N° 25, décembre 2007

Simine Dâneshvar
La première dame de la littérature persane moderne


Ghâssem Taghvâyipour


Née à Chiraz en 1921 d’un père médecin et d’une mère peintre, Simine Dâneshvar a passé une enfance gaie et heureuse, glanant ses lectures dans la riche bibliothèque de son père ou au travers des récits et des chansons folkloriques de sa grand-mère.

Son apprentissage précoce de la langue anglaise, des études primaires et secondaires dans les écoles des missionnaires anglais ainsi que ses nombreuses lectures personnelles lui permirent d’acquérir une connaissance approfondie de la littérature anglo-saxonne.

Au lycée, la qualité de ses rédactions est déjà remarquée et plus tard, elle est envoyée en compagnie de ses frères et sœurs aînés à Téhéran pour y faire des études supérieures. Inscrite à l’Université de Téhéran en lettres persanes, S. Dâneshvar poursuit ses études jusqu’au doctorat et soutient en 1949 sa thèse intitulée La poétique de la beauté dans la littérature persane jusqu’au septième siècle sous la direction de deux des grands chercheurs universitaires iraniens de l’époque, le Dr. Fâtemeh Sayyâh et le Dr. Forouzânfar.

Elle débute en même temps une carrière de journaliste qu’elle poursuit avec plus de persévérance après la mort de son père en animant des émissions à la radio et en écrivant des articles pour la presse littéraire. Sa rencontre avec Jalâl-e Al-e Ahmad et son entrée dans la vie simple et modeste de l’un des plus grands écrivains de notre époque marqua profondément toute la vie de Dâneshvar. Cette union qui dura vingt-deux années ne donna pas d’enfants, pourtant, elle offrit à la littérature persane un écrivain unique en son genre.

Ce fut Jalâl qui veilla au sens, à la direction et à la structure des écrits de sa femme, faisant un magnifique travail de lecteur et de correcteur. On pourrait même dire que sans l’aide précieuse d’Al-e Ahmad, Simine Dâneshvar n’aurait pas pu écrire l’un des romans clés de la littérature persane, à savoir Souvashoun.

Cette remarque, bien que simpliste, est pourtant vraie dans la mesure où la différence qui existe entre son premier recueil de nouvelles Atash-e khâmoush (Le feu silencieux) qu’elle écrivit dans sa jeunesse, en 1948, et la virtuosité et le mûrissement de son style dans Souvashoun, est tout à fait visible. Pourtant, dans sa carrière d’écrivain, S. Dâneshvar essaie de ne pas marcher derrière son mari et refuse de l’imiter : " En général, je ne lui permettais pas de changer mes écrits. ہ l’époque, on l’imitait tellement que je ne voulais absolument pas être son imitateur."

Aujourd’hui, on peut affirmer avec le recul que ce vœu de Dâneshvar a été réalisé. En prenant ses distances avec le style de son mari, elle a pu sortir de l’ombre de ce dernier et inventer une écriture romanesque originale et personnelle. Auteur et critique social, Dâneshvar a édité sa deuxième collection de nouvelles, Shahri tchon Behesht (Une ville comme un paradis), en 1961. Dans ce recueil, la prose de Dâneshvar a considérablement mûri, se rapprochant de la langue du peuple et elle y développe une structure de phrase courte, claire et concise.

La publication de Souvashoun en 1968 fut un coup de foudre et lui offrit toute la célébrité qu’un écrivain souhaite. Cette œuvre, qui possède en effet une structure très solide, explore les nouvelles techniques narratives et comporte des monologues intérieurs intéressants, un choix délibéré de noms propres à connotation mythique et religieuse (Youssef, symbole de l’innocence, Khosrô, celui de sauveur de l’Iran) et un sujet tangible (la résistance devant les envahisseurs étrangers). Tous ces éléments vus et analysés par Zari, le personnage principal du récit, font de cet ouvrage un exemple parfait de la littérature romanesque contemporaine de l’Iran.

L’histoire de Souvashoun se passe à Chiraz, dans les années quarante, lors de la Seconde Guerre mondiale. Malgré l’impartialité officielle du pays, les forces Alliées ont occupé l’Iran : au sud les Anglais et au nord les Russes. Ayant acheté toute la nourriture du marché, ces deux armées ont causé une pénurie très dure dans l’ensemble du pays. Dans ces conditions, un seigneur de la région de Fars décide avec quelques amis de ne pas vendre sa récolte aux étrangers et de la réserver à la population locale. Cette décision courageuse ne manque pas de recevoir une réponse des occupants. Youssef, le seigneur, est tué dans de mystérieuses circonstances et ses obsèques deviennent alors l’occasion pour ses amis et les habitants de louer son innocence et son courage devant les puissants. Cela dit, ils sont contrés par les conservateurs qui veulent un enterrement silencieux et sans cérémonie. Sous leur menace, Youssef est enterré de nuit.

Dans cet ouvrage, l’intrigue se noue autour du personnage de Zari, la femme de Youssef, qui symbolise l’iranienne typique, inquiète de l’avenir du conflit mondial et des idées anticolonialistes que son mari défend. Tout au long du récit, cette femme, sentant approcher la fin tragique de son couple, cherche à protéger son foyer. Mais après la mort de Youssef, elle élève leur enfant, Khosrô, pour qu’il poursuive le chemin de son père. La référence à la mythologie persane et au rôle libérateur de Key Khosrô est ici tout à fait visible.

Outre son travail à l’université, S. Dâneshvar est l’auteur de nombreuses nouvelles dont les plus récentes, publiées d’abord dans des magazines littéraires, ont été rassemblées dans un recueil, Bé ki salâm konam ? (Qui dois-je saluer ?) en 2001. Le choix des sujets et des personnages de ce recueil témoignent de la profonde connaissance de Dâneshvar de la société actuelle au travers de sa capture de la mentalité, des idéaux, des aspirations, des modes de vie, de la parole et des expressions populaires des diverses couches sociales de l’Iran.

De façon générale, les écrits de Dâneshvar reflètent davantage la réalité que l’imagination. Ils contiennent des thèmes tels que le vol, l’adultère, le mariage, l’accouchement, la situation des femmes, la mort, la trahison, le mercantilisme, l’analphabétisme, l’ignorance, la pauvreté et la solitude. Les questions qu’elle traite sont les problèmes sociaux des années 60 et des années 70, qui demeurent d’actualité pour la grande majorité.

En 1981, S. Dâneshvar publia une monographie très remarquée sur son époux, Ghoroub-e Jalâl (La Fin de Jalâl). Cet écrivain réside actuellement à Téhéran et a récemment publié un nouveau roman, Jazireh-ye Sargardâni (L’île de l’errance)


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