N° 45, août 2009

Entretien avec le Professeur Yousef Sobouti


Entretien réalisé par

Khadidjeh Nâderi Beni, Mahnâz Rezaï


Nous vivons sur la Terre, petite planète du grand système solaire, lequel fait partie de l’ensemble beaucoup plus vaste qu’est une galaxie, la Voie Lactée. Ceci alors qu’il existe des millions de galaxies dont certaines sont remarquablement plus vastes que la Voie Lactée. Cet entretien avec le professeur Sobouti pourrait nous révéler certains aspects de ce monde.

Yousef Sobouti est né en 1932 à Zandjân. Il a étudié la physique, d’abord à l’Université de Téhéran, puis au Canada, où il a obtenu une maîtrise en physique à l’Université de Toronto. Il a poursuivi ses études universitaires en astrophysique à l’université de Chicago, où il a soutenu son doctorat en 1963. M. Sobouti a enseigné et travaillé comme chercheur dans des départements de mathématiques, de physique et d’astronomie, en Iran aussi bien qu’à l’étranger. Il est également le fondateur de l’observatoire Birouni de Shirâz et de l’Institut d’Etudes Avancées en Sciences de Base de Zandjân, dont il est le directeur.

Mahnâz Rezaï : Monsieur Sobouti, comment définissez-vous l’astrophysique ?

Yousef Sobouti : L’astrophysique est la physique appliquée à l’étude des cieux, des astres, des galaxies et du cosmos. Toutes les branches de la physique que l’on pratique dans le laboratoire peuvent être utilisées pour étudier le ciel. L’astrophysique constitue donc l’une des branches les plus diversifiées des sciences expérimentales.

Khadidjeh Nâderi Beni : Ces dernières années, nous avons fait des progrès dans le domaine des sciences spatiales en Iran. Le lancement du satellite Omid, par exemple, montre ce progrès. Qu’en pensez-vous ?

Y.S. : Il ne faut pas confondre les sciences spatiales avec l’astrophysique. Les satellites qu’on lance vers le ciel ne sont pas très loin de la terre. Certains de ces satellites vont jusqu’à la lune et recueillent des renseignements à propos du ciel et du système solaire. Le but des projets de ce type en Iran est d’acquérir et de maîtriser la technologie spatiale plutôt que de faire une nouvelle découverte. L’Iran doit parcourir un long chemin pour faire de nouvelles découvertes dans ce domaine. Actuellement, il y a 50 à 60 chercheurs en astrophysique en Iran, jeunes pour la plupart, qui forment un groupe très actif. Leurs travaux sont très valables et reconnus dans le monde scientifique international, et heureusement, le nombre de ces chercheurs augmente de jour en jour.

M.R. : Quelle est, selon vous, la découverte la plus importante en astrophysique ? Peut-on s’attendre à des découvertes plus importantes dans l’avenir ?

Y.S. : Répondre à cette question est très difficile. Les astronomes et les astrophysiciens ont fait jusqu’à aujourd’hui de nombreuses découvertes, aussi bien sur le plan théorique que sur le plan pratique, mais la réfutation du géocentrisme (c’est-à-dire de l’idée qui considérait la Terre comme le centre de l’univers) a été à mon avis le point culminant de cette science (l’astrophysique). Nous devons cette découverte à Copernic, qui s’opposa à la vision cosmologique de Ptolémée. Hubble a été lui aussi un grand astronome. Il a découvert que chacune des nébuleuses considérées jusqu’au début des années 1920 comme faisant partie de la Voie lactée était en fait une galaxie plus grande que la Voie Lactée. Aujourd’hui, nous savons que la dimension de notre univers est pour le moins de 10 milliards d’années-lumière, voire plus. A mon avis, ce sont les deux plus grandes découvertes de l’astrophysique.

Quant à votre deuxième question, les équipements de l’observation des astres progressent de plus en plus, on fera donc certainement de nouvelles découvertes dans l’avenir, et de nouvelles questions se poseront avec les nouvelles découvertes.

M.R. : Pour donner une idée de la grandeur du cosmos, on l’a comparé à « une grande bibliothèque qui contiendrait des millions livres ». Notre planète est considérée comme « un point dans l’un de ces livres ». A votre avis, peut-on imaginer une limite à cet espace immense qu’est le cosmos ?

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Le Professeur Yousef Sobouti

Y.S. : Je pense que ni moi ni aucun autre astrophysicien ne pourrait répondre à cette question, car nos connaissances sont très limitées. Les astrophysiciens font actuellement des recherches dans ce domaine en utilisant les méthodes mathématiques et les données -peu nombreuses- que les observateurs des astres mettent à leurs dispositions. Les astrophysiciens pensent actuellement que le cosmos a une limite, tant du point de vue de la dimension que de l’âge ; mais il ne faut pas oublier qu’ils prouvent cela avec des formules mathématiques. Il n’est pas sûr que nous connaissions à l’heure actuelle une grande partie du cosmos, il faut donc considérer cette idée d’un cosmos ayant des limites comme une opinion, une probabilité et non une certitude.

Kh.N. : Y a-t-il une fin pour la vie de notre planète ?

Y.S. : Ce que nous savons, c’est que l’existence de la vie sur la Terre date de millions d’années et que notre planète vivra près de quatre ou cinq milliards d’années. Il est très probable que la vie sur la Terre subira des changements si le climat change. On sait que le soleil aura une durée de vie de cinq milliards d’années, et deviendra ensuite une étoile gigantesque ; ceci changera considérablement les conditions de la vie dans la Terre et influencera la vie de l’homme. A vrai dire, on ne peut pas imaginer ou deviner ce qui arrivera à la Terre au bout de cinq milliards d’années.

Kh.N. : Vous avez parlé de l’immensité de l’univers. Peut-on penser qu’il y a une forme de vie sur d’autres planètes de cet univers ?

Y.S. : C’est une hypothèse qui devrait traverser l’esprit de chaque être humain. Notre système solaire n’est pas plus grand que les autres systèmes de même type, formés autour d’un astre comparable au soleil. Nous pouvons donc dire que si la vie existe sur la Terre, il est possible qu’il en soit de même sur une planète d’un autre système.

N’oublions pas qu’un scientifique ne peut affirmer et porter un jugement que sur ce qu’il peut constater. Si nous n’avons pas observé jusqu’à aujourd’hui des signes de vie sur une autre planète, nous devons nous contenter de dire que « nous n’avons pas encore pu faire une telle découverte ».

Kh.N. : Quel rôle ont joué la physique et la chimie dans la compréhension de la genèse de l’univers ?

Y.S. : La genèse de l’univers est un sujet très ambigu. Il est vrai qu’au cours de ces dernières décennies, la plupart des astrophysiciens ont parlé d’un Big Bang. Il est vrai qu’il existe des théories à propos de la matière et de l’énergie aux premiers instants de ce Big Bang, mais à mon avis, il faut aborder ce sujet avec prudence et ne pas oublier qu’en l’état actuel de nos connaissances, il ne s’agit que de théories encore invérifiables. Il est possible que dans l’avenir, avec le progrès des sciences, ces idées soient réfutées. J’ai indiqué au début de cet entretien que toutes les branches de la physique pratiquées en laboratoire ont contribué à améliorer nos connaissances en astrophysique et notre compréhension de l’univers. Ces branches sont entre autres la physique atomique, la radiation électromagnétique, la spectroscopie atomique et moléculaire, la physique du plasma, la physique des particules.

M.R. : Est-ce qu’on peut réfuter le matérialisme de Diderot avec la physique ?

Y.S. : On ne peut ni réfuter ni affirmer ce point de vue avec la physique. Nous savons peu de choses sur les étapes que la vie a parcourues sur la Terre pour en arriver à ce qui existe actuellement. Il reste de nombreuses questions sans réponse. Le matérialisme de Diderot est une idée acceptable globalement, mais très ambiguë quand on se penche sur ses détails. Les sciences expérimentales (et la physique en fait partie) ne prétendent pas pouvoir répondre à de telles questions. Les sciences expérimentales parlent de choses qui peuvent être prouvées en laboratoire. D’ailleurs, c’est se limiter aux résultats de l’expérimentation qui permet de progresser dans ces sciences.

M.R. : Lequel de vos ouvrages ou de vos articles est à votre avis le meilleur et a contribué au progrès de la physique ?

Y.S. : C’est un article sur les oscillations des astres, intitulé The potentials for the $g-, p-,$ and $toroidal$-modes of self-gravitating fluids publié en 1981 dans la revue Astron Astrophys. Mais je ne prétends pas que cet article ait pu contribuer au progrès de la physique.

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L’observatoire Birouni de Shirâz

Kh.N. : Quels sont les principaux travaux que vous faites actuellement à l’Institut des Etudes Avancées en Sciences de Base de Zanjan ?

Y.S. : Nous faisons ici des recherches purement théoriques. Actuellement, nous faisons des recherches sur les oscillations du soleil et de sa couronne, ainsi que sur la matière noire dans les galaxies, notamment dans les galaxies spirales. La force de gravitation des astres et des nuages interstellaires n’est pas suffisante pour expliquer le mouvement des galaxies. On a tendance à dire que cette force de gravitation supplémentaire, qui est nécessaire, est créée par une matière noire invisible. Certains chercheurs émettent l’hypothèse que cette matière noire n’existe pas, et que la force d’attraction pourrait ne pas être exactement ce que les physiciens ont théorisé jusqu’à aujourd’hui. Je penche plutôt vers la deuxième hypothèse : je pense qu’il vaudrait mieux mettre en question nos certitudes à propos de la force d’attraction, car depuis 50 ans que l’hypothèse de l’existence de la matière noire est lancée, personne n’a pas pu prouver son existence.

Kh.N. : Est-ce que cet Institut a des relations avec les scientifiques d’autres pays ?

Y.S. : Nous avons de nombreuses relations internationales, surtout avec des centres de recherche établis en France, en Allemagne et en Inde.

M.R. : Pourriez-vous nous dire également quelques mots sur l’observatoire Birouni de Shirâz dont vous êtes le fondateur ?

Y.S. : J’ai fondé cet observatoire pendant les années où j’habitais dans cette ville. En fait, c’est moi qui ai proposé sa construction (en 1976), qui l’ai fait construire et j’ai fait acheter les instruments comme le télescope et le photomètre. Et il y a actuellement dans cet observatoire un petit télescope destiné à enseigner l’observation des astres. On y fait également la photométrie, c’est-à-dire qu’on y mesure la lumière des astres.

La Revue de Téhéran vous remercie pour cet entretien.

Le parcours professionnel du Professeur Sobouti :

- maître-assistant au département de mathématique de l’Université de Newcastle (1963-1964),
- maître de conférences au département de physique de l’Université de Shirâz (1964-1971),
- professeur au département de physique de l’Université de Shirâz (1971-1991),
- chercheur à l’institut d’astronomie du département de physique de l’Université d’Amsterdam (1974-1975),
- chercheur à l’institut d’astronomie et d’astrophysique de l’Université de Chicago (1984-1985),
- professeur au département de physique de l’Université de North Eastern (1991-1992),
- fondateur et directeur de l’Institut d’Etudes Avancées en Sciences de Base de Zandjân (1991),
- fondateur et directeur de l’observatoire Birouni à Shirâz (1977),
- membre du groupe fondateur et président de la Société de Physique de l’Iran de1986 à 1988 et de 1996 à 1999,
- membre de la Société des Astronomes des Etats Unis de 1968 à 2000,
- membre de l’Union Astronomique Internationale depuis 1969,
- membre du comité de rédaction de la Revue des sciences et de la technologie en Iran depuis 1983,
- membre de l’Académie des Sciences du Tiers Monde depuis 1987,
- membre de l’Académie des Sciences de la République Islamique d’Iran depuis 1989,
- membre de l’Assemblé Scientifique de la Physique Théorique d’Italie de 1989 à 1995.


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