N° 11, octobre 2006

Entretien avec Habibollâh Sâdeghi,


Directeur du Musée des Arts Contemporains de Téhéran




Comment vous est venue l’idée d’organiser cette exposition ?

Il y a un an et demi, j’ai eu l’idée d’organiser une exposition traitant de l’imagination chez les artistes iraniens. J’ai soumis ce projet à mon prédécesseur qui m’a alors chargé de rassembler tout un ensemble d’œuvres se rattachant à cette thématique. L’exposition "Mashreghe khiyâl " est également en lien avec un travail de recherche que je suis en train de mener à bien et qui traite de la dimension imaginaire présente dans les œuvres d’artistes iraniens contemporains. J’ai rassemblé un groupe d’artistes dont les œuvres étaient caractérisées par la présence de ces éléments symboliques et imaginatifs, pour en choisir ensuite près de 220.

La présence de l’élément imaginaire est donc le socle commun sur lequel s’est basé le choix de ces œuvres.

Oui, les artistes dont les œuvres sont exposées essaient tous, à leur manière, d’aller plus loin que la recherche de l’objectivité et ne tombent pas dans le piège d’un surréalisme illusoire. Leur imagination à une dimension imaginale et cognitive (ma’refati). C’est sur ces bases que l’ensemble des œuvres exposées ont été rassemblées.

"L’orient de l’imaginaire" a donc aussi une dimension mystique…

Sa dimension est mystique. " Mashreq" signifie le lieu du " lever ", le levant ; ce n’est pas une imagination " orientale" au sens de l’orientalisme, où un homme aurait rêvé de quelque chose et se serait ensuite levé pour le peindre. Ce titre fait davantage référence à l’imagination dans le sens d’une vision pure, intérieure, et pleine de signification que l’on retrouve dans l’œuvre de nombreux artistes iraniens. Ces derniers vont une octave au-dessus de la recherche de la simple objectivité. Ils créent des œuvres qui ont une portée plus large.

A quelle période appartiennent les œuvres exposées ?

Elles ont été réalisées de 1945 à nos jours par des artistes qui ont cette " vision" et cette conception de l’art. C’est donc un art contemporain qui se distingue par le fait qu’il comprend ce regard " imaginal".

Peut-on également dire que la poésie et la littérature persane jouent un rôle essentiel dans l’imaginaire de ces artistes ?

C’est incontestable. De façon plus ou moins évidente, cette influence est présente dans l’œuvre de la majorité des artistes. Pour peindre l’un de mes tableaux qui représente une assemblée de derviches et de mystiques jouant du daf et pratiquant la danse du samâ’, je me suis inspiré de l’un des poèmes de Molâvî. J’ai essayé de représenter la légèreté et ce sentiment d’élévation qui caractérise le samâ’ qui n’est pas une danse "normale". C’est bien davantage une danse métaphysique, c’est la danse de l’âme qui se déprend de la prison du corps, c’est la danse de l’union mystique… En ce sens, les poèmes de Molâvî m’ont guidé dans la représentation figurative de cet état.

Habibollâh Sâdeghi

Les concepts d’imagination et d’Orient qui ont guidé cette exposition se rapprochent des significations qu’ils ont dans l’œuvre de Sohrawardî…

Oui, cela se rapproche des thèmes majeurs de ses récits mystiques ou encore de l’œuvre d’Ibn Arabî… Nous avons d’ailleurs pour projet de présenter une partie de cette exposition à Paris, pour mieux faire connaître cet imaginaire présent dans notre littérature et dans notre peinture.

Choisir ce sujet est intéressant pour l’Occident où l’on confond souvent l’imagination avec la " fantaisie " ou l’illusion et que l’on associe principalement, dans le domaine de l’art, avec le surréalisme.

En effet, notre imaginaire est intimement liée à l’existence du monde imaginal ou ’âlam al-mithâl. Cette exposition montre la grandeur de l’être humain capable de se rapprocher du divin, de sortir de la représentation des seuls phénomènes physiques et visibles. Il devient un être capable de percevoir les épiphanies de la grandeur divine, au-delà de l’homme produit par la modernité et qui s’est exprimé essentiellement au travers de l’expressionnisme et du surréalisme. Cela fait des années que je cherche à rassembler les œuvres qui contiennent cette dimension spirituelle et " ascendante ". C’est un sujet qui me tient vraiment à cœur personnellement, que je serai heureux de faire découvrir en France.

Cette exposition ne cherche-t-elle pas également à montrer qu’au travers de la réalisation de ses œuvres, l’artiste peut se transformer en mystique ?

L’artiste est un mystique. Si l’artiste n’est pas un mystique, son rôle et son œuvre n’ont pas lieu d’exister. Sa vocation est de diffuser un message à l’humanité ; il recherche avant tout le sens et à ce que son œuvre reste éternelle. Le peintre est d’abord un mystique avant d’être un peintre. Alors que nous ne voyons le monde qu’avec nos deux yeux - le monde objectif -, l’artiste voit le monde avec un troisième œil ; avec les yeux de l’imaginal et de la vision supraterrestre. C’est pour cela que la vie du peintre doit avoir une dimension mystique afin que sa main puisse véhiculer un message et toucher celui qui regarde son œuvre. Il est une sorte d’intermédiaire entre le divin et l’humain, il a vocation à nous guider dans la voie de la connaissance du divin. Dans le domaine de la poésie, Hâfez s’inscrit dans cette lignée d’artistes " éclairés ". Au travers de cette exposition, nous cherchons donc à exprimer notre subjectivité, nos idées et nos croyances, ainsi qu’à montrer une certaine vision du monde au sens large.

Les œuvres exposées sont de style très différent…

Au départ, en voyant ces plaines et ces déserts, on a l’impression que ces œuvres sont surréalistes. Leur portée est pourtant complètement différente : le regard de l’artiste qui les a réalisées comporte plusieurs dimensions et cherche à dépeindre la réalité sous plusieurs angles. Si les sujets abordés sont très variés, ils ont cependant tous ce regard herméneutique et " imaginal " et cherchent à cerner l’existence de tout objet au-delà de sa réalité matérielle.

Quels sont vos futurs projets d’exposition ?

Nous sommes en train de préparer l’organisation d’une biennale internationale appelée " paix " (solh), rassemblant principalement des artistes iraniens, italiens, américains, et français. Elle se tiendra en janvier prochain et rassemblera non seulement des tableaux, mais aussi des œuvres d’art de tous types abordant le thème de la paix. Nous avons aussi un projet appelé " l’art de la résistance " (honare moqâvemat), ce dernier terme étant pris dans son sens tant extérieur qu’intérieur. Je pense d’ailleurs que la résistance est avant tout celle de l’homme contre lui-même, c’est-à-dire qu’elle a une dimension plus personnelle que politique.


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