A toi l’Homme, le réflexif, à toi qui "sévis" depuis l’aube de la raison. A toi l’intense, à toi qui penses quand moi je vis. Dispensateur de sens. A toi sur tes hauteurs. Piédestal du verbe, de mots filés. Charrieur d’idéaux, d’illusions. Briseur de rêves. Miroir pour l’humain. "Force qui va", qui meurt à peine déployée. Habitant du cube. Victorieux Icare. Proue, coque de Drakkar en calle sèche. Océanique, puissant, pathétique, serein, colérique, illuminé… A l’aube de la raison tu as posé ta pierre d’angle. Te démultipliant, tu as porté ta peine en balbutiant la nôtre. Sur le versant de la vie tu as pris place, hautain, vêtu de bure et de dédain.

Sous tes atours antiques, tu marquas l’humain du sceau Divin. Egyptien, tu familiarisas l’homme avec l’Un. En Mésopotamie, tu laissas quelques traces. La Grèce fut ton véritable berceau, celui de tes émules, un terreau propice à votre prose originellement fragmentée. En Parménide, en Héraclite, tu figuras le temps, tu pensas la matière, tu t’acharnas à garantir les premiers tâtons de la sapience. Avec Pythagore, nous réalisâmes grâce à toi les plus mathématiques de nos mesures, nous offrîmes, en complément aux obscures mais effectives équations pharaoniques, ses secondes lettres de noblesse au calcul dimensionnel, au règne de la géométrie. Puits de science, de prescience, tu mêlas le nombre au mot. Ta parole fut silencieusement divinatoire, puis spectaculairement loquace, assumée par Socrate, égérie du discours, du pugilat verbal, de l’argumentation. Platon fut ton vrai chantre. De ton cocon il t’extirpa, te séparant du monde, en nous te distilla, nous séparant du monde, nous séparant de nous, de notre part mondaine. Nous lui sommes redevables d’une part de rêve, et d’avoir dessiné les habits sur mesure de la philosophie. Beaucoup l’attesteront. D’autres ont voué l’athénien aux gémonies. Plus proche de nous, ils fustigèrent son statut de grand prêtre des "arrières-mondes", d’initiateur des illusions tenaces. Ceux-là sont nietzschéens. Ils sévirent en secret, avant l’heure. Au fil des printemps, leur haine se déclara, s’étala au grand jour. Ceux-là sont parmi nous. Ils fustigent le père théoricien des "deux mondes", ils admirent en silence le père initiateur de leur belle discipline. Ceux-là portent en revanche Aristote au pinacle. Par son intercession, tu redevins nôtre, tu engageas la part terrestre de ta métamorphose ; axiomes, définitions, explications, sont autant d’attributs dont plus jamais tu ne devais te départir. De Ptolémée, il propagea le modèle descriptif des sept sphères, qu’il contribua, sa stature aidant, à cristalliser pour plusieurs siècles. De fait, nombreux furent ses futurs détracteurs, qui, par ta voix, honnirent à leur tour son système. Cependant, devenu dogme sous la plume d’illustres Pères, Anselme et autres Saint-Thomas (porte-parole semi-terrestres de tes visées) la fine couche cristalline et protectrice de l’univers d’Aristote ne tarda guère à céder sous les assauts des têtes de file de la Renaissance. Ils furent tes hérauts, Copernic et Galilée, et ton souffre-douleur, Bruno le séquestré (tous, nous saluons son sacrifice qui contribua tristement à hisser tes couleurs). Associant savoir et spéculation, ils favorisèrent l’élargissement de ton royaume. Ton lustre fit rayonner le leur. Galvanisés, souvent à leur insu, par les lumières d’Orient, par Ibn Rushd le raisonnable, par Avicenne l’iranien, ils charrièrent à tête déployée les arcanes du savoir théorétique, pratique, héliocentrique. Ils furent toujours légion, malgré leur solitude. Ainsi du docte Spinoza, désenchanteur des cieux. Enfant d’un bas pays, il pratiqua l’éthique, le politique et le théologique, dans un coin d’atelier. Par leur intercession, tant d’équations funestes muèrent pour devenir d’heureuses équivalences. Ne s’est-il pas agit d’organiser nos mots (maux ?). Ils furent tous méthodiques, n’en déplaise à Descartes, le grand ordonnateur. S’il est vrai qu’il te doit son Discours à l’usage de "ceux qui pensent en position assise", nous lui devons nous autres, notre ultime bréviaire. Tandis que l’alphabet des chevaliers du Graal menaçait de ternir, de beaucoup moins servir (en Occident du moins) le livre de prière de l’office divin, le mot méthode advint (sic)…et le rationalisme, dont Leibniz inventa l’universelle version. Dans son "meilleur des mondes" tous, nous avons notre place. Dieu, suprême monade, aime la mathématique : Cum Deus calculat et cogitationem exercet, fit mundus (c’est en calculant qu’il crée le monde). Férus de sens et de logique, ils mirent à profit leurs instincts séculiers. Le Seigneur acquiesça quand l’humaine science relaya le divin, c’est à n’en pas douter, car même l’empirisme bâtissait pour demain…Ombre et Lumière…Les siècles s’entassaient, et les livres. Et toi tu perduras. Parchemins, codex, manuscrits. Tu fréquentas l’histoire. De votre hymen naquit ton âge d’or. Les hommes de ce temps-là te nommaient à haute voix, et de ton sobriquet, ils firent leur étendard. A ton crédit, nous versâmes les Lumières du vieux monde. Et l’homme de la rue te célébra partout. Par l’état adoubé, tu devins règle d’or, voire Constitution. Merci pour ta guidance. Survinrent les grands systèmes. Pour ce faire, les germains avancèrent des germains. Le premier fit du monde "sa" représentation, et de la connaissance, un mode "phénoménal". Il fut idéaliste. Pareillement le second fut idéalisant ; dialectique sa raison, sa méthode, son histoire. Son temps fut romantique, le nôtre est pathétique, informé par le sien. Il fit la courte échelle, à Fourier, à Proudhon, à Marx le "délétère". De ce dernier, je le devine, tu as gardé rancune. Il fut économiste. Il fut matérialiste. Il fut égalitaire, retenons ce principe. On chanta ses louanges. Certains le pleurent encore. Pour tes fils libéraux tu brûlas cependant le navire socialiste. Au jour d’aujourd’hui, tu n’es plus utopiste. Ton fil directeur reste cousu de mots et ta forme est tangible, hautement différenciée. Ta substance est liquide, débordant de son vase, refusant par nature le séjour des eaux mortes. Dans l’escarcelle de Nietzsche, tu devins vigoureuse. Quand d’autres te taillaient des habits "positifs", l’allemand te consolait, déclamant des poèmes. Téméraire, puéril parfois, quelque peu juvénile, il alla bousculer les tenants du Système, Kant et l’ami Hegel. La science était reine quand il prophétisa. Ta lumière était terne. Certains te comparaient au phare d’Alexandrie, un monument défunt. Comte avait redoré ton blason de pensée, un verni de science devait te rehausser. L’Allemand le fustigea, et plus proche de nous, les "gens du phénomène". Husserl et Heidegger, les existentialistes. Pour te différencier, tous les continentaux se mirent à parader. Ceux venus de Francfort critiquèrent le progrès. Et leurs enfants firent front, Habermas en premier. Derrida et sa clique ont bataillé pour toi, contre le logicisme, ralliant à ta cause, et ceux d’outre-atlantique, et ceux du continent. Si l’Amérique encore, conserve des accents nettement analytiques, c’est grâce à ses figures, Quine en particulier. Décidément amie, tu garderas toujours la science comme alliée, et les plus actuels parmi tes éclaireurs, Simondon, Engelhardt, frayent avec l’empirique et le technologique.

On chuchote partout que tes vrais émissaires, technoscientifiques, bâtissent pour demain ; qu’à trop s’appesantir sur le temps révolu, la grande Herméneutique a perdu du terrain. Et tandis que Jonas appelle à l’utopie, à la métaphysique, au fondationnalisme, les techno-prospecteurs projettent la refonte de notre finitude. Tous te regardent enfin. A chacun son chemin, son parcours, son errance. Et toi le pourvoyeur, par devers nous, vivant, conjugué au présent, promesse d’avenir ; avec nous tu composes.

Nous sommes admiratifs… que dire de plus.


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