N° 14, janvier 2007

Dehkhodâ ou la recherche de la perfection


Arefeh Hedjazi


En 1879 naissait dans le quartier de Sangelaj à Téhéran l’un des grands hommes de la littérature iranienne, Ali Akbar Dehkhodâ.

C’est dans ce quartier placé au cœur de la capitale iranienne que l’auteur de l’Encyclopédie Dehkhodâ passa son enfance et son adolescence.

Khân Bâbâ Khân Ghazvini, le père d’Ali Akbar, était un grand propriétaire terrien de Ghazvin, mais son tempérament rêveur et son incapacité à préserver les terres familiales permirent aux autres membres de sa famille de se les approprier. Ainsi, Khân Bâbâ Khân fut obligé de migrer à Téhéran, où Ali Akbar, l’aîné, naquit quelques mois plus tard. A dix ans, le jeune Ali Akbar et ses quatre frères et sœurs ayant perdu leur père, c’est Mirzâ Youssef Khân, le cousin de ce dernier, qui les prend sous sa tutelle.

Deux ans plus tard, Mirzâ Youssef meurt également. C’est alors que madame Dehkhodâ, femme énergique et capable, décide de prendre en main l’éducation de ses enfants, d’autant plus que le jeune Dehkhodâ montre déjà de brillantes capacités littéraires.

Les Dehkhodâ ont alors pour voisin le grand Sheikh Hâdi Najm Abâdi, un vieil ami du défunt Khân Bâbâ. La mère de Dehkhodâ envoie son fils participer aux cours que donne le grand sheikh. Dehkhodâ est encore très jeune, mais le théologien accepte sa présence par amitié pour le père et par admiration pour l’esprit clair et ardent du jeune garçon. De ce sheikh, Dehkhodâ dira plus tard : “Il fut le législateur de ma raison.” Quelques mois plus tard, Ali Akbar commence également à suivre les cours théologiques de Sheikh Gholâmhossein Boroujerdi, un autre des grands maîtres de l’époque.

Ainsi se passe l’adolescence de Dehkhodâ, qui assimile avec une égale facilité les lourdes matières qu’il apprend. A 17 ans, sa mère, de qui Dehkhodâ dira qu’elle était "la mère par excellence", le pousse à participer au concours d’entrée de l’Ecole des Sciences Politiques, qui vient d’ouvrir ses portes. Il passe l’épreuve avec facilité et montre de si grandes capacités qu’après deux ans, Mohamad Ali Forooghi, son professeur de littérature persane, l’engage comme assistant.

C’est vers la même époque que débute son combat politique, même si ce combat a un caractère très peu conventionnel et se résume à la participation du jeune Dehkhodâ à des meetings clandestins.

Avec l’obtention de sa licence en droit et sciences politiques en 1903, il met momentanément de côté toute activité politique et est engagé en qualité de secrétaire par Moâven-o-Dooleh, ambassadeur d’Iran dans les Balkans. Il ne termine pas sa mission et rentre au pays deux ans plus tard où il est engagé par la Compagnie des Ponts et Chaussées de Khorassan en qualité d’assistant et de traducteur de l’ingénieur belge Debroc. Le style très peu conventionnel des lettres qu’il échange à cette époque avec les différentes administrations donnent déjà la preuve de son immense talent littéraire.

C’est vers la fin de son travail dans cette compagnie qu’il fait la connaissance de Mirzâ Ghâssem Khân Sour-e-Esrâfil qui cherche quant à lui un écrivain talentueux pour son journal, Sour-e-Esrafil. Mirzâ Ghâssem Khân, se rendant très vite compte du talent du jeune Dehkhodâ, lui propose une place d’éditorialiste que ce dernier accepte. Le Sour-e-Esrâfil est le plus révolutionnaire des journaux de l’époque et pour Dehkhodâ, le chemin de la lutte politique est désormais ouvert grâce au pouvoir de son verbe. Ainsi, pendant plusieurs années et jusqu’en 1909, date à laquelle le roi ordonne de canonner le premier parlement iranien et fait exécuter tous ceux qui ne veulent pas s’enfuir, dont Mirzâ Ghâssem Khân et Shirâzi, Dehkhodâ écriraséries d’articles, des éditoriaux politiques et la série de ses articles comiques et critiques, surnommés les " Tcharand-o Parand ".

Dans ses Tcharand-o Parand, Dehkhodâ use d’un langage particulièrement puissant, incisif et ironique. Alors que la préciosité à l’iranienne fait rage dans les classes intellectuelles, Dehkhodâ utilise le verbe populaire, il parle comme les gens ordinaires, les marchands, les mendiants et les pauvres. Il n’écrit pas pour l’élite mais pour le peuple, qui le comprend et qui l’aime. Malgré ce langage populacier qu’il affectionne, Dehkhodâ, doté d’une solide culture classique, ne tombe jamais dans le vulgaire et ses expressions, bien qu’étant celles de tout un chacun, paraissent nouvelles, d’autant plus qu’il tente toujours, souvent avec succès, de renouveler son style.

D’autre part, l’ironie de Dehkhodâ est une ironie vigoureusement acide et toujours à propos. C’est une arme parfaite pour qui sait s’en servir et Dehkhodâ la manie à merveille pour déchirer le voile d’hypocrisie qui règne dans son pays, où une barrière aussi infranchissable qu’aux temps antiques sépare le peuple et la société des nobles, qui concentre l’essentiel de l’argent et du pouvoir entre ses mains. C’est en recourant à cette langue populaire si riche et si imagée qu’il se lance dans la lutte contre l’arbitraire. Il met ainsi en forme les plus acerbes critiques avec une finesse rarement égalée.

Une des autres particularités des Tcharand-o Parand est leur forme de nouvelles, genre littéraire jusqu’alors inconnu en Iran, qui, dès son apparition officielle vingt ans plus tard, connaîtra un immense succès. Le ton de Dehkhodâ est à savourer dans ces “nouvelles”. Limpide, vivace et touchant, il est pur délice pour le peuple, qui n’a pas de peine à saisir le message qu’il transmet.

Les articles politiques de Dehkhodâ sont en revanche d’un style différent. Ces articles furent publiés deux années durant, depuis la promulgation de la première Constitution iranienne par le roi Mozaffar-e-Din Shâh et le canonnage de la première assemblée nationale, suivi de l’emprisonnement et de l’exécution de nombreux opposants à l’absolutisme royal. Editoriaux pour la plupart, ils sont au nombre de 130. Dehkhodâ y attaque violemment le pouvoir en place sans recourir aux artifices du langage. Le ton clair, sérieux et polémique fait de ces articles des éditoriaux purement politiques.

Après la destruction de l’assemblée nationale et l’exécution de Mirzâ Jahângir Khân Shirâzi, le directeur de Sour-e-Esrâfil, Dehkhodâ est contraint à l’exil et se réfugie en Suisse où, avec la collaboration de trois amis fidèles, il parvient à publier encore trois numéros de ce journal célèbre pour son opposition virulente à l’absolutisme.

Il revient à Téhéran après le renversement de Mohammad Ali Shâh et est tout de suite élu à la seconde Assemblée Nationale. De cette tranche de sa vie, on sait simplement qu’il est l’un des chefs du parti des " E’tedalioon " (modéré) et l’un des membres actifs de cette tendance au Parlement.

A l’époque, il fait paraître ses articles dans les journaux Majless (le Parlement) et Showrâ (l’Assemblée) et croise toujours le fer avec l’absolutisme et les maux sociaux.

Avec le début de la Première Guerre Mondiale, la seconde Assemblée est dissoute et les forces étrangères pénètrent dans le territoire iranien, malgré la neutralité de ce pays. Dehkhodâ est obligé de quitter Téhéran une seconde fois et va se réfugier pour vingt-huit mois dans les montagnes du Zagros, au sein d’une tribu bakhtiare. C’est là-bas qu’après avoir fait le bilan de sa carrière, il décide de se retirer définitivement de la scène politique.

Ayant quitté Téhéran dans la précipitation, Dehkhodâ n’a guère songé à emporter de livres avec lui. Il se retrouve donc terriblement désoeuvré, n’ayant pour seul livre qu’un dictionnaire Larousse franco-français. Pour passer le temps, il commence à écrire les équivalents persans des mots français. Bientôt, il se passionne pour ce qu’il fait et se lance sérieusement dans la rédaction de ses deux ouvrages magistraux, l’Encyclopédie et l’Amssâl-o-Hekam.

Amssâl-o-Hekam

Dehkhodâ raconte qu’un jour, enfant, au moment de s’endormir, il se mit soudain à penser à un proverbe que sa mère avait l’habitude de répéter. A l’époque, il ne savait pas grand-chose des proverbes et ne connaissait pas le nom donné à ces phrases à la tournure particulière que l’on utilise pour s’exprimer, mais il comprenait quand même que ces phrases ne ressemblaient pas aux autres. Il s’était donc levé et avait consigné une dizaine d’expressions semblables. On peut imaginer que ce fut là le premier effort de Dehkhodâ dans le rassemblement des milliers de proverbes et expressions qui constituent son "Amssâl-o-Hekam ". Quand il débute ses recherches, il n’a pas l’intention de rédiger deux livres distincts et ne glane les proverbes que pour les rajouter à ce qu’il pensait être son unique livre, l’Encyclopédie.

L’Amssâl-o-Hekam est finalement publié en quatre volumes entre les années 1929 et 1932.

L’immense bibliographie citée par Dehkhodâ et les sources qu’il cite ne font que souligner l’ardeur et la minutie extraordinaire qu’il a mis, cinquante ans durant, à fignoler son Encyclopédie et son Amssâl-o-Hekam. En examinant en détail cette bibliographie, on remarque qu’il y a très peu de sources auxquelles il ne se soit pas référées.

L’Amssâl-o-Hekam contient 30 000 proverbes et plus de 10 000 expressions persanes et plus de 12 000 poètes ou écrivains y sont cités.

Ce livre fut tiré la première fois à 1000 exemplaires dont 800 appartenaient en tant que droits d’auteur à Dehkhodâ qui les offrit à une organisation caritative. Cela est l’une des autres grandeurs d’âme de ce maître de la littérature persane qui ne demanda et n’accepta jamais d’être payé pour le travail qu’il fournit sa vie durant.

L’Encyclopédie

La grande Encyclopédie de Dehkhodâ ou plus simplement Dictionnaire Dehkhodâ est un immense et complet glossaire comprenant les mots, les expressions et les noms propres de la langue persane. Peut-être choisit-il pour son œuvre le titre de " Loghât-Nâmeh " (Le Livre des Mots) par référence au poète persan du Xème siècle, Assadi Toussi, qui avait également choisi ce titre pour la grande encyclopédie qu’il commença d’écrire, mais que la mort ne lui permit pas de terminer.

Dehkhodâ pensait qu’il y a des milliers de mots en persan, oralement transmis de génération en génération, qui disparaissent à toute vitesse et qu’il fallait un héros pour les transcrire et les sauver de l’oubli. Il décida d’être lui-même ce héros. Pourtant, après avoir fini son Encyclopédie, il estima qu’il n’avait transcrit au maximum qu’un tiers des mots existants en langue persane.

Pendant ces longues années de recherche, Dehkhodâ se référa continuellement aux plus prestigieux livres de la riche littérature persane. Ayant dès auparavant reçu une éducation littéraire très soignée, il sut toujours reconnaître les faiblesses et les forces de chaque œuvre et de chaque mot qu’il rencontrait. Ainsi, il les évita ou, au contraire, les mit en valeur dans son encyclopédie.

La langue persane n’est pas une langue fermée et des milliers de mots arabes, turcs, indiens, anglais, français, russe et mongols y ont pénétré au fil des siècles et des invasions diverses. Dehkhodâ, le grand persanologue, maîtrisait également à la perfection plusieurs langues étrangères dont le français et c’est grâce à cette connaissance qu’il sut très bien expliquer et codifier les mots étrangers définitivement entrés dans le persan.

Le premier tome des 222 volumes de l’Encyclopédie Dehkhodâ parut en 1940 et il fallut attendre 33 ans pour que la publication de la première édition prenne fin.

A cette époque et pour plusieurs décennies encore, peu de gens se sont intéressés à cette œuvre grandiose. Mais finalement, en 1945, une lettre du Premier ministre Mossadegh à l’Assemblée fit bouger les choses et une commission parlementaire fut immédiatement chargée de la fondation du Comité de l’élaboration de l’Encyclopédie Dehkhodâ, et Dehkhodâ lui-même put désormais compter sur des collaborateurs prestigieux dont le plus fidèle fut Mohammad Moïn, lui-même grand littéraire iranien.

Dehkhodâ, poète ?

Le Divân de Dehkhodâ fut publié pour la première fois de son vivant avec l’aide d’Abdol-Ghaffâr Tâhouri, le directeur des éditions Tâhouri, et une seconde fois avec l’aide du grand Moïn en 1954. Ses poèmes avaient déjà été publiés dans le journal Sour-e-Esrâfil et dans son livre Amssâl-o-Hekam.

Pourtant, peu de gens savent que Dehkhodâ était également poète. Lui-même disait toujours faire des rimes pour le plaisir et ne se considéra jamais comme un poète.

Beaucoup de ses poèmes ont le même ton que ses Tcharand-o Parand et portent distinctement la marque de son regard acerbe et très critique envers la société de son époque et il partage les mêmes sujets de prédilection poétiques que les grands poètes patriotes de la Révolution Constitutionnelle.

Dehkhodâ peut être classé dans la catégorie des défenseurs acharnés de la métrique classique. Malgré cela, il n’a pas hésité à innover et certains le considèrent comme le premier novateur de la poésie moderne. Cela pour trois raisons. Premièrement, il usa de la métrique classique mais ses thèmes étaient nouveaux et se distinguaient même des thèmes en vigueur chez les poètes patriotes. Deuxièmement, il fit entrer pour la première fois la langue populaire dans la poésie. Troisièmement, il a, malgré le classicisme de sa poésie, légèrement modifié la métrique. Il faut pourtant signaler qu’Akhavân Sâles, critique et poète, ne juge pas ses modifications suffisantes pour pouvoir considérer Dehkhodâ comme le père de la poésie persane moderne.

Note personnelle de Dehkhodâ

Parmi les autres ouvrages de Dehkhodâ, on peut citer la traduction jamais publiée de la Considération sur les causes de la grandeur des Romains et leur décadence (1734) de Montesquieu, un dictionnaire Français-Persan jamais publié, une biographie du savant Aboureyhân Birouni et des annotations et corrections faites sur plus d’une quinzaine de recueils de poésies anciennes ou contemporaines.

Mais la plus grande œuvre de Dehkhodâ reste l’immense Encyclopédie sur laquelle il travailla pendant plus de cinquante ans.

En 1953, après le Coup d’Etat américain du 19 août, Dehkhodâ, alors âgé de 74 ans, fut appelé et très brutalement interrogé par la police politique. Heureusement, son interrogatoire ne dura pas très longtemps et quelques heures plus tard, le fluet septuagénaire, soigneusement tabassé, fut relâché et, évanoui, ramené à sa demeure par les policiers.

Cette épreuve physique était plus que n’en pouvait supporter Dehkhodâ, qui ne s’en remit jamais. Il continua pourtant ses recherches, mais ses forces déclinèrent très rapidement et il mourut deux ans plus tard en février 1955.


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