N° 25, décembre 2007

Les prix littéraires, agitateurs du Quartier de Saint-Germain des Prés


Elodie Bernard


Au cours du mois de novembre, le Quartier de Saint-Germain des Prés à Paris s’agite lors des remises des prix littéraires français. Prix Goncourt et prix Renaudot, prix Médicis et Prix Femina, prix Interallié. Les distinctions ne manquent pas à l’automne. Cette année, les prix Goncourt et Renaudot ont été décernés en premier, le lundi 5 novembre. Les lauréats du Femina et du Médicis n’ont été connus qu’une semaine plus tard, le 12. Et le lendemain, le 13, a été remis l’Interallié.

Edmond de Goncourt
Michèle Lesbre

Le Goncourt est la récompense la plus prestigieuse et par conséquent la plus attendue. Ce prix a été créé par Edmond de Goncourt en 1896 afin de récompenser des écrivains de langue française dont la nationalité n’est pas forcément française. Edmond de Goncourt fut lui-même un écrivain français (1822-1896) dont les œuvres appartiennent au courant du naturalisme. La Société littéraire des Goncourt fut officiellement fondée en 1902 et le premier prix décerné le 21 décembre 1903. Le prix Goncourt, créé pour récompenser chaque année " Le meilleur ouvrage d’imagination en prose paru dans l’année ", est attribué presque exclusivement à un roman. Les dix membres de l’Académie Goncourt se réunissent chaque premier mardi du mois dans leur salon, au premier étage du restaurant Drouant, place Gaillon, dans le deuxième arrondissement de Paris.

Philippe Claudel
Olivier Adam

C’est au cours de la foire du livre de Brive-la-Gaillarde, petite ville du département français de la Corrèze, qu’a été annoncée, vendredi 26 octobre, la troisième sélection du Goncourt, dernière grande ligne droite avant l’annonce finale du résultat qui cette fois émanera du restaurant Drouant. Ainsi pouvant être cités parmi cette dernière sélection de 2007 : Olivier Adam pour son livre A l’Abri de Rien (éd. de L’Olivier), Philippe Claudel pour Le Rapport de Brodeck (Stock), Michèle Lesbre avec Le Canapé Rouge (éd. Sabine Wespieser), Clara Dupont-Monod avec La Passion selon Juette (Grasset), et enfin le grand gagnant de cette année, Gilles Leroy avec son livre Alabama Song publié chez Mercure de France. Alabama Song est le récit à la première personne du destin tragique de Zelda Fitzgerald, l’épouse de l’écrivain américain Francis Scott Fitzgerald. Cet ancien journaliste de 48 ans n’en est pas à son premier roman. Depuis son premier roman Habibi publié en 1987, il en a écrit une dizaine d’autres, romans et divers écrits.

Gilles Leroy
Christophe Donner

Le prix Renaudot est attribué cette année à Daniel Pennac pour Chagrin d’Ecole chez Gallimard ; un auteur qui ne figurait pourtant pas parmi les oeuvres sélectionnées. Etaient alors en lice Un roi sans lendemain (Grasset) de Christophe Donner, Le privilège des rêveurs (Albin Michel) de Stéphanie Janicot, Sept pierres pour la femme adultère (Mercure de France) de Vénus Khoury-Ghata et Birmane (Plon) de Christophe Ono-dit-Biot.

Le prix Femina 2007 est revenu, dès le premier tour, à Eric Fottorino pour Baisers de cinéma, aux éditions Gallimard. Entré en 1986 au quotidien Le Monde, Eric Fottorino, 47 ans, en est actuellement le directeur de la rédaction.

Daniel Pennac
Christophe Ono-dit-Biot

Son premier roman, Caresse de rouge, paraît en 2004, et Korsakov, un roman sur la quête du père, obtient le Prix des libraires en 2005. Baisers de cinéma raconte comment un homme cherche désespérément sa mère dans les cinémas du Quartier latin. Gilles, personnage principal du roman, a appris par son père qu’il était le fils d’une actrice célèbre. " Peu avant sa mort, il me confia que je devais mon existence à un baiser de cinéma", raconte-t-il.

Le prix Médicis 2007 du roman a été attribué à Jean Hatzfeld pour La stratégie des antilopes (Seuil). Jean Hatzfeld, 58 ans, a couvert de nombreux conflits pour le quotidien Libération, dont celui du Rwanda.

Vénus Khoury-Ghata
Jean Hatzfeld

Dans son livre, il raconte la cohabitation depuis 2003 entre les victimes du génocide rwandais et leurs ex-bourreaux. Hatzfeld s’est rendu " dix, vingt fois " à Nyamata, au sud de Kigali, où environ 50 000 Tutsis ont été massacrés par les milices hutues. Ce livre se place dans la continuité de deux précédents, Dans le nu de la Vie (Prix France Culture, 2000) et Une Saison de Machettes (Prix Femina Essai, 2003). Il y décrit le génocide d’une part selon le point de vue des rescapés Tutsis de la région du Bugesera, et d’autre part selon les bourreaux Hutus. Jean Hatzfeld publie ces deux livres après avoir recueilli le témoignage de ces victimes et, quelques années plus tard, et ce après maintes hésitations, après avoir rencontré un groupe de Hutus ayant participé au génocide, alors qu’ils purgeaient leur peine en prison.

Houellebecq
Eric Fottorino

Ces prix littéraires, et davantage le Goncourt, font chaque année l’objet d’une course entre les différentes maisons d’édition parisiennes. " Le Goncourt change la vie d’un écrivain en lui apportant succès, notoriété et fortune le plus souvent ", constate Manuel Carcassonne, directeur littéraire chez Grasset. " Aucun autre prix n’a un tel prestige en France. " Un Goncourt moyen se vend rarement à moins de 200 000 exemplaires, certains pouvant atteindre des records, comme Les Bienveillantes, de Jonathan Littell, en 2006 chez Gallimard (480 000 exemplaires, selon l’institut IPSOS, et 680 000 exemplaires, selon Gallimard). Cette récompense procure "un peu de temps pour la maison", affirme l’éditeur Jean-Marc Roberts, chez Stock.

Stéphanie Janicot

Dans ces conditions, la tentation de faire basculer la partie dans un sens ou dans l’autre est évidemment très forte : de la part des écrivains tout d’abord, qui peuvent circuler entre les maisons ; du côté des éditeurs, où des arrangements avec les jurés peuvent avoir lieu. Les premières maisons en lice sont Gallimard et Grasset. Entrent également dans la danse, des maisons plus inattendues comme les Editions de Minuit ou encore Actes Sud, mais elles sont le plus souvent décriées comme des alibis à la véritable compétition entre les deux plus grandes. Le prix Interallié a même été surnommé par quelques agitateurs intellectuels le prix Intergrasset, en référence à l’important nombre de récompensés provenant de cette maison. Chaque année s’élève donc au moins un auteur pour appeler au scandale, à la manœuvre souterraine douteuse. Cet automne, ce fut au tour du lauréat malheureux Christophe Donner avec son livre Un Roi sans Lendemain de déchaîner la chronique à ce sujet.

Si la stratégie promotionnelle des éditeurs demeure certes bien peaufinée des mois à l’avance suivant les règles d’un marketing offensif (critiques choisies, plan commercial soigné), les manœuvres les plus flagrantes ne sont pas toujours les plus payantes, comme le montre l’affaire Houellebecq en 2005 autour de son livre Possibilité d’une île. Ce système, longtemps décrié, a sur le fond beaucoup évolué, explique Olivier Nora, le PDG de Grasset. Il a lui-même théorisé l’évolution du système de la manière suivante : dans un premier temps, les prix étaient donnés à des auteurs connus publiés par un éditeur connu ; ils ont été ensuite attribués à des auteurs inconnus chez un éditeur connu ; enfin à des auteurs connus chez un éditeur peu connu. Reste le dernier cas de figure : des auteurs inconnus, publiés par un éditeur peu connu. Une voie qui n’a jamais été explorée à ce jour par les Goncourt.

Toutefois, dans le choix final, d’autres paramètres entrent en ligne de compte, comme par exemple le niveau des ventes des ouvrages en lice ou bien l’assiduité des écrivains au Goncourt des lycéens. Par ailleurs, depuis 2006, les jurés ont adopté un système de tirage au sort à chaque tour de scrutin qui détermine dans quel ordre voter, ce qui rend plus délicates les manœuvres arithmétiques.


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