la magie du soir ! "

- " Le phare de la lune, dis-je alors,

Fait bien part du réveil… "

- " Mais dans une si sourde nuit

Pas un seul chant ne s’entend… " Dit-elle

- " Mon cœur bat cependant, criai-je

Ecoute ! C’est le son des pas d’un ami ! "

- " Hélas ! dit-elle, dans ce piège de la mort

On entraîne encore un gibier

Le son des pas est de lui !… "

Des pleurs déferlèrent en moi

- " Et le plus beau sourire ? "

Lui demandai-je en plein milieu des larmes

Une flamme éclot dans ses yeux noirs

Le sang lui monta aux joues

-" Le sourire, dit-elle, que l’amour noble

Met sur les lèvres des hommes

Au moment de rendre l’âme. "

Je me levai alors

Et lui donnai un baiser.


Pleurer

Sous les arbres, les ombres pleurent au soleil vert couchant

Les branches attendent le sort du nuage

Et le ciel est comme moi brumeux et endolori

Le vent apporte l’odeur de la terre humide

Les herbes au passage de la nuit sont tristes

Ah ! Sur quels champs pleut-il ?

Brûle le jardin dans l’espoir de la pluie

Tel mon cœur désirant fondre en larmes…


Le corail

Sous les eaux

Se trouve une pierre

Dans le creux noir de la mer bleue

Assise en solitaire

Au fond de cette épouvantable tombe

Avec son silence

Elle est oubliée au fond de cette tanière noire

Le soleil de midi ne l’a jamais chauffée

Le clair de lune sur elle n’a jamais rayonné

Que de nuits

Elle a gémi

Et personne n’est venu

Pour la secourir

Que de nuits

Elle pleura à chaudes larmes

Vainement

Au creux de ce bleu

Sous les eaux

Se trouve une pierre, une pierre brisée

Pourtant elle est vivante

Elle palpite gardant espoir

Dans la poitrine d’un amant elle eut été un cœur

Chauffée a l’ombre du soleil elle eut été une fleur


Le petit matin

O petit matin

O espoir du cri

L’on vient de couper

Ce soir

Sur le seuil

De ton arrivée

La tête

Au coq


Le soleil couchant

Un vieil arbre

Brisé, desséché, perdu, solitaire

Est assis dans le silence effrayant des champs

Le regard au loin

Déprimé sous le triste soleil couchant

Un corbeau accablé

Etait endolori

Retournant à son nid

Sur ces branches desséchées

S’éteignit

La lueur des derniers sourires

Du soleil


Le septième astre de ce matin noir

Hélas !

Qu’elle était belle cette fleur

Qui s’écroula au sol !

Comme il fut beau ce printemps

Fané

Comme il fut généreux ce cœur

Emporté par le vent

Comme il fut lumineux ce feu

Maintenant éteint

Chaque nuit

Cette accablante angoisse

M’enlevait le sommeil des yeux

Chaque petit matin

Je sursautais inquiet

Pensant à l’imminence d’une nouvelle…

Dans cet effroi et cet espoir

Se trouvait de mon espoir le destin

Ah !

Ô source douce de la vie

Ô mon cher espoir

Bien que cent fois

Tu m’aies brisé le cœur

Jamais

Je n’ai rompu le lien

Avec tes lèvres lisses

En sang, le dernier matin

Monta sur la pointe du poignard du joug

Six astres tombèrent par terre

Six braves hommes moururent

Six voix s’éteignirent

Au ciel s’éleva

Le cri en sang

De mon cœur brisé

Et de cri

Je m’emplis

Le septième astre

De ce matin noir

Fut mon cœur

Qui s’écroula au sol.


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