N° 45, août 2009

Histoire de l’astronomie durant la période sassanide et les premiers siècles de l’islam


Hoda Sadough


Je révère les étoiles, la lune et le soleil.
Leur créateur leur a prêté une existence éternelle.
Leurs rayonnements sont intrinsèques.
Le soleil et la lune règnent sur les étoiles.
Toutes sont en orbite autour du Mont Térag, le point central du disque terrestre.

(Avestâ)

Les connaissances les plus anciennes sur l’astronomie mathématique de l’empire perse se sont développées en Mésopotamie. Sous les Achéménides les théories planétaires, lunaires et solaires babyloniennes furent étudiées et peu à peu assimilées par les Perses. Ainsi, durant la période achéménide, outre l’astronomie, les Perses adoptèrent simultanément la littérature babylonienne des augures astraux et transmirent l’ensemble de leurs découvertes à l’Inde vers la fin du Ve siècle ou au début du IVe siècle avant Jésus-Christ.

Observatoire de Marâgeh

Il n’existe cependant pas de preuve directe qui témoignerait de l’état d’avancement de l’astronomie iranienne durant cette période. Certains documents remontant à la période parthe révèlent la qualité des études perses consacrées à l’astronomie mathématique babylonienne ainsi qu’à l’apport indien dans ce domaine, ces derniers ayant commencé à être influents. Au IIIe siècle, les premiers souverains sassanides parrainèrent la traduction du grec et du sanscrit des ouvrages d’astronomie et d’astrologie en pahlavi. Parmi ces textes, il y avait notamment des traités d’astrologie de Dorotheus de Sidon, Vettius Valens ainsi que l’Almageste (Syntaxis mathematike) de Ptolémée.

Vers la fin du IXe siècle, grâce aux efforts d'Al-Battani et d’autres savants syriens, l’astronomie islamique fut influencée par Ptolémée. L’Almageste devint alors l’ouvrage de référence dans tout le Moyen Orient.

La version pahlavi de ces ouvrages n’a pas été conservée. Des traductions arabes des versions pahlavis de Dorotheus de Sidon et d’un traité astrologique sassanide intitulé Ketâb-e Zaradosht reflète l’esprit syncrétique des savants sassanides. Ces traductions arabes comprennent de nombreux fragments perdus concernant l’astronomie et l’astrologie pahlavi. Il est probable que les scientifiques sassanides aient transmis certaines théories indiennes en Syrie. Selon plusieurs passages d’une compilation du IXe siècle, des anciennes données intitulées Bondahesh, il est possible de déduire une idée de la nature de l’astronomie sassanide. Les principes astronomiques du Bondahesh sont rudimentaires et essentiellement issus des savants indiens. Ayant été considéré comme l’encyclopédie populaire de l’époque, ce livre contient des explications sur la cinématique des planètes selon laquelle leurs mouvements sont affectés par des cordes cosmiques.

Il faut toutefois noter que les principes de bases de l’astronomie sassanide ont survécu jusqu’au milieu du IXe siècle. Cela était dû au fait qu’un grand nombre des astronomes musulmans du VIIIe et IXe siècle étaient Iraniens et utilisaient les ouvrages d’astronomie écrits en pahlavi.

Le palais de Qusair Amra, à l’est d’Amman dans l’actuelle Jordanie

Vers la fin du IXe siècle, grâce aux efforts d’Al-Battani et d’autres savants syriens, l’astronomie islamique fut influencée par Ptolémée. L’Almageste devint alors l’ouvrage de référence dans tout le Moyen Orient. Certains paramètres furent néanmoins soumis à des modifications en raison des nouvelles données acquises lors des observations. Les mathématiques furent améliorées ; notamment en trigonométrie rectiligne et sphérique. Le calcul des fonctions circulaires de sinus, cosinus et tangente fut introduit en trigonométrie. Les méthodes de projection issues des sources indiennes furent introduites en trigonométrie sphérique et l’usage des tables astronomiques devint plus pratique.

A cette même époque, le De caelo et la Métaphysique d’Aristote, bien qu’en contradiction avec les principes de Ptolémée, formaient généralement les bases de l’astronomie physique. De 850 à 1240, les astronomes perses appliquèrent les méthodes ptoléméennes. Leurs innovations se limitaient au développement de ce modèle tout en introduisant les apports indiens et sassanides retrouvés dans des anciens manuscrits arabes.

Dans la Perse antique, notamment à l’époque de l’empire sassanide, l’astrologie et l’astronomie formaient souvent une seule discipline dont l’objectif était de répondre aux deux questions suivantes :

1- Comment peut-on définir le mouvement du soleil, de la lune et des étoiles ?

2- Quelles fonctions ont ces mouvements ?

Comme on le remarque, la première question traite de l’aspect astronomique et la deuxième de l’aspect astrologique. Durant toute la période sassanide, les Perses considéraient les astres comme des divinités vivantes, révéraient le soleil, la lune et les étoiles selon la coutume de leurs ancêtres. La religion et le culte de la majorité de la population de l’époque étaient basés sur des doctrines astrologiques.

Dans le manuscrit le plus ancien de l’Avestâ, il n’y a aucune trace d’astronomie scientifique mais on y trouve en revanche des indications sur l’astronomie d’observation au sujet du soleil, de la lune et de certaines étoiles.

Traduction arabe de l’Almageste

L’Avestâ dépeint le champ de l’existence comme un complexe d’êtres vivants mortels et divins engagés dans un conflit cosmique contre des démons dont le point de mire est la terre et sa fertilité. Les pré-zoroastriens perses croyaient en l’existence des déités visibles et offraient des sacrifices aux astres, au soleil et à la lune pour assurer leur protection et leur soutien. Le mouvement du système solaire et en particulier des planètes ne pouvait à ce stade poser de problèmes pour ceux qui ne s’en rendaient même pas compte. Le ciel était vu comme une zone de démonstration du rythme des jours, des mois et des années, le passage desquels donnait un sens aux activités productives de l’homme. Ce guide divin du cycle annuel fut représenté plus tard sous forme de calendrier.

L’essor de l’astronomie durant la période islamique

L’Avestâ dépeint le champ de l’existence comme un complexe d’êtres vivants mortels et divins engagés dans un conflit cosmique contre des démons dont le point de mire est la terre et sa fertilité.

Au début de l’islam, les Arabes avaient une riche connaissance des étoiles fixes, et leur poésie y faisait constamment référence. Selon certains historiens, ce savoir aurait été hérité des Accadiens ou des Sumériens. Le palais de Qusair Amra, à l’est d’Amman dans l’actuelle Jordanie, en constitue l’un des témoignages. Sous la coupole du caldarium des bains de ce palais omeyyade, se trouve une fresque représentant un atlas céleste utilisé par les générations passées. Cette carte répertorie environ 400 étoiles, les constellations et les signes du zodiaque avec ses coordonnées célestes. Cette représentation figurative reflète en effet l’ampleur des connaissances astrologiques de l’époque et représente une importante source d’information pour l’histoire de l’astronomie.

Dès le premier siècle de l’islam, les Arabes convertis à l’islam témoignèrent d’une disposition et aptitude particulière pour les activités scientifiques, encouragées par le Coran. Les conquêtes qui furent réalisées durant la troisième décennie après l’apparition de l’islam ont notamment permis aux vainqueurs de découvrir puis d’intégrer certains aspects des richesses culturelles des pays conquis. Selon certaines traductions datant du premier siècle de l’islam, la traduction d’écrits astrologiques aurait été exécutée sur ordre du prince omeyyade Halid ben Yazid. Auteur d’un ouvrage connu d’astrologie, ce prince apparaît comme le premier souverain arabe à avoir encouragé la traduction de livres astrologiques. Parmi ces livres se trouve notamment le Livre du Fruit de Ptolémée, une traduction que Birouni a pu encore utiliser durant la première moitié du XIe siècle.

La traduction des prétendues épîtres d’Aristote à Alexandre le Grand sous le gouvernement de Hisam ben Abdelmalek fut d’une grande importance dans sa période initiale de réception. La traduction de cet ouvrage permit au monde islamique d’acquérir une vaste connaissance de la représentation grecque de la forme du monde. De son contenu cosmologico-géographique et météorologique, les musulmans apprirent que « la terre se trouve au centre de l’univers. Celui-ci tourne continuellement avec l’ensemble du ciel. Les étoiles fixes tournent en même temps que le ciel. Le nombre des étoiles est insondable pour l’homme. Les planètes sont au nombre de sept. Elles se distinguent les unes des autres par leur nature et leur vitesse ainsi que par leur distance par rapport à la Terre et se déplacent dans leurs propres orbites qui se trouvent emboîtées les unes dans les autres et sont contenues dans la sphère des étoiles fixes ». [1]

De 850 à 1240, les astronomes perses appliquèrent les méthodes ptoléméennes. Leurs innovations se limitaient au développement de ce modèle tout en introduisant les apports indiens et sassanides retrouvés dans des anciens manuscrits arabes.

Dans la deuxième moitié du VIIIe siècle, l’influence des cultures avoisinantes augmenta considérablement. Les connaissances scientifiques qui avaient été empruntées aux Grecs, aux Indiens et plus tardivement aux Babyloniens sous les Sassanides furent assimilées de façon plutôt syncrétiste. En conséquence, la réception des disciplines étudiées dans l’empire sassanide par les Arabes telles que l’astronomie, l’astrologie, les mathématiques, la géographie et la médecine fut largement accélérée. Durant cette même période, le calife Al-Mansour (754-775) ordonna la traduction du sanscrit en arabe du Brahmasphutasiddhanta, vaste ouvrage d’astronomie. Cette tâche fut accomplie en 770 par Al-Fazâri, l’un des derniers représentants de l’astronomie sassanide à l’époque islamique. Pendant que le processus de réception se poursuivait dans toute son intensité, commençait simultanément la période d’assimilation. Ce fut dans ce sens que Halid Barmaki, homme d’Etat et grand savant du VIIIe siècle fit traduire en arabe l’Almageste de Ptolémée. Insatisfait par cette première traduction, il chargea d’autres savants d’en réaliser une autre.

Almageste, Paris, BNF, Dép. des Manuscrits Grecs 2389, fol 54

Les premières décennies du IXe siècle firent considérées comme une période de créativité dans le domaine des sciences. Elles furent notamment marquées par l’impulsion nouvelle du calife Al-Ma’mûn (813-833). Admirateur des sciences grecques, ce souverain fit apporter à Bagdad des ouvrages grecs, de Byzance et des centres culturels conquis. Il fit vérifier et améliorer par ses astronomes les données astronomiques des Tables manuelles de Ptolémée qui avaient été traduites en arabe à l’époque de la première traduction de l’Almageste. Les résultats de cette entreprise furent présentés au calife sous le titre d’Az-Zij al-Ma’mûni al-Mumtahan (Les tables ma’mûniennes corrigées). Al-Ma’mûn fut le premier souverain dans l’histoire de l’astronomie à avoir fondé des observatoires au sens restreint du terme. Son vif intérêt pour l’astronomie l’amena ainsi à édifier un observatoire à As-Sammasiya, un quartier de Bagdad, puis sur le Qasiyun, la montagne de Damas. Son objectif principal était d’obtenir des mesures plus exactes que celles de ses prédécesseurs. Parmi d’autres travaux que le calife réalisa avec ses astronomes, il faut mentionner le calcul de la différence de longitude entre Bagdad et la Mecque afin de déterminer le plus correctement possible la direction de la prière (qibla).

Dans la deuxième moitié du VIIIe siècle, l'influence des cultures avoisinantes augmenta considérablement. Les connaissances scientifiques qui avaient été empruntées aux Grecs, aux Indiens et plus tardivement aux Babyloniens sous les Sassanides furent assimilées de façon plutôt syncrétiste.

Il faut toutefois noter que le plus grand projet d’Al-Ma’mûn fut réalisé dans le domaine de la géographie et la cartographie. Il chargea un groupe de savants d’élaborer un ouvrage géographique avec une carte du monde et des cartes partielles à partir de la géographie de Ptolémée qui était davantage un guide de cartographie qu’un livre de géographie. Selon les données historiques, les géographes d’Al-Ma’mûn améliorèrent sensiblement la représentation cartographique de leurs devanciers.

Au cours du Xe siècle, d’importants instruments d’astronomie furent inventés par les musulmans. En guise d’exemple, il convient de citer l’instrument appelé Zij Safâyib construit par Abou Gaffâr Mohammad ben al Hossein al-Hazin qui permettait de déterminer les degrés de longitude des planètes de façon instrumentale, sans calcul. Utilisé sous le nom d’équatoire, cet instrument exerça une influence durable en Europe jusqu’au XVIe siècle. Les réalisations astronomiques se poursuivirent continuellement dans les siècles suivants. Au XVe siècle, Ghyâsseddin Kâshi établit ses vastes tables astronomiques à Herat intitulées Zij-e-Haghâni, avant même la fondation de l’observatoire de Samarkand. Kâshi occupe par ailleurs une place remarquable dans l’histoire de l’évolution des instruments astronomiques de l’observatoire de Marâgeh. Parmi d’autres activités éminentes dans le domaine de l’astronomie, il faut également nommer l’observatoire de Marâgheh. Après la conquête de Bagdad par les Mongols en 1258, où les observatoires abbassides existaient depuis 450 ans, le souverain Hulagu Khân chargea le savant Nassireddin Tûsi de construire un nouvel observatoire à Marâgheh, alors capitale de l’empire mongol de l’ouest.



Bibliographie

- Pingree, D., "The Mesopotamian Origin of Early Indian Mathematical Astronomy", Journal for the History of Astronomy 4, 1973, pp.1-12

- Pingree, D, "Astronomy and astrology in India and Iran", Isis 54, 1963, pp. 229-46.

- Sezgin, Fuat, Science et Technique en Islam, Tomes I et II, publication de l’institut d’histoire des sciences arabo-islamiques, 2004.

- Taqizadeh, M.S, The Achaemenid and Parthian Period.

Notes

[1Strohm, H., Aristotles. Meteorologie. Uber die Welt, Berlin, 1970, p. 240-241.


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