N° 51, février 2010

Dix regards persans sur l’homme contemporain


Djamileh Zia


La Galerie Spéos [1], fondée par l’école de photo Spéos, expose à Paris depuis le 17 novembre 2009 les œuvres de dix photographes iraniens. Le succès de cette exposition, qui devait durer jusqu’au 18 décembre 2009, a été tel que la Galerie Spéos l’a prolongée jusqu’au 10 janvier 2010. J’ai eu un entretien à Téhéran avec trois des photographes de cette exposition : Mehrvâ Arvin, qui tient la Galerie Mehrvâ [2] à Téhéran et a collaboré de ce fait à l’organisation de l’exposition de Paris, Naghmeh Ghâssemlou et Jâvid Ramezâni.

Affiche de l’exposition Dix regards persans sur l’Homme contemporain
Naghmeh Ghâssemlou

Mehrvâ Arvin a fait des études en anthropologie et en sociologie aux Etats-Unis, où elle a vécu pendant vingt ans. Elle est revenue vivre en Iran il y a seize ans et a ouvert la Galerie Mehrva en 2006. « Tenir cette galerie est une démarche culturelle. J’ai eu envie de soutenir et de faire connaître les jeunes artistes iraniens dont j’apprécie le travail. Quelques uns de ces jeunes artistes que j’ai lancés et soutenus sont devenus célèbres depuis. Je tente surtout d’exposer des œuvres de qualité, qui me plaisent bien entendu ; et la galerie Mehrvâ a acquis auprès des visiteurs la réputation d’être un lieu avant tout culturel, même si vendre des œuvres est important tant pour les artistes que pour le maintien de la galerie », dit-elle. Mehrvâ Arvin s’intéresse à la photographie, prend elle-même des photos depuis son adolescence, et organise régulièrement des expositions de photos dans sa Galerie. Pour l’exposition de Paris, dont le thème était l’Homme contemporain, elle a envoyé une série de photos d’elle-même, sur lesquelles elle a ajouté des collages évoquant ce qui pouvait être important pour elle ou dans la société à cette période de sa vie. « Ces photos font suite à une exposition en trois volets que j’avais organisée en 2003 et que j’avais intitulée Derrière le voile. Le premier volet était une série de photos d’identité de femmes iraniennes - qui avaient postulé pour une profession - sous lesquelles j’avais ajouté des collages, pour représenter ce que ces femmes pouvaient penser ou faire dans leur vie. Le deuxième volet était une installation figurant trois femmes de trois générations différentes. Le troisième volet était six photos de moi-même, avec des collages différents de ceux que j’ai utilisés pour l’exposition de Paris. J’avais voulu avoir un regard sur la personnalité des gens ; j’ai utilisé le collage pour montrer leurs facettes multiples », explique-t-elle.

Jâvid Ramezâni

Naghmeh Ghâssemlou [3] a fait des études de cinéma et rêvait d’être cameraman, mais elle n’est pas entrée dans le milieu du cinéma professionnel iranien. « L’un de mes camarades de promotion à la faculté, Behnâm Monâdi-zâdeh, avait un atelier de photographie et faisait des photos de publicité. J’ai commencé à travailler dans son atelier. J’ai eu ensuite l’occasion, grâce à Behnâm, de travailler dans l’atelier Lorca, qui est un atelier de photos publicitaires très professionnel, et j’ai en parallèle pris des photos artistiques pour moi-même. Le hasard a finalement bien fait les choses, car je pense que la photo est la voie que j’aurais dû choisir dès le début ; maintenant je me rends compte que je ne peux pas travailler quand il y a beaucoup de monde autour de moi ; c’est pour cela que, même pour mes photos, je travaille seule, en atelier, au calme », dit-elle.

Mehrvâ Arvin

Ses photos exposées à Paris font partie de la collection Navvâb, du nom d’une avenue de Téhéran que la mairie a décidé d’élargir il y a quelques années. Les habitants ont été relogés ailleurs. Au fur et à mesure que l’on détruisait les maisons, Naghmeh Ghâssemlou photographiait le mur de la maison suivante, encore intacte, où restaient des traces de l’habitation adjacente qui n’existait plus ; des traces telles que les mosaïques du mur de la salle de bain, les papiers peints, etc. « En regardant ces traces, je pouvais me représenter l’espace dans lequel les anciens habitants avaient vécu. J’imaginais les goûts et le style de vie de ces gens. L’avenue Navvâb était suffisamment large pour que je puisse me mettre juste en face du mur et le photographier dans l’axe, sans perspective. Ensuite j’ai eu envie d’ajouter sur mes photos des silhouettes, pour introduire des habitants fictifs dans ces maisons. J’ai donc pris la photo d’une personne en atelier et j’ai fait des collages », explique-t-elle.

Photo : Naghmeh Ghâssemlou

Jâvid Ramezâni [4]a fait des études de conservation et de restauration d’objets anciens. Son activité principale est la restauration de tableaux de peintres iraniens modernes. Il a commencé à prendre des photos quand il était lycéen, et il enseigne actuellement la photographie dans une école supérieure rattachée au ministère de l’éducation nationale. « Ces temps-ci, je sélectionne des photos de portrait prises à la fin des années 1940 et au début des années 1950. Je les imprime sur une toile, et j’envoie la toile à une brodeuse qui vit dans un village éloigné, pour qu’elle brode à son goût quelque chose dessus. La fin des années 1940 et le début des années 1950 correspond à une période charnière dans la société iranienne : le mode de vie est encore traditionnel, les gens ont des goûts simples dans leur vie privée, mais ils veulent se donner des airs modernes quand ils sont en société ; quand ils posent pour des photos, ils s’habillent et se coiffent à la mode occidentale, mais leur visage et leur attitude révèlent leur simplicité intérieure. La juxtaposition de ces photos -qui sont représentatives en quelque sorte de la modernité en Iran- et de la broderie, qui est l’une des activités artistiques les plus traditionnelles du monde, est une façon de figurer ce qui se passe plus ou moins dans l’esprit de tous les Iraniens de notre époque : un amalgame de la tradition et la modernité. Pour l’exposition de Paris, j’ai envoyé deux photos de Forough Farrokhzâd [5], qui est une figure emblématique des années 50 en Iran », dit-il.

L’exposition à la Galerie Spéos : un succès

Photo : Naghmeh Ghâssemlou

« Ce qui s’est passé à Paris pendant que nous y étions, en novembre, a été très positif. Le fait que nos photos aient été exposées en même temps que les deux expositions principales consacrées à la photographie iranienne a permis aux visiteurs d’avoir une vue plus vaste de la photographie qui se pratique en Iran. Nous avons voulu exposer nos photos pendant Paris Photo pour montrer un courant différent de la photographie iranienne. Ceux qui visitaient la Galerie Spéos étaient d’ailleurs étonnés, car ils voyaient des œuvres qui sortaient du cadre du photojournalisme et de la photographie documentaire, et se rendaient compte qu’il y a actuellement en Iran des gens qui font de la photo artistique. Notre démarche a été un pas en avant pour mieux faire connaître la photo iranienne ; je suis contente que nous ayons pu faire cela », dit Mehrvâ Arvin. Les visiteurs de l’exposition de la Galerie Spéos étaient des connaisseurs : critiques d’art, photographes, enseignants et étudiants de l’Ecole Spéos. Leur démarche était surtout culturelle ; ils visitaient l’exposition non pas pour acheter des photos, mais pour rencontrer les photographes iraniens et échanger leurs points de vue avec eux. L’accueil a été tellement enthousiaste que la Galerie Spéos a décidé de prolonger l’exposition jusqu’au 10 janvier 2010.

Trois photographes en dehors des sentiers battus

Photos : Mehrvâ Arvin

« J’ai eu pendant mes études de cinéma un cours de critique photographique avec M. Dehghânpour ; c’est lui qui m’a appris comment regarder une photo et quoi y voir. Mais à part cela, j’ai acquis mes connaissances théoriques en photographie par des efforts et un travail personnels », dit Naghmeh Ghâssemlou.

Mehrvâ Arvin et Jâvid Ramezâni sont dans le même cas ; leur savoir sur la photographie n’est pas un savoir académique. Jâvid Ramezâni explique : « Au début des années 1980, quand je suis entré à l’université, il n’y avait pas de filière académique consacrée à la photographie. La première génération d’étudiants en photographie date d’il y a une vingtaine d’années. C’est cette première vague de photographes diplômés d’université qui a reçu la plupart des prix décernés dans les concours organisés en Iran, car les jurys étaient composés en général de leurs professeurs, et on comprend que ces derniers aient eu envie de lancer leurs élèves. Pendant ce temps, des photographes comme nous -qui n’étions pas issus de cette filière académique- restions en marge, d’autant plus que nous avions un regard esthétique, et que nous ne faisions pas de photo journalistique ou documentaire ».

La photo : une médiatrice qui permet de dialoguer avec soi-même et avec les autres

Photos : Mehrvâ Arvin

Pour Jâvid Ramezâni, la photo journalistique et documentaire appartient presque déjà au passé, ne serait-ce que parce qu’aujourd’hui, presque tout le monde prend ce genre de photos, même avec des téléphones portables. Selon lui, « de nos jours, tout le monde prend des photos, la plupart des gens ont un dossier dans leur ordinateur où ils archivent leurs photos personnelles, et tous ceux qui peuvent, organisent des expositions où ils montrent leurs photos aux autres. Cela montre que les gens ont besoin de produire et d’exposer quelque chose d’eux-mêmes, et la photo est le moyen le plus accessible pour cela, surtout aujourd’hui où les appareils photos sont très faciles à manier ». Pour Jâvid Ramezâni, la photo révèle, beaucoup plus vite et beaucoup plus profondément que la peinture, une part de la vie psychique de la personne qui l’a réalisée, parce que la photo s’appuie sur des objets réels et se réfère à l’ici et maintenant, alors que la peinture a un long passé, se réfère à toute l’histoire de l’art et porte avec elle tous les signifiants qui y ont été associés au cours des siècles. « Imaginons que l’on ait posé une tasse ici, et que chacun de nous en prenne une photo. Nos photos ne se ressembleront pas, parce que quelques millimètres de différence de cadrage, à une distance d’un mètre, crée une atmosphère totalement différente ; et c’est cette différence -qu’il faut pouvoir voir- qui permet à chaque photographe de se situer » ajoute-t-il.

Photo : Jâvid Ramezâni

Naghmeh Ghâssemlou emploie le terme de distance pour parler de ces différences de points de vue : « Ce que j’aimais dans le métier de caméraman, c’était de m’approcher le plus possible de la vision du monde de quelqu’un d’autre -le réalisateur en l’occurrence- et de tenter de la rendre visible. Ce qui se passe avec la photo est la même chose, en ce sens je tente de rendre visible mes idées et mes rêves ; c’est cela qui m’attire dans la photographie. Quand je projette de faire une série de photos sur un sujet en rapport avec mes pensées, il arrive que le résultat auquel j’aboutis une fois la photo terminée soit différent de ce que j’avais en tête au départ. Cette distance entre le projet de départ et le résultat final me fait réfléchir et me renvoie à moi-même. Je tente alors de créer des photos qui soient le plus proche possible de l’image qui est dans mon esprit ».

Naghmeh Ghâssemlou et Jâvid Ramezâni disent que la personne qui regarde leurs photos leur apporte une connaissance supplémentaire, grâce à ce qu’elle y perçoit. Peu importe que la perception de celui qui regarde soit très différente, très éloignée de l’idée que le photographe avait à l’esprit, ou au contraire très ressemblante, très proche. Ce qui compte, c’est que ce regard tiers permette, tant au photographe qu’à celui qui regarde la photo, de faire un pas dans le sens d’une meilleure connaissance de soi et des autres.

Notes

[1Galerie Spéos, 7 rue Jules Vallès, 75011-Paris. Les informations concernant l’exposition Dix regards persans sur l’homme contemporain sont disponibles sur le site de la Galerie Spéos, à l’adresse www.speos.fr/galleryspeos.html.

[2Mehrvâ Gallery, Tehéran, ave. Karimkhân Zand, rue Shahid Azodi Jonoubi (ex Abân Jonoubi), n 78. Les informations concernant les expositions organisées par cette galerie sont disponibles sur le site www.mehrvagallery.com.

[3Les photos de Naghmeh Ghâssemlou sont sur son site personnel, à l’adresse www.naghmehghassemlou.com.

[4Les photos de Jâvid Ramezâni sont sur son site personnel, à l’adresse www.javiedphoto.com.

[5Poétesse iranienne (1935-1967).


Visites: 983

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.