N° 14, janvier 2007

L’autosuffisance iranienne en blé : victoire ou faillite économique ?


Arefeh Hedjazi


Mardi 16 novembre, des cérémonies spéciales ont été organisées partout en Iran pour célébrer l’autosuffisance du pays en matière de production de blé. C’est la première fois depuis 48 ans que la récolte nationale est suffisante pour que l’Iran, qui est le plus grand importateur de blé au monde, puisse prétendre à l’autosuffisance. En effet, pendant l’année en cours, les agriculteurs Iraniens ont produit plus de 14 millions de tonnes de blé, record sans précédent pour le secteur agricole national. Les experts ont annoncé à ce sujet que la réussite de ce secteur en la matière est le résultat d’un plan à long terme mis à exécution par les gouvernements successifs avec l’entière coopération du Ministère de l’agriculture. Outre ses conséquences économiques positives, ce plan peut être considéré comme un acquis très précieux du point de vue politique et stratégique. Ses responsables ont récemment annoncé qu’à l’heure actuelle, le secteur agricole iranien n’a utilisé que 30% de ses capacités pour assurer l’autosuffisance en matière de blé. Ceci dit, si les responsables du pays parvenaient à augmenter ce chiffre pour améliorer le rendement du secteur agroalimentaire iranien, d’ici trois ans, l’Iran pourrait produire plus de 18 millions de tonnes de blé par an, ce qui lui permettrait de devenir exportateur.

Un regard sur la production de blé en Iran et dans le monde

En Iran, après la Révolution islamique de 1979, de nombreux plans de développement furent mis en œuvre en vue de l’accélération de la croissance nationale et la transformation de l’Iran en un pays puissant politiquement, culturellement et surtout économiquement, au moins sur le plan régional. L’une des branches les plus stratégiques de l’économie nationale est sans aucun doute l’agriculture. Agriculture qui, en Iran, a été négligée plusieurs siècles durant. L’Iran, bien que doté d’un climat rude et plutôt désertique, détient pourtant un potentiel non négligeable en matière de culture agricole. Il s’agissait donc, après la Révolution, de mettre en œuvre des plans qui permettaient à l’agriculture quasi en faillite du pays de se redresser un tant soit peu. Au début des années 80, l’un des domaines les moins compétitifs de l’agriculture iranienne était celui de la production du blé.

Traditionnellement, le blé est l’un des produits clés de l’agriculture. Il constitue la base de l’alimentation d’une grande partie des habitants de la planète. Il est depuis toujours la première céréale cultivée au monde et collectionne les records quantitatifs. Ainsi, cette précieuse graine est au premier rang des échanges agroalimentaires internationaux comme le GATT (General Agreement on Tariffs and Trade) et la PAC (Politique Agricole Commune). Aujourd’hui, la croissance démographique mondiale fait du blé une denrée de plus en plus importante et ses échanges commerciaux l’ont converti en un enjeu politique majeur.

On peut donc dire que depuis toujours la culture de cette denrée de base représente pour les divers États un pouvoir et un moyen de pression très efficaces. Les puissances colonialistes s’étant très vite rendues compte de l’importance de ce produit, ils insérèrent dans les divers plans de développement qu’ils proposaient aux pays du Tiers-monde qu’ils "protégeaient ", des articles prévoyant la dépendance totale du pays en question aux importations des denrées stratégiques dont le blé. En Iran, la baisse soudaine du taux de production du blé fut provoqué par l’Act 4, traité de coopération conclu dans les années soixante entre les États-Unis de l’époque Kennedy et l’Iran du Shâh. Les États-Unis, " ami de l’Iran ", réussirent presque à arrêter la production du blé en Iran en exportant diverses sortes de céréales, dont le riz et le blé, à très bas prix. La conséquence directe de ce traité fut la désertion des cultivateurs Iraniens qui, attirés par la vie urbaine et n’étant guère soutenus et protégés par le gouvernement, se lancèrent dans une immigration massive vers les centres urbains. Cette dégradation de la production agricole toucha particulièrement les produits stratégiques tels que le blé, qui, importé à très bas prix, pénalisait l’achat des récoltes nationales et provoquait la faillite des cultivateurs.

Le résultat de cet état de fait fut que l’Iran a été, tout au long de ces trois dernières décennies, le plus grand importateur de blé au monde. Après la victoire de la Révolution islamique en 1979 et la volonté des nouveaux dirigeants de mettre en place une économie indépendante et puissante, le nouveau gouvernement s’intéressa à ce grave problème qu’était la dépendance au blé importé. C’est pourquoi l’autosuffisance en matière de production du blé, denrée stratégiquement incontournable, fut très sérieusement prise en compte par les divers plans quinquennaux de développement économique, social et culturel qui furent lancés à partir des années 80. Malgré cet effort législatif, les premiers plans concernant la production de blé ne furent guère couronnés de succès. Les rendements de cette branche de l’économie nationale chutèrent au cours de ces 15 dernières années, son indice de production passant de 24 % en 1990 à 11% l’année dernière. La production du blé en Iran lors de la mise en place du second plan quinquennal a été de 10 à 11 millions de tonnes. De plus, les deux années de sécheresse 1999 et 2000 virent une baisse remarquable de la production de blé qui dépassa à peine 8 millions de tonnes.

Il fallut attendre l’année 2001 pour voir apparaître les premiers résultats de ces plans successifs. Pourtant, ils n’étaient guère satisfaisants. C’est pourquoi une nouvelle loi fut votée, qui exigeait l’accélération des efforts fournis par le Ministère de l’agriculture en matière d’autosuffisance en blé. Le quatrième plan de développement fut donc mis à exécution dès l’année suivante avec une nouvelle politique de préachat par le Ministère de l’agriculture. Les précipitations atmosphériques marquant également une hausse moyenne au cours des 5 dernières années, le niveau de production atteignit l’année dernière le record de 15 millions de tonnes.

Ainsi, trois ans seulement après la mise en œuvre sérieuse du plan d’autosuffisance en matière de production de blé, l’Iran a réussi à atteindre de nouveau, après quarante-huit ans, une indépendance, bien que relative, en la matière. Aujourd’hui, l’Iran est, après la Turquie et le Pakistan qui produisent tous deux plus de 21 millions de tonnes de blé par an, le plus grand producteur de ce grain stratégique dans la région. Malgré tout et bien que le niveau de récolte de chaque hectare ait marqué une hausse nette - chaque hectare a un rendement actuel de quelques 2328 kilogrammes de blé contre 1500 il y a deux ans - ce chiffre est loin d’atteindre la moyenne attendue. La raison principale de cette faiblesse réside surtout dans le fait que la plupart des champs de blé en Iran sont sous culture sèche.

En apparence du moins, l’autosuffisance en matière de production de blé a été atteinte en Iran. Pourtant, personne ne sait encore vraiment si ce plan d’autosuffisance est judicieux. L’Iran était, jusqu’à l’année dernière, le plus grand importateur de blé au monde et cette année, le porte-parole du Ministère de l’agriculture a annoncé que la production a été si importante que l’on peut aujourd’hui exporter une partie de ce blé. Certains considèrent cette indépendance en matière de production de blé comme la plus grande victoire du pays depuis 40 ans, alors que pour d’autres, le résultat à long terme de cette prétendue indépendance sera la faillite totale de l’agriculture nationale.

Quoiqu’il en soit, lorsqu’on a commencé à parler de l’autosuffisance en blé, beaucoup d’experts ont estimé que cette autosuffisance serait provisoire mais on observe lentement une évolution de leurs positions. Même si l’Iran est toujours un grand importateur de blé, cela fait trois ans que la FAO a éliminé ce pays de la liste des dix grands importateurs mondiaux de ce produit. L’Iran importait 6,5 tonnes de blé en 2000 alors que le chiffre prévisionnel de l’importation pour l’année prochaine s’élève à peine 1,5 tonnes. Le Ministère de l’agriculture prétend d’ailleurs que cette importation est destinée à l’alimentation bovine et qu’une autre partie sera dirigée vers les usines de traitement pour l’exportation de la farine.

Malgré l’optimisme affiché par le Ministère de l’agriculture iranien, ce plan est toujours soumis à de violentes attaques de la part des experts, qui critiquent notamment la polarisation de tous les efforts agricoles autour de la production du blé. Pour eux, cette polarisation se fait aux dépens des autres produits. Hassan Rassoul Nia, expert en économie agricole affirme à ce sujet : " Sous le gouvernement précédent, alors que l’achat du blé était considéré comme beaucoup plus important que sa production, les experts criaient à la faillite de l’économie, alors qu’aujourd’hui, même si nous avons atteint une indépendance relative en matière de blé, nous sommes devenus beaucoup plus dépendants en ce qui concerne plusieurs autres produits considérés comme tout aussi stratégiques que le blé. Ainsi, à l’heure actuelle, nous importons 90 % de nos besoins en graines oléagineuses. "

Pour un autre expert, ce plan grandiose a été conçu sans prendre en compte la capacité de stockage des silos et des hangars existants. Il dit à ce sujet : " Les silos du pays ne peuvent contenir que 3.5 à 4 millions de tonnes. Comment veulent-ils emmagasiner 11 millions de tonnes ? C’est bien sûr impossible et le résultat sera la perte et la transformation de quelques millions de tonnes de ce blé en déchets. " Il ajoute que l’Iran fait partie des cinq pays constructeurs de silos au monde mais qu’il n’en construit guère pour lui-même. Beaucoup d’experts considèrent que le plan d’autosuffisance en matière de production de blé était donc dès le départ un plan à caractère politique et qu’il a été décidé sans penser à l’avenir.

Base alimentaire de nombreuses sociétés dont la société iranienne, le blé est une denrée incontournable. Un pays incapable de répondre aux besoins élémentaires et basiques de sa nation est un pays faible. Dans cette optique, les efforts fournis par le gouvernement iranien après la Révolution sont non seulement légitimes, mais également nécessaires, même si, avec les actuels principes économiques d’échanges, l’indépendance en matière de production d’un quelconque produit n’a plus qu’une valeur très relative et que les nouvelles directives de l’OMC promettent de grands changements au niveau des échanges agricoles internationaux. Dans la plupart des pays développés, c’est le degré d’intérêt économique de chaque produit qui est à la base de sa production et de son lancement alors qu’en Iran, cette option n’est que très rarement prise en compte. Le blé, comme le sucre, est considéré comme un produit stratégique mais beaucoup de pays au monde, en raison des avantages comparatifs qu’ils ont dans la production d’autres denrées, ne souhaitent pas l’indépendance en matière de production du blé.

Quoiqu’il en soit, politiquement du moins, l’autosuffisance atteinte par l’Iran durant ces deux dernières années est une grande victoire stratégique car, en raison de ses prises de position politiques, ce pays subit divers embargos économiques de la part des grandes puissances, en particulier des États-Unis. L’économie iranienne ne peut donc se permettre d’être entièrement régie selon les lois du libre-échange, auquel elle n’a accès que de façon restreinte. L’indépendance économique et l’autosuffisance sont à l’heure actuelle les seuls moyens dont dispose l’Iran pour assurer sa place économique au sein du concert mondial.

Il est à signaler que la Chine, les États-Unis, la Russie et la France sont les cinq plus grands producteurs de blé au monde.


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