N° 45, août 2009

L’histoire de la littérature persane
des Xe et XIe siècles* (IV)


Mahnâz Rezaï

Voir en ligne : L’histoire de la littérature persane des trois premiers siècles de l’hégire lunaire (I)


La prose persane et les grands écrivains

L’importance accordée à la langue persane à l’époque samanide eut une grande influence sur le développement de la prose et de la poésie persane. Ce siècle vit l’augmentation du nombre des livres écrits en persan à défaut de l’arabe et des traductions. Un bon nombre de ces ouvrages nous sont parvenus. Cependant, l’importance de cette révolution littéraire et scientifique de ce siècle fut considérable et il est certain que de nombreux ouvrages ont été perdus suite aux guerres et diverses évolutions sociales.

Les rois portaient autant d’intérêt à la poésie qu’à la prose et, plus encore, aux historiens ou auteurs de livres scientifiques, et montraient cet intérêt en attribuant par exemple des prix pour la composition ou la traduction de livres remarquables. A titre d’exemple, nous pouvons citer les dons du roi Amir Nasr Ibn Ahmad pour la traduction de Kelileh va Demneh, ceux de Mansour Ibn Nouh pour la traduction de Târikh va Tafsir-e Tabari (L’Histoire et le commentaire de Tabari), etc.

D’après les documents et les témoignages, les lettres des rois du Khorrâssân aux gouverneurs et à d’autres rois, même aux rois du Turkestan, étaient rédigées en persan, ce qui aida considérablement le développement de la prose persane.

C’est en réalité à cette époque que la prose persane et la poésie persane se sont instituées de manière systématique. Cette époque voit alors la rédaction de nombreux livres, notamment dans les domaines scientifiques tels que la médecine, la pharmaceutique, l’astronomie ou les mathématiques.

La prose de cette époque est simple et dépourvue de toute recherche du style. Les mots arabes étaient encore très rares, même dans les ouvrages scientifiques où la précision de cette langue pouvait être utile. Les mots arabes étaient généralement utilisés dans les ouvrages traduits de l’arabe tels que le Târikh-e Bal’ami. Dans ce dernier ouvrage, les parties traduites à partir du Târikh-e Tabari contiennent beaucoup de mots arabes. Cependant, il s’agissait de mots déjà en usage dans la société de l’époque. Il faut ajouter que l’usage des mots arabes était plus fréquent en poésie qu’en prose, en raison des exigences de la rime et du rythme.

Dans la prose de cette époque, la répétition des verbes et des expressions était très fréquente. Il va de soi que comme la prose et la poésie du Xe siècle étaient basées sur l’accent des locuteurs de l’est du pays, c’est-à-dire l’accent et le vocabulaire dari, il y existait des mots qui sont hors d’usage aujourd’hui.

La traduction du Tchânâq (Tchânâkia) d’un médecin indien et Behâfarid, fils de Mâh Farvadin comptent parmi les premiers livres écrits en persan.

On cite également comme premiers ouvrages rédigés en persan quelques livres datant du début du Xe siècle et de la première moitié du XIe siècle qui ont disparus, dont un commentaire du Coran en persan datant du IXe siècle et Al-Moâledjât al-Boghratieh d’Ahmad Ibn Mohammad al-Tabari, rédigé en persan et traduit par la suite en arabe. En 10 volumes, cet ouvrage aurait contenu des renseignements sur la guérison de toutes sortes de maladies et l’anatomie du corps humain.

Les Shâhnâmehs ou histoires épiques en prose figurent également parmi les plus anciens ouvrages rédigés en persan au Xe siècle. Les Iraniens, suite à la révolution nationale des IXe et Xe siècles, qui se prolongea plusieurs siècles, recherchaient toujours l’indépendance politique et littéraire en narrant l’histoire de la vie de leurs ancêtres, des rois et des héros nationaux. Pour la composition de tels livres, les écrivains imitaient les Khodâynâmeh et leurs traductions arabes.

Le Shâhnâmeh d’Abou Mo’ayyed Balkhi est le plus ancien des shâhnâmehs en prose et date du Xe siècle. Surnommé le Grand Shâhnâmeh ou Shâhnâmeh de Mo’ayyed, cet ouvrage volumineux rapporte les antiques histoires iraniennes des héros et des rois. Ces histoires sont souvent différentes de celles du Shâhnâmeh de Ferdowsi ou autres ouvrages épiques. On peut y lire par exemple l’histoire de Hâdân, Key Tchekan (le neveu du roi Kâvous), etc.

En outre, ce Shâhnâmeh, dont il ne reste aujourd’hui qu’une infime partie, narre également l’histoire de Narimân, Sâm et Afrasyâb et Lohrâsb.

On peut lire la plus ancienne allusion au Shâhnâmeh d’Abou Mo’ayyed dans le Târikh-e Bal’ami (L’Histoire de Bal’ami), ouvrage historique rédigé en 963. Il est probable que l’histoire de Garchâsb, citée à partir du Shâhnâmeh d’Abou Mo’ayyed dans L’Histoire de Sistân est l’un des plus anciens écrits en prose qui nous soit arrivé du Xe siècle.

Le deuxième shâhnâmeh en prose était le Shâhnâmeh d’Abou Ali Mohammad Ibn Ahmad-e Balkhi-e Shâ’er, cité dans l’Athâr al-Bâghiyeh d’Aboureyhân Mostafâd. Ce dernier précise que le Shâhnâmeh d’Abou Ali était un ouvrage documenté, basé sur des documents écrits et non pas oraux. Par exemple, son histoire de Kiomars (le premier roi de l’épopée persane) était totalement conforme aux récits religieux zoroastriens.

Le troisième shâhnâmeh de cette époque est le Shâhnâmeh d’Abou Mansour Mohammad Ibn Abd-ol Razzâq. Il était l’un des princes de Tous et devint plus tard le gouverneur de cette ville. Il écrivit ce livre par patriotisme et par haine des Arabes.

Pour écrire ce livre qui fut achevé en 957, il consulta des savants et des lettrés du Khorrâssân et du Sistân, qui lui fournirent de précieuses informations en se référant aux sources anciennes et documents oraux ou écrits du passé. Abou Mansour Me’mari y ajouta une préface. Cette préface, qui est tout ce qui reste de ce shâhnâmeh aujourd’hui disparu, est l’un des plus anciens exemples de la prose persane. Il est certain que d’autres écrivains, y compris Ferdowsi, s’en sont inspirés dans leurs ouvrages. Nous savons également que d’autres récits épiques servaient de base à ces shâhnâmehs.

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Une page de la traduction arabe du Shâhnâmeh d’Abou Mansour Mohammad Ibn Abd-ol Razzâq

Parmi les ouvrages en prose persane existant aujourd’hui, nous pouvons citer le Resâleh dar Ahkâm-e Fegh-e Hanafi (Essai sur les règles de la loi religieuse hanafite) par Hakim Abolghâsem Ibn Mohammad Samarqandi, qui mourut en 954. Au XIVe siècle, Khâdjeh Pârsâ y ajouta une préface et un épilogue. Un autre livre remarquable de cette période est le Adjâyeb al-Baldân, écrit en 963 : son auteur, Abol Mo’ayyed Balkhi, décrit dans ce livre les choses étranges qu’il a vu dans monde. L’auteur de L’Histoire du Sistân s’est inspiré de cet ouvrage pour décrire les merveilles du Sistân. Le Târikh-e Bal’ami (L’Histoire de Bal’ami) est un autre des ouvrages de cette époque. Ce livre est en réalité la traduction de L’Histoire de Tabari. Mais comme l’auteur, Abou Ali Abdollah Bal’ami, le vizir d’Amir Mansour Ibn Nouh Sâmani (961-977), a supprimé quelques parties pour y ajouter des citations sur l’histoire de l’Iran et d’autres renseignements, cet ouvrage n’est pas une simple traduction. On l’appelle donc L’Histoire de Bal’ami. C’était à la demande du roi que Bal’ami, mort en 974, s’attela à la traduction et à la composition de cet ouvrage. On peut également citer le Tardjomeh-ye Tafsir-e Tabari (La traduction du commentaire de Tabari), qui est une traduction de Djâmeh al-Bayân fi Tafsir al-Qor’ân de Mohammad Ibn Djarir Tabari, faite à la demande du roi Abou Sâleh Mansour Ibn Nouh. L’importance de ce livre réside dans sa taille et dans les équivalents persans des mots et expressions coraniques. Il existe également un Tafsir-e Qor’ân (Commentaire du Coran) datant vraisemblablement du Xe siècle. Le premier de ces commentaires date certainement du Xe siècle, son style est simple et éloquent et l’auteur reste fidèle dans la traduction des versets du Livre Saint, tout en réussissant à rendre leur beauté. Hedâyat al-Mota’allemin fi-l-Tebb (Guide pour les étudiants en médecine) date également de ce siècle : écrit vers la moitié du Xe siècle par Aboubakr Rabi’ Ibn Ahmad Akhavayni Bokhâri, il s’agissait d’un ouvrage d’enseignement médical.

Un autre ouvrage important datant de cette époque est le Hodoud al-’Alâm min al-Mashriq ila-l-Maghrib (Les limites du monde de l’Orient à l’Occident). Cet ouvrage rédigé en 982 en persan est consacré à la géographie. L’auteur y parle des pays, des villes et des différents peuples. Dans l’introduction, nous pouvons lire : "[…] Nous avons commencé ce livre en 372 de l’hégire lunaire. Nous y avons présenté toutes les régions de la terre, les royaumes, les peuples, les rites de leurs rois, […] les villes du monde, les mers, les déserts, les montagnes et les marais célèbres du monde". Malheureusement l’auteur de ce précieux ouvrage demeure anonyme. Quant au Nour al-’Oloum (La lumière des sciences), d’un style simple mais pourtant agréable et très littéraire, rédigé par le grand mystique Sheikh Abol-Hassan Kharaghâni au Xe siècle, il décrit les bases du mysticisme.

On peut également citer l’important ouvrage d’Abou Mansour Movaffaq Ibn Ali al-Heravi, le Ketâb al-Abnieh ’an Haghâyegh al-Advieh. Nous ignorons si ce livre date du Xe ou du XIe siècle. Rédigé sans aucun souci esthétique, il contient des informations précieuses sur les vertus médicinales de certaines plantes. Un seul exemplaire écrit en 1055 par le poète Asadi Toussi est aujourd’hui conservé à la bibliothèque de Vienne.

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L’arrivée à Koufa d’Abou al-’Abbâs Abdollah al-Saffah, premier calife abbasside. Ce document fait partie des huit illustrations d’un manuscrit de L’histoire de Tabari datant du Xe siècle traduit en persan par Bal’ami.

Dans cette série, les ouvrages persans d’Avicenne tiennent également une place importante. Même s’il est probable que certains de ces livres soient des traductions d’autres ouvrages, il est certain que parmi eux, les Daneshnâmeh Alâ’ieh (L’Encyclopédie Alâ’ieh), et Resâleh-ye Nabz (L’essai sur le Pouls) sont de sa plume. Le premier de ces ouvrages devait être consacré aux sciences de l’époque, c’est-à-dire les mathématiques, la physique, l’astronomie, la musique et la métaphysique, mais il ne rédigea finalement que les chapitres concernant les mathématiques, la théologie et la physique. Cependant, plus tard, son élève Abou Obeyd Djozdjâni y ajouta l’astronomie, la géométrie, le calcul et la musique. Il existe de nombreux exemplaires de ce livre qui a été maintes fois publié. Son importance réside dans le fait qu’il est le premier livre complet sur la science des philosophes péripatéticiens écrit en persan et qu’il contient de nombreuses expressions persanes mathématiques et philosophiques. Resâleh-ye Nabz étudie la nature et le tempérament, le pouls, la respiration, etc. Il est l’un des premiers ouvrages traitant de médecine. Avicenne est aussi l’auteur de plusieurs essais en langue arabe qui ont été traduits en persan.

Quant au Sharh-e Ta’ârif ou Nour al-Moridin va Fazihat al-Modda’in, l’exemplaire principal de cet ouvrage fut rédigé en arabe par Aboubakr Bokhâri Kalâbâzi (mort en 990). Ce livre, connu également sous le nom d’Al-Ta’ârif li-Mazhab al-Tasavvof (initiation au soufisme), était un ouvrage de référence chez les soufis et il a été de nombreuses fois commenté. Le commentaire d’Abou Ibrâhim Mosta’mali (mort en 1043), en quatre volumes, constitue l’un des commentaires persans les plus authentiques sur le soufisme. Il écrit dans l’introduction de son commentaire : "Mes amis m’ont demandé d’écrire un livre en persan sur la religion, la vérité et le mysticisme, de sorte qu’ils puissent le comprendre. J’ai accepté et […] j’ai consulté l’Al-Ta’ârif li-Mazhab al-Tasavvof d’Aboubakr Bokhâri Kalâbâzi que j’ai commenté. J’ai orné tout ce que j’ai écrit avec un verset ou un hadith. J’ai également inséré des commentaires théologiques. » Sa démarche est la suivante : il cite une phrase d’Aboubakr Kalâbâzi, qu’il traduit ensuite en persan et commente. Dans ce livre, il présente également les croyances musulmanes de base telles que la question de l’Unité divine. Outre un commentaire coranique qui a aujourd’hui disparu, il est également l’auteur de Kashf al-Mahdjoub.

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Le prophète Mohammad regarde son gendre Ali en train de vaincre Amr Ben Abdwad. Ce document fait partie des huit illustrations d’un manuscrit de L’histoire de Tabari datant du Xe siècle traduit en persan par Bal’ami.

Al-Tafhim li-Vâ’el Sanâ’at al-Tandjim a été rédigé par le savant et écrivain iranien du Xe et XIe siècle, Aboureyhân Birouni, qui l’a par la suite traduit lui-même en arabe. Son importance réside dans le fait que c’est le premier livre écrit en langue persane dans le domaine de l’astronomie, la géométrie et les mathématiques. Dans cet ouvrage, Aboureyhân s’est efforcé d’utiliser les mots persans (et non pas arabes) pour les expressions mathématiques. La plupart de ces mots techniques datent de la fin de l’ère sassanide. Certaines expressions ont aussi été empruntées à l’indien et au sanskrit. Très peu de mots arabes ont été utilisés dans cet ouvrage et les rares mots arabes que l’on y voit avaient déjà été intégrés à la langue persane de cette époque.

La traduction et le commentaire de l’essai de Hayy Ibn Yaqzân est également à signaler. Ce livre est l’un des ouvrages symboliques et mystiques d’Avicenne. Il s’agit de l’histoire d’un vieil homme de Jérusalem, nommé Hayy Ibn Yaqzân. Ce personnage symbolise « la raison active » qui guide et conduit le mystique sur la voie de Dieu. Hayy, à la demande de son père qui lui avait enseigné toutes les sciences, commence un voyage autour du monde. Il part avec l’auteur du livre et le mène tout d’abord à la source éternelle en lui narrant l’histoire d’Alexandre. Il lui dit également que quiconque boit l’eau de cette source peut franchir les plus hauts monts. La source elle-même est située dans un désert lumineux au-delà du monde des ténèbres (symbolisant ainsi la philosophie au-delà de l’ignorance). L’auteur évoque aussi les deux mondes matériel et spirituel et en usant d’un langage codé, il cite les étapes du rapprochement de Dieu. Cette histoire très appréciée et lue à l’époque, a été traduite du vivant même d’Avicenne. Le traducteur et commentateur de ce livre aurait été son élève, Djozdjâni, qui a d’abord écrit le texte en arabe sous la dictée d’Avicenne, puis l’a traduit et commenté en persan en 1037.

Shesh Fasl et Resâleh-ye Estekhrâdj (Six chapitres et Essai d’Estekhrâdj) : c’est ainsi que s’intitulent les deux ouvrages astronomiques d’Abou Dja’afar Mohammad Ibn ’Ayyoub Hâseb Tabari. Shesh Fasl est un essai sur l’astrolabe et, au dire de son auteur, une réponse aux questions qui lui avaient été posées dans ce domaine.

L’un des plus importants livres de cette époque est le Târikh-e Sistân (L’Histoire du Sistân), rédigé en persan par deux auteurs anonymes. L’ouvrage est composé de deux parties, aux styles d’écriture différents, car rédigés par deux auteurs à des époques différentes. La première partie concerne l’histoire du Sistân jusqu’aux années 1052-1053, c’est-à-dire les premières années du règne des Seldjoukides. La seconde partie comprend la suite de l’histoire du Sistân jusqu’à l’an 1325. La première partie, la plus ancienne, contient très peu de mots arabes.

On peut également citer Les lettres d’Abou Nasr Moshkân. Ce dernier, ministre du roi Mahmoud le Ghaznavide jusqu’à sa mort en 1040, était célèbre pour la beauté de sa prose. Il est l’auteur de lettres en persan et en arabe. Plusieurs de ses lettres persanes ont été rapportées par Abol Fazl Beyhaghi dans son Târikh-e Beyhaghi. Il faut également signaler le Zayan al-Akhbâr d’Abou Sa’id Abdo-Hayy, historien de l’époque ghaznavide. Il narre dans cet ouvrage les évènements historiques des années 1041-1048 et contient des informations sur le calendrier, les fêtes et les coutumes et l’histoire d’autres nations. L’une de caractéristiques de cet ouvrage est la simplicité de sa prose. L’auteur ne décrit pas les détails, mais uniquement les événements importants. Son style est proche de celui de l’époque samanide.

À suivre...


* Ce texte est une adaptation d’une partie du premier volume de L’Histoire de la littérature persane de Zabihollah Safâ.


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