N° 14, janvier 2007

Omrân Salâhi
Un gars de Javâdieh


Rouhollah Hosseini


Je ne crie guère

Je m’approche

Et tu m’entendras !

a poésie, en quête d’essentiel, rend le monde obscur, comme disait Mallarmé. Elle se nourrit à ce titre d’impressions et de sentiments ambigus ; de l’étrangeté du monde que le poète cherche à saisir à chaque " coup de vers ", pour déboucher au final sur un univers encore plus complexe ; plus pesant. A cette pesanteur vient parfois répondre la légèreté de l’humour. Celui-ci, tout comme la poésie, est une fenêtre ouverte sur l’existence, dont il nous révèle une autre facette. L’humour ne permet-il pas en première et dernière analyse, d’expérimenter une modalité parmi d’autre de la (trop galvaudée) " joie de vivre " ? Anti-pathétique, il nous fait toucher terre ; il donne corps aux idées les plus élevées ; il équilibre en passant le monde qui titube.

Nombreux sont les poètes qui ont agrémenté leurs textes de notes d’humour. Les Iraniens sont héritiers en la matière, d’une riche culture, inépuisable, depuis Saadi ou Mowlânâ, jusqu’aux auteurs plus récents, Iraj-Mirzâ en tête, ou Dehkhodâ. Omrân Salâhi, également poète et humoriste contemporain, mérite d’occuper une place de choix dans ce vaste panthéon.

Omrân Salâhi

Né en 1946, il débuta sa carrière de poète très tôt, dès l’âge de 15 ans. Dans ses textes, de factures diverses, les vers rimés côtoient les vers libres. Ils sont également teintés d’humour ; d’un humour qui les rend à la fois simples et plaisants. Souvent présent dans l’ensemble de l’œuvre, l’humour de l’auteur, au demeurant noir, offre par sa noirceur même, un tableau saisissant de la tragédie de notre condition, de notre solitude. Ainsi donc, sa poésie se nourrit-elle de la dureté, mais également des aléas de la réalité quotidienne, de la prose du monde.

En octobre 2006, Salâhi ferma les yeux sur un monde dont il éprouva les douleurs, mais qu’il ne prit finalement jamais au sérieux. Depuis, pour certains du moins, et dans un monde où l’emporte tous les jours un peu plus la tristesse sur la joie, son rire est venu à manquer.

Les nuages

Se rassemblèrent des quatre coins du ciel

Tu partis

Et après toi

La pluie se mit à tomber.


Un Gars de Javâdieh

Je suis

De Javâdieh [1]

D’Amirieh

De Mokhtâri

De Gomrok

Pas de différence

Toutes ces rivières accablées

Conduisent à la place Râh-âhan

La place Râh-âhan

Est un grand lac

Un lac de boue

Avec son île

Et son habitant permanent

J’ai dit : permanent ?!

L’eau coule

De quatre rivières

Rivière Javâdieh

Rivière Amirieh

Simetri

Shush

Où le malheur

Fait office de voile.

Je conduis

Un bateau empêtré dans la boue

Je suis de Javâdieh

En passant le pont

Commencent

Les misères de mon pays

O chemin de fer !

O frontière !

Recouvre mes yeux

Avec la fumée de l’air !

Ne me laisse rien voir

Là-haut

Ne me laisse rien vouloir

Ne laisse point l’espoir

En moi s’enraciner !

Ne laisse guère

O fumée !

Un jour

Quand tu passeras

Dans notre quartier

Emmène avec toi ton parapluie

Ici, le temps est toujours gris

Le ciel est toujours couvert

Il pleut toujours

Une pluie de larme

Une pluie de douleur

Une pluie de malheur

Une pluie de chien

Une pluie de merde

Il pleut toujours ici

Quand il pleut

C’est à dire toujours

Nous devons prier

Dieu

De renforcer

Nos toits de terre

Nous devons prier

Que les murs

De leurs épaules

Ne déposent pas sur le sol

Le linceul des toits

Nous devons prier

Que par les fissures

Le chant inquiet

De la goutte de pluie

Ne se répercute

Sur le récipient

Nous prions avec la mère

Dont les mains crient de douleur

Dont les yeux brûlent

Avec à ses côtés

Un tas de linge

Usagé, déchiré.

Au bout de Javâdieh

De l’autre côté de Nâzi-âbâd

Se trouve l’Abattoir

Les gens de notre quartier

Se réveillent chaque matin

Avec l’odeur du sang

Dans l’odeur piquante

Des excréments

Le printemps se bouche le nez

Lorsqu’il passe au-dessus

Et les chiens de Nâzi-abâd

S’affolent de l’odeur

Des cadavres anciens

Leur lieu de rendez-vous

C’est l’Abattoir

Où les tas de moutons

Me rappellent

L’image

Des crématoires !


L’abeille et la fleur

La petite abeille

Se posa sur la fleur du mont

Et enivrée

Lui donna des baisers sur les lèvres

La main de la nuit

Tenait pour elle

Depuis les arbres

En leur milieu

La lanterne de la lune

Sur le village

Ton souvenir soudain

Comme exhalés

Les parfums dans l’air

Remplit le ciel de mon cœur

L’abeille et la fleur

En cette agréable nuit

Sous ce clair de lune

Adoptèrent

Et mon rôle

Et la couleur de tes lèvres.


Pour voir l’amour

Pour voir l’amour

Tu dois

Mettre tes yeux

Contre

La fenêtre d’une maison

Menant par un vestibule

A une échelle, à une petite fenêtre

S’ouvrant sous une pierre

Derrière un mont

Ou sur un immense désert.


La corde à linge

Par un temps froid

Après la pluie

Je vis un homme

Misérable et accablé de toux sèches

Etendre

Sa nudité

Sur la corde à linge.


Prends la clé

Prends la clé

Pour ouvrir les eaux

Où étendent les bateaux

Acclamants

Les voiles de leur chant

Prends la clé

Pour ouvrir le ciel

Où les oiseaux de l’amour

Couvrent

L’horizon

De leurs ailes bleues

Prends la clé

Pour ouvrir les noms !


Photo souvenir

Sur la chaise

Je me suis assis

Je fermai les boutons de ma veste

Et tenant une fleur

A la main

Dans le bruissement de l’eau

Et le tumulte des enfants

Je pris une photo souvenir

Avec

La solitude.


Le feu et la source

Errante

Mon âme

Sent la forêt

Et ton regard

Y plante le feu

Tes yeux sont une mystérieuse fenêtre

Si je savais

Derrière

Qui se tient caché !

Si je savais

Qui t’habite !

Si

Feu tu étais !

Pour brûler

La mauvaise herbe de mon doute

Si

Source tu étais !

Pour arroser

La graine dormante de mon espoir.

Notes

[1Javâdieh, Amirieh, Mokhtâri, Gomrok, Simétri, Shush et Nâzi-âbâd sont des quartiers du sud de Téhéran.


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