N° 45, août 2009

Lettre trente-quatre*


Nâder Ebrâhimi
Traduit par

Arshiâ Shivâ


Ô compagnon de voyage !

Dans ce long itinéraire - qui s’écoule tel le vent à notre insu - laisse demeurer nos petites divergences. Je t’en prie !

Ne souhaite pas que l’on soit un, absolument un.

Ne souhaite pas que j’aime tout ce que toi tu aimes et que tu aimes tout ce que j’aime.

Ne souhaite pas que nous apprécions la même chanson, le même livre, la même couleur et le même goût pareillement.

N’exige pas que notre choix soit le même, notre goût le même, et notre rêve le même.

Voyager ensemble en suivant le même but ne signifie point être semblable ou s’assimiler l’un a l’autre. Et l’assimilation ne témoigne pas de la perfection, c’est une raison de s’arrêter. Peut-être ’’divergence’’ n’est-il pas le bon mot - ’’différence’’ serait peut-être mieux. Que sais-je, mais de toute façon, un seul mot ne résoudrait pas notre problème.

Laisse-moi donc m’exprimer de la sorte :

Ma chérie, ce qui construit la vie et la fait avancer, c’est la différence de nos points de vue et pas nos ressemblances, pas l’anéantissement de l’un dans l’autre ; pas la résignation, la soumission et l’obéissance aveugle.

Une fois, j’ai dit : « L’amour, c’est la dissolution complète de l’individualité dans la multitude ». Je n’entends pas renier à présent ce concept ; mais ici il ne s’agit pas de parler d’amour, c’est de la vie conjugale qu’il s’agit, dont l’essence pourrait être l’amour ou l’affection, la tendresse ou une fusion de tout ceci.

Même à deux amoureux, il n’est pas nécessaire d’aimer pareillement le chant de la perdrix, l’orme, le mont Alam-kouh, le rouge, l’assiette en céramique. Si c’était le cas, l’amant ou la bien-aimée serait de trop et l’un des deux suffirait. Tandis que l’amour, c’est dépasser l’égoïsme et la vanité ; et cela ne veut point dire devenir l’autre. Je parle bien de l’amour terrestre dont la valeur réside dans la ’’présence’’ et pas dans l’anéantissement dans l’autre.

Nâder Ebrâhimi et son épouse, Farzâneh Mansouri

Ma très chère !

Si notre point de vue sur un sujet quelconque n’est pas le même, laisse-le ne pas l’être. Laisse-nous être différent. Laisse-nous être indépendant tout en étant solidaire. Admets ne pas être le même tout en étant le même.

Cherche à nous compléter et pas à nous effacer l’un l’autre. Il ne faut pas que tu sois mon ombre pâle ni moi la tienne.

C’est ce que j’ai dit sur l’amitié également.

Laisse nous discuter patiemment et tendrement, sans chercher à atteindre un point commun. Il faut bien que le débat nous fasse parvenir à l’entente mutuelle et non à l’anéantissement mutuel.

A quoi bon que je disparaisse avec toute mon individualité, et que toi seule demeure ?

On ne parle pas là de métaphysique, de relation mystique à Dieu, mais des nuances et des réalités concrètes de la vie.

Moi, je préfère Camus à Sartre, Sâdeghi à Sâ’edi.

Je préfère Bach à Beethoven, le luth à tous les instruments.

La montagne à la mer, Dali à Picasso.

Shâmlou à Nimâ.

Toi, tu préfères Sâ’edi et Balzac.

Le piano et la cithare au luth.

Tu n’as pas d’affinité particulière pour Tâlebi ni Picasso, tu préfères Van Gogh à tous les deux.

Tu te plais à lire Shâmlou, mais jamais autant que Sohrâb Sepehri.

Tu aimes bien la mer, mais pas une mer à contempler avec nostalgie...

Discutons de tout cela !

Faisons le troc de nos connaissances !

Querellons-nous !

Mais sans nous dominer.

Sans que l’on finisse par penser la même chose.

Se rapprocher un peu vaut mieux que s’enfoncer.

L’entente vaut mieux que la résignation.

Tu préfères Sâ’edi et Sohrâb, qui me font penser et connaître, qui me poussent à vivre et à bouger. Mais si tu devenais moi complètement, on aurait tué ensemble Sâ’edi et bien d’autres...

Ma chérie !

Gardons nos divergences même les plus fortes tant que notre dualité nous sera source de vie et non de mort.

Toi et moi, moi et toi, nous avons bien le droit de nous dresser l’un devant l’autre.

Nous avons le droit de ne pas nous mettre d’accord sur maintes choses, sans nous humilier.

Je suppose que de nos jours, l’un des droits de l’homme est d’avoir sa maison, son intimité et ses opinions.

Ma chérie !

Deux moitiés ne deviennent qu’une à condition de se compléter, tout en gardant leur différence. Il faut qu’elles ajoutent quelque chose l’une à l’autre.

Alors donc, décidons de ne jamais devenir l’un tout à fait l’autre.

Viens, il faut nous résoudre à ce que nos gestes, nos attitudes, nos parlers et nos goûts ne deviennent jamais semblables.

Et prenons notre temps pour que nos divergences demeurent vivantes.

Et qu’elles ne deviennent jamais source de mésentente.

Ma chérie, soyons différents !


* Lettre issue du recueil intitulé Tchehel Nâme-ye Koutâh be Hamsaram (Quarante petites lettres à mon épouse)


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