Je voudrais vous parler d’un changement qui s’est opéré, depuis quelques d’années, dans notre société. Il a été et est encore discuté dans presque toutes les familles, dans la mesure où chacune est touchée par ce problème. Certes, l’apport de la technologie dépasse l’imagination. La machine a ainsi beaucoup changé la vie de l’homme et celui-ci, pris au piège de celle-là, n’a plus pris le temps de "vivre" réellement. Mais l’homme, pour peu qu’il soit pris dans le tourbillon de la vie et du progrès, pourra-t-il pour autant en oublier le dévouement que chaque enfant doit à ses parents ? Pourra-t-il manquer à son devoir ? Le progrès aurait-il privé l’homme de toute morale ? Le respect des parents n’est-il pas la chose la plus essentielle qu’un enfant puisse leur offrir ? Les parents se sacrifient pour leurs enfants et, en contrepartie, qu’espèrent-ils ? Pour le moins de ne pas tomber dans un profond, voire un éternel oubli. Cependant, toute généralisation serait imprudente ; il y a en effet des enfants qui s’acquittent parfaitement de leur devoir.

Je vais vous raconter, dans les lignes qui suivent, une histoire vraie.

Dommage qu’il ne sache pas écrire. S’il l’avait pu, il aurait parlé de ses aspirations, il aurait décrit sa vie. Certes, il n’est pas le seul dans son cas. Sa vie est une longue histoire ; et s’il n’était pas illettré, les gens sauraient ce qu’il a éprouvé durant toutes ces années. Et pourtant, il ne s’est pas laissé briser, il a tenu bon.

C’était un paysan qui avait dépassé le cap de la soixantaine. Je l’ai rencontré à une station de bus. Il semblait attendre quelqu’un avec qui il pourrait parler. Il semblait avoir beaucoup souffert. De temps en temps, un soupir lui échappait. Je me suis assis près de lui. Dès qu’il me vit, il me dit :"J’ai vu bien des choses dans ma vie, j’ai traversé bien des épreuves, et j’ai toujours tout oublié. Mais ce qu’a fait Ali, je ne peux pas l’effacer de ma mémoire. Pas un instant, je ne cesse de penser à lui. J’ai toujours l’impression qu’il est là, debout devant moi."

Et il continua ainsi : " Il y a 25 ans, il naquit par un soir d’été. En quelques mois, il devint si beau que le regarder était un vrai bonheur. Ma femme Gulgadam le tenait sans cesse dans ses bras, et à peine l’avait-elle déposé sur son lit que je le prenais à mon tour. Jusqu’à l’age de 7 ans, Ali dormait à coté de ma femme et cette dernière était constamment à ses côtés, de jour comme de nuit. Nous cédions à tous ses caprices. Il n’avait pas besoin de réclamer une chose à deux reprises. Lorsqu’il alla pour la première fois à l’école, j’égorgeai un mouton. Nous étions tellement habitués à l’enfant que nous ne pouvions pas nous passer de lui un seul instant. Il termina ses études, s’inscrit à des concours, et fut accepté à l’université de Téhéran. Gulgadam ne pouvait supporter l’idée qu’il vive loin de nous, cependant, je la consolais :"Il va terminer ses études en un clin d’œil, et il reviendra vivre chez nous. Il ne faut pas être égoïste, après tout, il doit construire son avenir."

Après son départ, il sembla que toute trace de vie avait quitté notre demeure. Ma femme et moi n’avions plus envie de rien. Tous les mois, nous envoyions de l’argent et des colis à notre fils aimé. Gulgadam disait : "Il est loin de nous, il vit avec des étrangers. Que diront les gens ? Nous devons faire tout notre possible pour qu’il n’ait pas d’ennuis."

Que ne faisait-elle pas pour Ali, que ne lui envoyait-elle pas ! De la govourga [1], des noix et des raisins secs… Durant les trois mois d’été, lorsqu’Ali rentrait au village, nous le gâtions et lui donnions toutes sortes de bonnes choses. Nous étions rempli d’une joie sans nom. Je crois que si nous avions eu des ailes, nous aurions volé. J’espérais secrètement qu’après avoir fini ses études, Ali reviendrait au village et qu’alors, toutes mes inquiétudes s’évanouiraient. Gulgadam pourrait enfin se reposer elle aussi. Elle et moi avions décidé de marier Ali : la noce durerait du matin au soir. Nous voulions offrir à notre fils et à notre future belle-fille tout ce qu’il y avait de plus beau dans notre maison… Mais notre rêve ne devait pas se réaliser.

Ali termina ses études universitaires et pendant trois mois entiers, nous n’eurent aucune nouvelle de lui. Ma femme et moi ne tenions plus en place. Mais que pouvions-nous faire ? Par moment, nous essayions de nous consoler l’un l’autre. Un jour, on apprit qu’Ali s’était marié à Téhéran et qu’il travaillait dans un ministère. Cette nouvelle nous frappa comme la foudre. Lorsque nous passions devant quelqu’un, nous baissions la tête. Désormais, assaillis par la honte, nous n’osions plus regarder les gens en face. Ali avait certes bien fait de se marier. Mais il avait mal agi en prenant cette décision sans nous en parler. Il avait détruit tous nos espoirs. Nous avions nos us et coutumes. Le fils unique que nous avions aimé et dorloté, que nous adorions, avait organisé son existence sans même avoir une pensée pour ses parents. Comprenait-il la portée de son geste ? Les jeunes doivent honorer les plus âgés. Ils ont des devoirs à remplir à l’égard de leurs parents. Pourquoi n’avais-je pas eu le droit de danser au mariage de mon fils ? La femme qui lui avait consacré plus de vingt ans de sa vie n’avait pas même pu goûter au gâteau de noce. Pendant des jours et des jours, nous fûmes très abattus. Puis nous nous calmâmes un peu et nous nous dîmes : "Quoiqu’il arrive, c’est aux grandes personnes de faire le premier pas. Nous irons rendre visite à notre belle fille."

L’été tirait à sa fin. Alors que je jardinais, j’entendis ma femme qui m’appelait. Elle m’annonça qu’Ali était venu pour une mission à Tabriz et qu’il allait venir nous rendre visite ce soir-là ; Ali, notre fils unique. Ma femme m’appelait, me pressait. J’égorgeai un mouton. J’avais beaucoup de peine à le dépecer. Je fus alors assailli par la pensée que je me faisais vieux. J’ai mis à coté des morceaux de viande pour le chichlik. Vous le savez bien, dans les villages, il n’est pas facile de recevoir des hôtes de la ville. On ne sait que faire pour leur plaire. Lorsqu’ils remarquent que quelque chose manque, ils commencent à se moquer de nous : "Comment ces pauvres campagnards sauraient-ils comment il faut recevoir des invités ?"

Le soleil s’était couché. Le village était plongé dans l’ombre. Avec une impatience fébrile, j’attendais à tout moment l’arrivée d’Ali. Je ne pouvais pas tenir en place. Je me mis alors à marcher vers la route qui reliait notre village à Tabriz. J’espérais à tout instant voir surgir la voiture qui m’amènerait mon fils unique. Les phares de la voiture m’éblouiraient et la voiture s’arrêterait. Ali descendrait et m’embrasserait en pleurant. Moi, je le calmerais, prendrais place dans la voiture, et nous regagnerions la maison.

Arrivé sur me bord de la route, je m’assis sur une pierre et attendis. Une heure, deux heures… mais Ali n’arrivait toujours pas. Les faits parlaient d’eux-mêmes. Il avait quitté Tabriz aussi discrètement qu’il y était venu. J’ai du me résoudre à rentrer bredouille. J’étais brisé au point de ne plus pouvoir marcher. Arrivé aux abords du village, j’ai laissé échapper un profond soupir. Il était chargé de tous mes rêves déçus, mes espoirs, ma douleur, et mon humiliation. Dès qu’elle me vit rentrer seul, ma femme comprit. Elle baissa la tête, et se laissa tomber dans un coin. Nous passâmes une nuit blanche. Je ne dis rien de tous les préparatifs, de tous les efforts de Gulgadam… je pensais à ce qu’allaient dire ceux qui ne nous aimaient pas, nous et Ali. Le pire était que, pensais-je, Ali n’avait pas agi de son propre chef. Peut-être était-ce sa femme qui, avant le mariage, lui avait demandé de ne plus nous fréquenter. Peut-être lui avait-elle dit qu’elle n’aimait pas les personnes âgées, surtout les villageois ignorants et mal élevés.

Ali n’est pas venu, eh bien, j’irai le chercher et quand je l’aurais retrouvé, je lui dirais que je suis venu de très loin pour lui parler. Et je lui dirais que plus l’arbre porte de fruits, plus il incline sa cime …

Ah, si je savais écrire ! D’autres liraient mon histoire et apprendraient ainsi mon malheur ...

Notes

[1Govourga : A l’époque où il n’y avait pas beaucoup de sucreries, on trempait les grains de blé dans du lait, on les laisser sécher au soleil, puis on les grillait. Ce met se déguistait pendant les longues soirées d’hiver dans les villages et villes d’Azerbaïdjan.


Visites: 528

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.



1 Message

  • Ali 20 juillet 2011 18:28, par Leila

    Cette histoire m’a fait pleure...et a toucher mon coeur...
    Que Dieu les protege ...et leur ouvre les porte du paradis inchallah...

    repondre message