N° 14, janvier 2007

Historiette autour d’un édifice cristallin
Le musée du verre et de la céramique d’Iran


Afsaneh Pourmazaheri, Farzâneh Pourmazâheri


Jadis, dans la tumultueuse capitale de la Perse, Téhéran, vivait Ghavamossaltané, un noble de la dynastie Qâdjâre. Au cours des dernières décennies du XIXe siècle, il fit bâtir son petit palais au cœur d’un vaste jardin de 7000 mètres carrés. Il y résida jusqu’en 1953. Puis cette propriété fut laissée à l’abandon. Vinrent ensuite des ambassadeurs Egyptiens qui occupèrent les lieux durant sept années. Puis plus tard ils firent office d’ambassade pour les émissaires d’Afghanistan, avant d’accueillir les locaux de la grande Banque Commerciale. On imagine aisément les transformations que notre petit palais a dû subir durant toute cette période. Un beau jour de l’an 1975, le bâtiment devint l’actuel "Musée du Verre et de la Céramique d’Iran". Et pour clore le périple, en 1998, son nom fut inscrit dans le sacro-saint Répertoire du Patrimoine National d’Iran.

Huit années s’écoulèrent. Le 4 novembre 2006, deux visiteuses, au demeurant fureteuses, entrèrent dans la cour du musée. La relative intimité des lieux eut de quoi les surprendre. Exit la verdure du grand jardin d’autrefois, réduit à l’état de jardinet. Des arbustes et des réverbères plantés dans le sol, de hauts sapins alignés sur toute la longueur de la cour centrale, et un petit bassin bleu à proximité de la façade principale ; voilà ce qu’elles découvrirent. Elles observèrent l’ensemble avec intérêt, avant de se retrouver face aux marches du palais, décorées de deux rangées parallèles d’imposants pots de fleur. A peine avaient-elles posé leur regard sur la façade que la beauté des gravures et des motifs décoratifs les subjuguèrent. L’une était en admiration devant les murs et les colonnes constitués d’un assemblage pluriel de briques multiformes et multicolores soigneusement agencées, tandis que l’autre se délectait de l’exotisme des fenêtres en bois. Ces dernières, vénitiennes, étaient assemblées selon une structure binaire. Derrière les vitres, on avait installé des volets en bois afin de limiter l’afflux de lumière et la perte de chaleur à l’intérieur de l’édifice. Curieuses, elles se mirent à déambuler autour du bâtiment. De forme octogonale, l’ensemble se déployait sur une superficie de 1040 mètres carrés. L’architecture de l’endroit évoquait assez fidèlement celle de l’époque qâdjâre ; une combinaison d’art traditionnel iranien et de style européen du dix-neuvième siècle. Pendant cette période, les relations diplomatiques entre l’Iran et l’Europe étaient au beau fixe. Ce qui explique la présence marquée, en ces lieux, de l’art occidental aux côtés de l’art oriental. En fait, Ahmad Ghavâm fit bâtir le palais sous la surveillance d’ingénieurs Européens sans tenir compte des facteurs climatiques et de l’orientation de la lumière du soleil.

En marchant sur le tapis rouge du musée, nos visiteuses furent accueillies par le grincement du plancher. L’une d’elles s’arrêta devant une vitre pour y relever la présence de différentes teintes constituées d’oxyde d’aluminium, d’oxyde de titane, d’oxyde de cuivre… Elle en fut toute ébahie. Elle se demanda comment de tels éléments originellement opaques pouvaient donner lieu à des surfaces si transparentes. L’autre venait déjà de s’engager dans le couloir pour photographier un ensemble de poteries datant du premier millénaire av. J-C, ainsi que la cristallerie produite en Europe durant les XVIIIe et XIXe siècles. A l’époque des Sassanides, la technique persane de la taille du verre vivait son âge d’or. Les méthodes appliquées pour enjoliver la verrerie se résumaient à timbrer, à ajouter des motifs décoratifs et à "souffler" dans les modèles ornementés. Grâce à ce savoir faire, les récipients sassanides furent exportés vers l’est et vers l’ouest. Ils furent même exposés dans les musées de Chussuine et de Nara au Japon, ainsi qu’à l’église Saint-Marc à Venise. Des échantillons de l’artisanat de cette époque et des époques achéménide et préislamique étaient également exposés dans la salle Bolour (Cristal) du musée. Nos deux visiteuses discutèrent quelques minutes à propos de l’évolution de cet art, aujourd’hui pratiqué à l’échelle industrielle.

Il était déjà trois heures de l’après-midi. Après avoir flâné dans la salle Mina (consacrée à l’émail), elles gravirent des escaliers en colimaçon. Dans leur esprit, l’univers du cristal prenait une envergure certaine… des burettes à huile… des colliers en verre… des objets Egyptiens…Sumériens…Cinq mille ans auparavant, ces derniers étaient parvenus à fabriquer la pâte de verre pour confectionner diverses sortes de récipients. Progressivement, cette technique allait se propager au sein des nations asiatiques, en Europe de l’Est et à travers le Moyen Orient. En Perse, dans le Ziggurat de Tchogha-zanbil - le plus fameux temple de la Perse antique -, des milliers de barres de verre furent utilisées dans la construction des fenêtres du sanctuaire. Les Achéménides ne furent pas en reste ; ils imaginèrent et conçurent des figurines d’animaux sous formes de coupes. Par ailleurs, ils conçurent de la vaisselle en métal qui dévalorisa quelque peu l’usage de la poterie…

A l’étage supérieur, l’éclairage d’un lustre gigantesque attira l’attention de nos visiteuses. Le décor mural - en plâtre et en miroiterie - en disait long sur le goût raffiné de Ghavamossaltaneh, mais aussi sur celui des Egyptiens qui occupèrent les lieux après lui. Elles firent également une halte, respectivement dans les salles Sadafe, Zarrine, Ladjevarde 1 et Ladjevarde 2, au seuil desquelles elles eurent l’occasion de lire un bref historique relatif aux objets exposés :

" A l’avènement de l’Islam en Perse, les Sassanides firent de grands progrès dans l’art et l’industrie. Apparurent en ce temps-là de nouvelles techniques de taille et de dessin qui rehaussèrent la verroterie. Des poteries datant du IVe au VIIe siècle de l’hégire furent ornées de proverbes, de vers sacrés, de poèmes de Nezami et de Ferdowsi. Suite à l’invasion mongole en Perse, un grand nombre d’artistes émigrèrent vers de lointains pays, laissant à l’abandon les grands centres de verrerie de Rey, Gorgân, Kâshân et Neichâbour. Un siècle plus tard, cette industrie refit son apparition avec cette fois, des verres plus sombres et des formes plus simples. A l’époque safavide, l’importation d’objets chinois et de vaisselle en Perse s’accéléra. Cela eut pour conséquence la fabrication croissante d’objets blancs et bleus ornementés de figures chinoises. "

En descendant les escaliers pour quitter le musée, l’une des visiteuses raconta à l’autre l’histoire des verriers Vénitiens de la fin du XVe siècle. Ces artisans commencèrent à fabriquer une sorte de verre transparent. En raison de la ressemblance entre le cristal et celui-ci, il prit le nom de " cristal ". Au XVIIe siècle, les Tchèques, imitant les Italiens, se mirent à fabriquer de la vaisselle en cristal. Ils remportèrent un tel succès qu’au XVIIIe et au XIXe siècles, ils parvinrent à surpasser les Vénitiens, tout en continuant de produire des cristaux aux couleurs vives et claires...

Nos deux jeunes filles continuèrent inlassablement à discuter tout en s’éloignant du site. Il ne resta rien d’elles, sinon un léger murmure continu. Apparemment, il y avait encore beaucoup à voir, beaucoup à dire.

La façade extérieure du musée

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