N° 14, janvier 2007

Gustave Flaubert et son "cœur simple"


Zahra Kassiri


Romancier français de l’école réaliste, Gustave Flaubert, rendu célèbre par son ouvrage Madame Bovary (1857), était un perfectionniste, ne faisant pas de distinction entre un sujet réputé " beau " ou " laid ". En effet, pour lui, tout était dans le style, ou " l’idée " : "L’idée existe seulement en vertu de sa forme", incluant des rythmes subtils et profondément réfléchis.

Gustave Flaubert est né à Rouen dans une famille de médecins. Son père, Achille-Cléophas Flaubert, était chirurgien en chef à l’hôpital municipal de Rouen et sa mère, Anne-Justine-Caroline (née Fleuriot), était la fille d’un médecin. Sa rébellion contre sa famille et les valeurs bourgeoises entraîna son expulsion de l’école, et Flaubert suivit par la suite des formations privées à Paris. Il commença à écrire pendant ses années scolaires. Une déception vécue durant ses années d’adolescence à cause d’un amour platonique pour Elisa Schlésinger, mariée et de près de dix ans son aînée, inspira beaucoup son écriture. En 1840, Flaubert étudie le droit à Paris, puis, en 1844, subit une dépression. Il écrira plus tard à George Sand : " J’avais peur de la vie. " Cet épisode incite cependant Flaubert, qui ne réussit pas ses examens de droit, à se consacrer à la littérature. Il fut également aidé par son père qui lui acheta une maison à Croisset, petite ville située entre Paris et Rouen. En 1846, l’auteur rencontra Louise Colet. Ils correspondirent régulièrement et elle devint sa maîtresse bien qu’ils ne se trouvèrent que rarement réunis. Après la mort de son père et de sa soeur mariée, Flaubert vécut avec sa mère. Sa maxime était : "Être régulier dans votre vie comme un bourgeois, de sorte que vous puissiez être violent et original dans votre travail." Bien que Flaubert ait une fois énoncé qu’il était un " ours " désireux de rester dans " sa tanière ", il garda de bons contacts à Paris et fut témoin de la Révolution de 1848. Plus tard, il reçut également les honneurs de Napoléon III. De novembre 1849 à avril 1851, il voyagea avec l’auteur Maxime du Camp en Afrique du Nord, Syrie, Turquie, Grèce, et Italie. Dès son retour, il commença à écrire Madame Bovary, roman qu’il mit cinq ans à achever. La description réaliste de l’adultère qui y est faite fût alors condamnée en tant qu’offense à la moralité et à la religion. Flaubert fut poursuivi mais échappa à toute condamnation, malgré le caractère impitoyable de la censure durant le Second Empire. Il comptait parmi ses amis Emile Zola, George Sand, Hippolyte Taine, avec qui il partageait des idéaux esthétiques semblables - attachement au réalisme, et à la représentation décriée de la vie.

Flaubert était un écrivain de nature mélancolique. Il se caractérise par son perfectionnisme et ses longues heures consacrées à travailler derrière son bureau à écrire de la façon la plus " parfaite ". En 1870, c’est une personnalité littéraire très respectée au sein de la nouvelle école des auteurs naturalistes. Son approche narrative, impliquant le fait que le romancier ne devrait pas juger, enseigner, ou expliquer mais rester neutre, fut alors largement adoptée. Cependant, Flaubert lui-même détestait l’étiquette que l’on a apposée au réalisme. Parmi ses principaux travaux, on peut citer ses Trois Contes (1827), que l’auteur italien Italo Calvino a qualifiés d’ " un des événements spirituels les plus extraordinaires jamais accomplis en dehors de n’importe quelle religion. "

Un cœur simple

" Le héros flaubertien rêve d’amour et d’action, mais de telle sorte que, constamment coincé entre l’imparfait du souvenir et le conditionnel d’un futur improbable, l’instant présent ne cesse de lui échapper. " [1]

Flaubert rédige sous le titre d’Un Cœur Simple l’histoire touchante et volontairement grise d’une ancienne servante de ses parents. Cette histoire fait partie du recueil des Trois Contes édité en 1877. Dès sa publication, il reçoit les éloges de nombreuses revues littéraires. Si l’amitié de George Sand et la mélancolie de l’âge ont parfois désarmé l’agressivité de Flaubert, il n’a pas versé pour autant dans l’épanchement pathétique : l’écriture d’un Cœur Simple est plus retenue que jamais et met en scène Félicité, l’héroïne du récit. Son incapacité à s’exprimer, qui lui interdit la formulation de ses émotions les plus fortes, lui permet d’échapper à la dénaturation du langage ; à l’aliénation dans le lieu commun. Femme à l’esprit simple et au coeur dévoué, elle continuera malgré tout et jusqu’à son dernier souffle à aimer sans réserve. Cette âme est simple, et presque sainte, parce qu’elle ne parle pas : c’est sur ce fond de pessimisme absolu, où la stupidité constitue presque une forme de salut, que se détache la destinée triste de celle dont le nom, Félicité, symbolise un mystérieux paradoxe.

Le critique Victor Brombert a affirmé que le grand accomplissement de Flaubert dans Un Cœur simple résidait dans le fait qu’il incite le lecteur à percevoir son protagoniste principal, qui est complètement inculte, selon son propre point de vue de femme " simple ". L’auteur permet donc au lecteur de découvrir le caractère de Félicité de l’extérieur et de l’intérieur : de l’extérieur, par le récit impassible et omniscient du narrateur des événements et des attitudes des autres personnages à son égard ; de l’intérieur, par les rapports du narrateur de ses pensées, actions. Au travers de l’histoire de la vie et de la mort d’une femme naïve, l’auteur invite le lecteur à pénétrer au sein d’un monde sans limites, celui de l’amour et du mysticisme.

Quelques critiques ont affirmé que les rapports singuliers qu’établit Félicité avec son perroquet qu’elle aime profondément la portent à croire, lors de sa mort, qu’il est une incarnation du Saint-Esprit reflétant la mélancolie et la désillusion de Flaubert par rapport à la vie et la religion organisée, en particulier l’église catholique.

Regard sur le personnage de Félicité

Flaubert a résumé l’histoire d’Un Cœur Simple de la façon suivante :

" [C’est] tout bonnement le récit d’une vie obscure, celle d’une pauvre fille de la campagne, dévote mais mystique, dévouée sans exaltation et tendre comme du pain frais. Elle aime successivement un homme, les enfants de sa maîtresse, un neveu, un vieillard qu’elle soigne, puis son perroquet ; quand le perroquet est mort, elle le fait empailler, et en mourant à son tour elle confond le perroquet avec le Saint-Esprit."

Tandis que la perspective ironique de l’auteur est constamment présente de l’histoire d’Un Cœur Simple, le récit protège soigneusement Félicité contre sa morsure potentiellement venimeuse. Un modèle de répétitions par amplifications prépare ainsi l’événement le plus important de la vie de Félicité : la naissance de son sentiment d’amour pour un perroquet. La structure soigneusement travaillée combinée à un mode de connaissance " imaginaire " permet au protagoniste de percevoir la réalité essentiellement au travers d’images, de projections visuelles, et d’objets matériels plutôt que par l’intermédiaire d’un système symbolique basé sur des signes linguistiques arbitraires. Dès les premiers chapitres de l’histoire, on peut distinguer deux situations diverses :

1. L’inquiétude de Félicité lorsqu’elle vit avec le chagrin causé par l’absence de son neveu.

2. La nouvelle de la mort de son neveu.

Au travers de ces deux situations provoquant chacune un bouleversement, Flaubert met l’accent sur la naïveté du protagoniste.

Félicité, selon ses parents, signifie "chanceux" ; la félicité étant en outre de la racine de " félicie" qui signifie "heureux", situation contrastant fort avec la nature de son existence. Le désir de Félicité est d’aimer Dieu et de lui parler. ہ l’église, elle a contemplé l’incarnation d’un esprit saint, et a remarqué qu’il s’était dirigé en direction du perroquet. Bien que les actions de Félicité puissent être perçues comme idolâtres, l’idolâtrie n’est cependant pas présente dans ses actions. Avant de prononcer tout jugement, on doit s’efforcer de comprendre ses connaissances limitées dans le domaine de la religion : elle a ainsi considéré l’animal de compagnie comme l’un des amis les plus proches, et lui a appris des phrases qu’il lui répète de nouveau. Dans ce sens, le perroquet incarne la forme parfaite au travers de laquelle Félicité "vit " la religion. Au travers de cet ouvrage, Flaubert invite également le lecteur à réfléchir à la notion d’idolâtrie. Ainsi, Félicité avait la meilleure des intentions dans tous ses efforts religieux, mais son coeur simple et son intelligence limitée ne lui permettaient pas de comprendre des notions plus conceptuelles et abstraites. Elle a reçu l’animal de compagnie comme cadeau, et lui ouvre son cœur immédiatement. Avec Un Cœur Simple, Flaubert nous a ouvert des voies nouvelles dans la compréhension de la simplicité d’esprit présente chez certains êtres et des supposées vertus bourgeoises.

Sources :
- 1. Gérard Genette, in Travail de Flaubert, éd. du Seuil, 1988, pp.7-8.
- 2. Henri Mitterrand, Collection littéraire, XIXe siècle.
- 3. Pierre Brunel, Histoire de la littérature française au XIXe siècle.

Notes

[1Marthe Robert, En haine du roman, Étude sur Flaubert, Ed. Balland, 1982.


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