N° 13, décembre 2006

Au Journal de Téhéran

Avec les tailleurs de pierres de Râmsar





28 décembre 1936
7 Dey 1315

Sous le petit hangar rustique de paille dorée, à côté des orangers chargés de fruits mûrs, les tailleurs de pierres, l’inconnu, accroupis sur leurs talons, transforment et font vivre le marbre clair.

De leurs marteaux qui frappent en cadence le front dur et glacé de l’onyx veiné d’or, un rythme joyeux monte avec les éclats de pierres qui s’éparpillent comme une pluie de rayons.

Je les connais tous, avec leurs yeux contemplatifs, chargés de rêve, de joie ou de tristesse. Souvent je viens m’asseoir au milieu d’eux, toujours accueilli par un cordial sourire. Un bloc renversé me sert de siège, et la tête entre les mains, je les contemple et me laisse envahir par la musique de sons, des couleurs et des visages.

Il en est des vieux avec des crânes polis et de grands yeux lavés par les ans. C’est vers eux que je vais toujours : ils ont tant d’histoires dans leurs regards tour à tour proches et lointains, et il me semble faire par eux de nombreux kilomètres sur les routes du passé. Tout a pris une forme concrète, définie, dans les images qui passent sans troubler l’iris de leurs prunelles. Je me sens près d’eux au seuil d’un monde vaste, mais défini, et je vois des portes scellées où des pas humains n’entreront plus.

Je me sens devenir presque sage et compréhensif au contact de toutes les expériences de la vie que l’on voit dans ces rides, près de ces yeux, et sur ce front si raviné qu’il en devient pur.

Je vois toutes les étapes qu’il me reste à parcourir, je vois les désirs apaisés, les espoirs exaucés, les illusions déçues, je vois le sanctuaire de toutes les épreuves de la vie, illuminé maintenant par une paisible acceptation. Je me sens riche de tout ce qui a chargé leurs épaules, et ennoblit leur cœur, et je voudrais serrer entre mes mains leurs vieux doigts noueux avec gratitude.

Toujours le rythme des marteaux sur le marbre, monte clair comme le bruit des pas sur le parvis d’une église. Le soleil semble traverser le mirage d’un vitrail paries branches vertes et les épis de paille blonde.

Il y a ceux aussi avec leurs cheveux couleur du temps, ceux qui ont déjà beaucoup appris, mais que des voix appellent encore avec l’attirance de l’inconnu. Ce sont les pères qui songent à leur foyer, et leur geste est plus lucide et volontaire, comme si du marteau jaillissait pour eux le pain quotidien. Ils sont semblables aux chênes de la forêt, taciturnes, fermés et solitaires, et seule une très douce mobilité au coin des lèvres, dévoile leur sensibilité affective.

Il y a les jeunes, avec leurs mains fines et nerveuses comme des jarrets de pur sang arabe. Ils ont pour eux l’entrain ; et la trépidation irrégulière mais continue de leurs marteaux, est pareille à la pulsation d’une vitalité jeune et forte. Ils ont toujours de grands sourires peuplés d’actions et de prouesses, ce sont les créateurs de formes nouvelles, ceux qui façonnent avec le plus d’art les arabesques et les rinceaux. La pierre sous leurs mains gémit, et se donne comme un corps indompté mais consentant.

Ils sont débordants de vie et sous leur modeste vêtement de travail, ils ont une dignité joyeuse et naturelle avec un regard limpide et des bras vigoureux. Ils sont l’image de l’avenir.

Le petit hangar est empli de bruit, de poussière dorée et de soleil. Autour de moi, tout vibre, comme une ruche au travail, et tous les bras tapent, tapent à l’unisson. Dans le geste de ces hommes, dans leur attitude et leurs expressions, on sent un idéal les mener vers un but déterminé, Il y en a ainsi des milliers et des milliers sur le sol de l’Iran qui apportent par leur travail, la petite pierre utile au grand édifice du progrès national. Tous sont des constructeurs, humbles il est vrai, mais combien nécessaires, et l’on ne peut que les admirer. Ils font partie de l’harmonie du pays, ils en sont une expression, sans dépasser le cadre de leur activité, ils embellissent leur horizon en se donnant entièrement à leur tâche.

Leur seule ambition est de voir s’élever pierre sur pierre, leur travail effacé pour une grande cause.


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