N° 14, janvier 2007

La diaspora iranienne dans le monde :
un acteur transnational au centre de flux et de jeux d’influences multiples


Amélie Neuve-Eglise


Du fait de son Histoire mouvementée, l’Iran a connu, au cours de la seconde moitié du XXe siècle, d’importantes vagues d’émigration facilitées par la révolution des transports et qui ont peu à peu donné naissance à une vaste diaspora iranienne organisée économiquement et socialement dans les cinq continents. Ces “Iraniens de l’étranger” ont peu à peu contribué à l’émergence de nouvelles dynamiques et échanges entre leur pays d’accueil et leur patrie d’origine, selon un jeux d’influences croisées dont nous tenterons d’analyser les composantes essentielles. Ce phénomène n’est cependant pas nouveau puisqu’il y a près de mille ans, le pays avait déjà connu un important mouvement d’émigration de la communauté zoroastrienne fuyant les persécutions dont elle fut l’objet à la suite de la conquête de la Perse par les arabes, pour donner naissance à la vaste communauté parsie du subcontinent indien. Au début du XXe siècle, de nombreux Iraniens décidèrent de s’expatrier, notamment à la suite de la Révolution Constitutionnelle de 1905, ou encore après la mise en place de la conscription en 1922. Cependant, ces départs se réalisaient souvent sur de courtes distances, les familles iraniennes émigrées ayant surtout coutume à l’époque de s’établir dans les pays arabes voisins, notamment au Koweït ou au Bahreïn. Durant le règne de Mohammad Rezâ Pahlavi, de nombreux opposants politiques de toutes tendances se sont également exilés. A la suite des bouleversements politiques de 1979 et des années de guerre qui les ont suivis, de nombreux Iraniens ont pris la décision de quitter l’Iran. Estimée au total à près de 2 millions de personnes, la diaspora iranienne s’est imposée, au cours des deux dernières décennies, comme un acteur politique et économique de poids et au centre de multiples logiques transnationales. Tout en retraçant les caractéristiques majeures de ces communautés expatriées dans les différents pays d’accueil où elles se sont établies - en insistant davantage sur la diaspora irano-américaine, principale communauté iranienne établie à l’étranger-, nous tenterons de cerner les transformations de l’identité iranienne au contact de la culture des pays d’accueil, ainsi que le type de relation existant entre ces communautés et leur pays d’origine.

Un tropisme américano-européen

Si, au cours du XXe siècle, de nombreux Iraniens se sont établis en Turquie (près de 800 000 personnes), aux Emirats Arabes Unis (560 000 personnes), en Irak (250 000), et en Europe - notamment au Royaume-Uni, en Allemagne et en Suède -, la communauté iranienne la plus importante s’est installée aux Etats-Unis (près de 1,6 million d’Iraniens), et se concentre essentiellement à Los Angeles - que l’on a même été parfois jusqu’à rebaptiser " Tehrangeles", étant donné l’importance du nombre d’Iraniens qui s’y sont progressivement établis. En France, la communauté iranienne compte près de 62 000 personnes.

La diaspora iranienne dans le monde en 2003

Si, au cours des années 1980, l’émigration avait pour principal motif des causes politiques, les années 1990 ont progressivement vu se développer une émigration davantage économique, trouvant sa source dans le désir d’une partie de la population d’améliorer ses conditions matérielles d’existence ou d’acquérir de nouvelles compétences techniques et professionnelles ; ceci devant permettre in fine une réussite sociale au sein du pays d’accueil et l’acquisition d’un certain prestige au sein de la patrie d’origine. De nouvelles destinations ont alors été prisées telles que le Japon (avant la crise économique qu’il a subie au milieu des années 1990), le Canada, ou encore l’Australie. Un nombre croissant d’étudiants Iraniens sont également désireux d’effectuer leurs études où une partie de leurs études hors de leur pays, et sont accueillis principalement par les universités européennes et canadiennes - tendance qui s’est renforcée après le 11 septembre qui a marqué un durcissement de la législation étasunienne concernant la délivrance de visas étudiants, affectant plus particulièrement les étudiants du Moyen Orient. Les Etats-Unis demeurent cependant une destination très prisée par les Iraniens désirant s’établir à l’étranger, et révèle la logique d’une émigration répondant souvent à des stratégies de regroupement familial : un membre de la famille s’expatrie, puis organise progressivement la venue de ses parents, frères et sœurs, etc. Ces stratégies donnent parfois naissance à des parcours complexes, où certains candidats à l’obtention d’une green card ou d’un visa Schengen passent par plusieurs pays "intermédiaires " tels que la Turquie, la Thaïlande, ou le Pakistan, avant de pouvoir rejoindre leur famille établie en Europe ou aux Etats-Unis. Constituée au départ essentiellement de membres des couches favorisées de la société iranienne, la diaspora iranienne s’est diversifiée socialement pour y inclure peu à peu de nombreux membres d’une classe moyenne en quête d’ascension sociale et de conditions de vie meilleures.

En Iran même, ces multiples projets de départ ont engendré la mise en place d’une véritable "économie de l’émigration" constituée de passeurs et d’intermédiaires divers et variés prodiguant de l’aide à l’obtention de visas ou de permis de séjour, en prodiguant divers conseils et informations sur le pays d’accueil, ou encore en organisant des réseaux d’accueil sur place. De même, l’apprentissage de la langue anglaise ou celle du pays choisi, le passage d’examens tels que le TOEFL ou le DELF, ou encore l’achat de multiples ouvrages sur le pays choisi ont engendré une explosion du marché des cours de langue, ainsi que des méthodes d’apprentissage linguistique diverses. Il faut cependant souligner le poids des représentations qui demeure un des facteurs à la fois attractif et source de nombreuses craintes lors de toute décision de départ : l’Occident est souvent perçu comme un terrain d’ascension sociale et de réussite matérielle, mais aussi une terre " froide " et individualiste, aux mœurs légères et peu respectueuse des solidarités familiales [1]. Lorsqu’il est choisi comme nouvelle terre d’accueil l’Occident tend donc à incarner, dans la plupart des cas, le lieu fantasmé où se cristallisent tous les désirs et appréhensions des futurs " immigrés ".

Une réussite sociale et économique exemplaire

Eduquée et hautement qualifiée dans sa grande majorité, la communauté iranienne immigrée s’est, de façon générale, parfaitement intégrée économiquement et socialement dans les différents pays où elle s’est implantée. Il faut cependant rappeler que, concernant la frange de la population ayant émigré lors des premières années de la Révolution et qui comptait dans ses rangs de nombreuses personnes proches du pouvoir ou occupant un haut rang social et académique, l’importance des capitaux importés sur place à fortement contribué à leur intégration, tout en leur permettant de jeter les bases de leur réussite économique. La communauté iranienne à l’étranger occupe souvent une place de choix dans des secteurs tels que l’informatique, le design, le BTP, le commerce de tapis et de bijoux, ainsi que l’immobilier - particulièrement dans les pays du Golfe Persique et à Los Angeles. Beaucoup d’Iraniens expatriés exercent également des professions libérales, notamment dans le domaine médical. En outre, aux Etats-Unis, la communauté iranienne a acquis une influence considérable au sein de nombreux domaines académiques et économiques et, plus récemment, dans le domaine artistique. Le revenu moyen par famille y est près de 38% plus élevé que la moyenne nationale. Il ne fait cependant pas oublier les difficultés et les situations précaires vécues par certains expatriés mais, de façon globale, on peut parler d’une véritable réussite économique et sociale.

Dans les différents pays où ils se sont établis, les Iraniens ont également mis en place de véritables circuits économiques intercommunautaires entre les principaux foyers de la diaspora basés à Dubaï, en Turquie, à Tokyo, ou à Los Angeles, ceci donnant progressivement naissance à une véritable micro-économie transnationale iranienne exploitant les diverses zones franches des pays du Golfe Persique et les grandes places financières européennes. Dans ce sens, il faut également évoquer le rôle du Mexique, pôle phare d’où transitent l’ensemble des biens en provenance d’Iran et destinés à être importés aux Etats-Unis. Les contours de cette économie transnationale iranienne prennent parfois des traits plus visibles : ainsi, le rial iranien a cours dans la majorité des grands lieux de pèlerinage chiites d’Irak ou de Syrie, dans certaines parties du bazar du Dubaï, et dans plusieurs villes omanaises.

La diaspora iranienne établie aux Etats-Unis - qui demeure la plus influente et fortunée, avec celle des pays du Golfe Persique - a également créé tout un réseau médiatique composé de nombreux journaux et revues, chaînes de télévision captées en Iran via satellite, sites Internet [2], ainsi que des stations de radio - l’ensemble leur permettant de maintenir un lien avec leur culture et leur pays d’origine. Nés d’une synthèse complexe entre certains éléments de la culture iranienne, idéalisation des régimes précédents, et valeurs occidentales parfois teintées de religiosité, ces médias se confinent souvent dans une opposition stérile à défaut de proposer des projets de réforme concrets et réellement applicables. Quoi qu’il en soit, le rapport de la diaspora avec la culture du pays est donc loin d’être coupé, comme en témoigne également l’intérêt des Iraniens expatriés pour les nouvelles " locales ", l’organisation de diverses projections de films de réalisateurs " du pays ", ou encore le succès des nouvelles vedettes de la chanson iranienne au sein de ces communautés expatriées. Plus concrètement, la fidélité aux habitudes alimentaires iraniennes et à une certaine esthétique dans le domaine du mobilier démontre également ce fort attachement.

Les évolutions identitaires et réinterprétations de l’ " iranité "

L’émigration a induit une certaine transformation de l’identité iranienne souvent réinterprétée au contact des valeurs du pays d’accueil, et parfois idéalisée jusqu’au mythe. Phénomène courant au sein de la majorité des grandes diasporas chinoise, italienne, et juive, la recréation de l’environnement local au sein du pays d’accueil est l’une des caractéristiques des grandes communautés iraniennes émigrées. Ainsi, le quartier de Westwood à Los Angeles a servi de cadre à la recréation d’un véritable Téhéran miniature : enseignes de magasins écrites en persan, magasins vendant les ingrédients de base de la cuisine iranienne, librairies spécialisées, restaurants iraniens, étoffes d’Ispahan, tapis divers et variés. En évoquant la présence des colonnes de Persépolis, reconstituées en plâtre dans un style douteux au sein de la majorité des restaurant iraniens de ce quartier, Fariba Adelkhâh souligne ainsi que "cette reproduction à l’étranger de la société d’origine prend souvent la forme d’une réinvention conservatrice et parfois passablement " kitsch " de l’iranité " [3]. Dans ce sens, l’Iran reconstitué reproduit souvent le décor du Téhéran des années 1970 assorti de motifs de la Perse antique, vecteur d’une vision de la mère patrie surannée et idéalisée. Concernant les communautés iraniennes musulmanes pratiquantes, le cadre religieux chiite est souvent recréé au travers de la construction de mosquées ou encore de hosseyniyeh, hauts lieux de sociabilité religieuse et culturelle.

Le quartier de Westwood à Los Angeles, fief de la communauté iranienne résidant aux Etats-Unis

De nombreuses coutumes et fêtes iraniennes telles que Norouz demeurent également célébrées et se muent en véritable vecteur d’affirmation de l’identité nationale de ces communautés, qui se trouve revalorisée du fait de leur statut de minorité au sein des différents pays d’accueil. Les Iraniens expatriés recréent donc un véritable espace communautaire aux événements rythmés par les grandes dates du calendrier iranien, et source d’une importante sociabilité entre les différentes familles. Si les grandes fêtes iraniennes traditionnelles rassemblent beaucoup, la célébration des événements fondateurs du chiisme est également, pour la communauté émigrée pratiquante, un aspect essentiel de l’affirmation de leur identité et qui permet en parallèle la naissance de réseaux de sociabilité et d’entraide importants. Ainsi, à Dubaï, les Iraniens les plus fortunés ont, dans les années 1990, financé la construction de divers lieux de culte chiite afin que les croyants puissent y célébrer leurs fêtes "comme chez eux ". Le même processus a été observé dans les autres pays où la communauté iranienne est importante, notamment en Californie, en Turquie et au Japon. La construction de lieux de culte par les minorités religieuses iraniennes zoroastrienne, chrétienne, et juive, s’inscrit dans cette même logique [4].

Cependant, confrontée à une culture distincte, l’identité iranienne subit d’importantes transformations et réinterprétations, pour parfois s’enrichir d’éléments présents au sein de la société d’accueil. A titre d’exemple, au sein de la communauté iranienne de Los Angeles, l’anglais est utilisé de façon croissante en tant que langue véhiculaire de ses membres, tendance encore plus marquée au sein de la nouvelle génération. Cela n’empêche pas l’emploi de nombreuses expressions persanes dans les conversations, aboutissant à ce que l’on a surnommé le " Fenglish " en référence au " Spanglish ", mélange d’espagnol et d’anglais souvent utilisé par les émigrants latino-américains présents aux Etats-Unis. Concernant la communauté iranienne chiite et pratiquante, la façon de vivre sa religion a également connu certaines évolutions : édification de lieux de cultes ultramodernes bien éloignés des mosquées traditionnelles et pourvus des dernières technologies de l’information, de méthodes d’apprentissage du Coran multimédia (en anglais, arabe ou persan), d’espaces de débats mixtes… et offrant tout un ensemble de services, des cérémonies religieuses ou de deuil à la célébration des mariages. On assiste également à une croissance des traductions en anglais d’ouvrages religieux islamiques, la publications de nouvelles exégèses coraniques… ainsi qu’à l’émergence de nouvelles pratiques religieuses qui, tout en acceptant les principes de base du chiisme, se tournent davantage vers l’affirmation d’une foi plus " personnelle " et tendant à prendre ses distances à l’égard de tout magistère dogmatique.

Le départ physique demeure donc indissociable de l’émergence d’un attachement nostalgique à la mère patrie, qui se manifeste sous les formes multiples que nous venons d’évoquer - de la célébration de la dynastie monarchique précédente à l’attachement aux grandes dates du calendrier chiite. On assiste alors à la mise en place d’un rapport "fantasmatique " et idéalisé avec la patrie d’origine, puisant souvent sa source dans une glorification de la Perse antique et permettant d’alimenter un patriotisme au-delà des clivages religieux ou idéologiques [5]. Cependant, même si le rêve d’un possible retour habite la majorité des Iraniens, les communautés expatriées semblent de plus en plus s’ancrer dans leurs pays d’accueil respectifs. Cela se manifeste notamment, en Californie, par la construction de maisons de retraite iraniennes ou encore l’ouverture de cimetières irano-musulmans. De même, si cet attachement à la terre natale demeure très présent chez la grande majorité des membres de ces communautés, il se manifeste de façon distincte selon les générations : ainsi, à défaut de la première génération d’émigrés qui a connu la vie " là-bas " et maintient souvent un lien affectif très fort avec l’Iran, la nouvelle génération née sur place entretient en général avec lui des relations plus distantes, faute d’y avoir vécu durant une longue période. Elle se construit alors une identité plurielle, faite d’une réinterprétation des valeurs traditionnelles " apprises " ou redécouvertes lors de voyages ponctuels en Iran, et en même temps influencée par celles régnant au sein de ce qui est devenu leur nouvelle patrie.

L’attachement à la mère patrie, source inépuisable de flux économiques et d’influences culturelles croisées

La majorité des Iraniens expatriés maintiennent donc un lien très fort avec leur pays d’origine, notamment au travers de contacts téléphoniques et de l’envoi régulier de devises ou de produits divers à leur famille restée en Iran, ou encore par les efforts déployés par l’expatrié pour préparer la venue des autres membres de sa famille, selon une logique de réseau évoquée précédemment. Les retours ponctuels sont également fréquents, notamment en cas de décès d’un proche en Iran, d’un mariage, d’une naissance… Il faut donc moins parler de rupture que d’incessants allers et retours liés au maintien d’un fort attachement au cercle familial et, pour les personnes croyantes, motivés par le désir d’effectuer certains rites religieux tels que le pèlerinage à Qom ou à Mashhad.

Mosquée iranienne à Dubaï

Ce lien avec la patrie d’origine se manifeste également, pour les plus fortunés d’entre eux, par la mise en place de nombreuses pratiques de don souvent motivées par un sentiment de " devoir " par rapport à la patrie que l’on se doit d’aider et de servir, même à distance. Ces dons répondent donc souvent à une logique altruiste mais s’effectuent dans le cadre d’un circuit économique efficace et transnational : de nombreux capitaux destinés à être investis en Iran transitent ainsi par différentes places financières mondiales et par les pays où ils seront soumis aux taxes les moins élevées. Au cours des deux dernières décennies, de nombreux hôpitaux, écoles, et divers centres caritatifs ont été construits dans des quartiers sud de Téhéran et dans certaines provinces du sud du pays grâce à l’aide apportée par ces capitaux "expatriés ". Au-delà de sa fonction caritative, le don peut aussi répondre à des motivations religieuses, comme le prouvent les nombreux capitaux étrangers destinés à la construction de mosquées et de divers lieux de culte au sein de l’Iran, souvent dans la région ou ville d’origine du donateur. Ainsi, le rapport et l’attachement à la ville où au village natal est un élément central de la répartition géographique de ses dons, qui permettent également au mécène de se construire une légitimité et un véritable prestige au sein de sa communauté d’origine. En outre, cette logique de don s’est parfois institutionnalisée comme le prouve la création, en 1999, de la Fondation pour la Science et l’Art (Boniâd-e dânesh va honar) basée à Londres et qui s’efforce d’améliorer l’accès des jeunes Iraniens aux nouvelles technologies de l’information et de la communication par la mise en place de projets tels que l’achat de plusieurs milliers d’ordinateurs destinés aux écoles iraniennes.

Les relations diaspora-communauté d’origine : un chassé-croisé d’influences multiples

Aujourd’hui, les autorités iraniennes semblent ouvertes à un éventuel retour au pays d’une partie de la diaspora, et semblent pour le moins désireuses d’établir des relations avec ces Iraniens expatriés. Cette tendance s’est particulièrement affirmée sous la présidence de Monsieur Khâtami, notamment au travers d’un certain assouplissement des mesures administratives concernant la délivrance de passeport et papiers d’identité, ou encore le rapatriement de devises. Il convient néanmoins de souligner que cette " ouverture " est essentiellement motivée par le rôle dynamisant que pourrait jouer la diaspora dans le domaine économique au travers de multiples investissements. L’éventuelle accession de l’Iran à l’OMC et la poursuite de la libéralisation de son économie pourrait alors ouvrir la voie à des réalisations de grands projets d’investissement réalisés par des membres de la diaspora. Néanmoins, la permanence de divergences politiques et culturelles demeure susceptible d’entraver la mise en place d’une coopération pérenne. De nombreux Iraniens établis à l’étranger n’en participent pas moins aux élections du pays, optant souvent pour les candidats les plus réformistes. Ils sont également les acteurs d’un jeu complexe d’influences croisées au sein même de leur patrie d’origine : lors de leur retour, en apportant des cadeaux et en faisant découvrir d’autres pratiques vestimentaires ou alimentaires à leur famille restée au pays, ils sont les agents de l’introduction en Iran de certaines pratiques occidentales puissamment relayées par le satellite. En outre, ceux qui reviennent se convertissent souvent malgré eux en ambassadeurs de leur nouvelle terre d’accueil, incitant certains au départ, représentant pour d’autres une source précieuse d’information quant aux avantages et désavantages de tel ou tel pays, le coût du voyage, les facilités offertes par tel organisme ou université à l’étranger… Au sein même du pays, le projet d’émigration a pour conséquence une réorganisation du quotidien et la création d’une existence " projetée dans l’avenir" : apprentissage de l’anglais, prise de renseignements sur les diverses formalités administratives, économie de salaire… même si le départ ne demeure qu’un projet lointain et parfois irréel. Pour ceux qui partent, l’espoir du retour est également très présent. Nous assistons donc à un jeu de chassé-croisé incessant entre ces deux communautés. Quoi qu’il en soit, le tremblement de terre ayant frappé Bam en 2003 constitue un exemple particulièrement frappant des liens étroits de solidarité existant entre ces deux communautés. Cette catastrophe a ainsi entraîné l’envoi de nombreux fonds d’aide aux victimes par les Iraniens expatriés, fonds qui ont été gérés et administrés par des organismes publics ou parapublics dans un élan de solidarité trans-communautaire d’une ampleur rarement observée auparavant.

Terre d’émigration mais également terre d’accueil [6], l’Iran est au centre de multiples flux humains, économiques, et culturels ainsi que de réseaux d’entraide entre les communautés d’Iraniens expatriés et ceux restés sur place. Comme nous l’avons vu, la majorité des migrants maintient un lien très fort avec sa patrie d’origine et vit souvent dans le mythe d’un retour plus ou moins réellement envisagé. Cependant, parmi la nouvelle génération, certains émettent le souhait de découvrir " leur " pays et prennent pour prétexte un stage ou une année d’étude pour s’y réétablir de façon temporelle. Lorsque ce retour se concrétise effectivement, il n’est cependant pas toujours facile et révèle parfois le décalage entre l’image nostalgique et parfois désuète de leur patrie qu’ils s’étaient forgés à distance, et la réalité concrète du pays. Le sentiment de décalage rencontré est souvent très sensible dans le domaine culturel, et peut compliquer une réinstallation définitive : " L’émigré qui réussit rêve d’authenticité culturelle, alors que le critère local de distinction sociale est un style emprunté de l’étranger " [7]. Le décalage des représentations et aspirations de ceux "d’ici " et de "là-bas " demeure donc un obstacle à la mise en place d’un réel dialogue. Aujourd’hui, dans un contexte où la plupart des communautés iraniennes émigrées s’enracinent au sein de leur pays d’accueil et que la nouvelle génération s’éloigne de l’idée d’un éventuel retour, l’iranité réinventée constitue de plus en plus pour elles un moyen de se positionner et de se créer une identité propre au sein de la nouvelle société d’accueil. Ceci motive souvent l’organisation de nombreuses activités culturelles permettant en parallèle de mieux faire connaître l’Iran - ou du moins la vision qui en est véhiculée par les différentes communautés iraniennes - au sein de ces pays. En France, au travers de l’organisation de diverses expositions et projections dédiées aux multiples facettes de la culture iranienne, le Centre Culturel d’Iran à Paris permet notamment aux français de se familiariser et se s’ouvrir à certains aspects de cette culture millénaire, ouvrant la porte à d’autres échanges et à l’esquisse d’un véritable "dialogue entre civilisations".

Sources :

1. Adelkhâh, Fariba, Partir sans quitter, quitter sans partir, in Critique Internationale, 19, avril 2003

2. Adelkhâh, Fariba, Expatriation et notabilité, in Politix Vol. 17, No. 65, 2004, pp. 73-92

3. Ansari, Maboud, The making of the Iranian community in America, New-York, Pardis Press, 1992.

4. Sullivan, Zohreh, Exiled Memories : Stories of the Iranian Diaspora, Temple University Press, 2001.

Notes

[1A l’instar d’Edward Saïd qui avait qualifiée d’ " orientaliste " la représentation erronée et chargée de préjugés de l’Orient élaborée par l’Occident, Habermas a forgé en miroir le terme d’ " occidentalisme", qui fait référence aux représentations déformées et schématiques de l’Occident régnant en Orient.

[2La foule de blogs et de forums de discussion créés récemment permet notamment la mise en place d’échanges denses et suivis entre ceux d’ "ici" et de "là-bas".

[3Adelkhâh, Fariba, Partir sans quitter, quitter sans partir in Critique Internationale, 19, avril 2003.

[4Si la grande majorité des Iraniens résidant à l’étranger sont de confession musulmane (au moins de par leur naissance, à défaut d’une pratique régulière), les minorités religieuses telles que les zoroastriens, les chrétiens arméniens et assyriens, ainsi que les juifs, sont surreprésentés.

[5Cette représentation d’un Iran idéal et la recréation d’un passé glorieux et mythique est largement façonnée et véhiculée par l’industrie musicale iranienne de Los Angeles.

[6Durant la seconde moitié du XXe siècle, l’Iran a accueilli de nombreux réfugiés des pays voisins qui étaient Afghans, Irakiens ou Kurdes dans leur grande majorité. Fuyant au départ des persécutions politiques ou la guerre, ils viennent de façon croissante s’installer en Iran pour des raisons économiques.

[7Adelkhâh, Fariba, Expatriation et notabilité, in Politix Vol. 17, No. 65, 2004, pp. 73-92 Centre Culturel d’Iran, 6, rue Jean Bart, Paris 6e.


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