N° 13, décembre 2006

10e Biennale de photographie
Le kaléidoscope de la vie


Arefeh Hedjazi


Tous les deux ans depuis vingt ans, le Ministère de la Culture organise une Biennale de Photographie doublée d’un concours où un jury d’éminents photographes choisit les meilleures œuvres, qui seront récompensées.

Dès les premières années, cette exposition a connu un franc succès et n’a cessé depuis lors de se développer. Aujourd’hui, la Biennale, qui s’est entre temps internationalisée, est la plus importante manifestation photographique de l’Iran. Elle lance les jeunes talents et soutient les précurseurs de la photographie. Elle orchestre donc le rassemblement de milliers de visiteurs, photographes ou simplement curieux qui viennent pour admirer, aimer ou détester. En tout cas, elle ne laisse personne indifférent. C’est au cours de cette exposition que les amateurs ou les professionnels de cet art unanimement apprécié découvrent de nouvelles techniques et jugent du travail de leurs collègues.

Cette année, l’Exposition se tenait au centre culturel et artistique Saba sous les auspices du Musée des Arts Contemporains et du Ministère de la culture et pour la première fois, cette Biennale fut accompagnée d’une nouvelle manifestation, " le Mois de la Photographie " qui a rencontré un vif succès.

10 heures du matin. Centre culturel et artistique Saba.

L’exposition se tient dans les locaux de ce centre, aux couloirs et salles à l’architecture raffinée, décorés de miroirs. Lignes épurées, encadrements couleur bois sur fond blanc, atmosphère délicate, propice à la perception de la beauté.

Elle est organisée en sept galeries.

Première galerie : celle de la Mémoire. Dans cette partie, les œuvres lauréates des précédentes biennales, depuis la première, qui s’est tenue en 1986 au Musée des Arts Contemporains jusqu’à la précédente organisée en 2004, sont disposées selon un ordre chronologique.

(Symétrie-11ème étage), Ershad FATÂHIÂN

On assiste au fil des photographies exposées dans cette galerie à une progression perfectionniste de l’art d’arrêter le temps, d’éterniser une scène, un regard, une expression sur du papier glacé. Les thèmes changent également au fil des ans. La guerre, la neige, le froid et la tristesse qui prédominent dans les œuvres des années de guerre laissent doucement la place à des sujets plus gais. La société, éternellement présente dans le regard du photographe, se transforme également. Sous nos yeux, la fuite du temps, si peu ressentie, se dévoile dans cette galerie, sans brusquerie, avec une douceur nostalgique.

On assiste également à une modification des procédés de travail. Les œuvres contemporaines sont plus recherchées, plus réfléchies. On ressent moins ce corps à corps violent de l’artiste et de l’image, qui caractérise les photos des années de guerre.

Mais avant cela, il y a juste le choc brutal de l’image, au travers du regard de l’artiste, si différent, tellement plus sensible, plus précis. Les scènes de la vie de tous les jours se figent dans ces galeries pour être vues, dans leur entière plénitude. C’est merveilleux, un peu douloureux aussi.

(Shabestân de la mosquée de Shirâz)

On peut évoquer cette photo étrange : trois groseilles perdant leur jus. C’est, sur fond blanc, autour des trois groseilles géométriquement placées, un sang couleur groseille, figé, noirâtre quand il s’épaissit, écœurant. Et pourtant, qui sollicite violemment l’appétit, comme toute bonne groseille le ferait. Cette photo me met mal à l’aise. Du premier regard, où l’œil n’enregistre que la noire écaille d’une matière classée sang, à la perception seconde des appétissantes groseilles, si belles, qui perdent leur jus vital, c’est toute une gamme de sensations passant du malaise profond au soulagement inattendu, qui nous traverse l’espace d’un face-à-face choquant.

Ou cette autre image : Un vieil homme qui tisse, perdu au milieu de milliers de longs fils aériens, tendus de part et d’autre de la petite pièce obscure, antre d’alchimiste où il pratique son art, magnifié sous ses doigts tordus de centenaire. Au premier plan, une balance, paraissant dater du Déluge, donne un ton menaçant à l’ensemble de la scène.

Une autre, politique cette fois, ou poétique, je ne sais trop. C’est l’instantané d’une mort. Celle de l’Ayatollah Khomeiny. Sur cette image, on voit une colline brumeuse, assombrie malgré la puissante luminosité des paysages iraniens. Sur cette colline, des milliers de gens courent vers un point qui nous est invisible, incapables que nous sommes de franchir les frontières du papier glacé et du temps qui passe. Ils courent vers le Destin avec un grand D, a-t-on l’impression. Tous vêtus de noirs, les visages plissés ou défaits, n’importe, par le chagrin. C’est le jour de la mort de l’Ayatollah Khomeiny et tout un peuple pleure et court et se vêt de noir.

(Le tombeau de Sheikh Ahmad Djami), Siyamak IMANPOUR

Il y en a d’autres, trop nombreuses pour que je les énumère.

Le thème dominant de cette première galerie est la société, d’abord aux prises avec la guerre, ensuite pacifiée, et plus apprivoisée mais peut-être un peu plus terne. La guerre est toujours présente, la guerre du guerrier mais aussi du civil, du refugié, contraint à l’exode, au froid, à la famine et surtout à la mort. Cette mort omniprésente que les photographes ont si bien capturée dans le regard d’une enfant kurde ou d’un vieil arabe du Khouzestan. A pays en guerre, photographe en guerre. En guerre contre le silence et la chape de plomb qu’est l’oubli. De là cette profusion de symboles, dérisoires signifiants d’une vérité tragique. Même les paysages, entrecoupant deci-delà le cortège des photographies guerrières portent le poids de ce symbolisme particulier. Comme ce paysage du Nord de l’Iran, humide, froid et marécageux, où l’on voit une barque à moitié enfoncée dans la fange, tristement agonisante, angoissante.

(Les victimes), Mehdi MONÉM

Nous entrons dans la seconde salle, galerie numéro deux. Cette galerie est consacrée à l’architecture. Dès les premiers pas, la beauté des images arrêtent le spectateur. Des monuments cent fois vus, cent fois admirés, sont là, pris par le zoom du photographe, tellement plus beaux, tellement plus spectaculaires. De ruines qu’ils sont, de vestiges des siècles et des millénaires passés, ces forteresses, tours du silence, tours, bazars et surtout mosquées, reprennent vie. Le pas lourd et fatigué de la sentinelle aux yeux las se fait de nouveau entendre dans la tour, le vieux bazar condamné au silence redevient bruyant pour accueillir de nouveau les éternelles caravanes de la " Route de la Soie ", sur le chemin des éternelles villes d’Asie et le Sphinx, gardien de Persépolis, se réveille en baillant et, menaçant, bat des ailes.

(Le kurde), Soleimân MAHMOUDI

Parmi ces séries d’images somptueuses, quelques unes arrêtent tout particulièrement le regard. Elles mettent en scène le jeu des lumières passant par des vitraux de couleurs sur les riches arabesques des arcs et des voûtes de la salle de la prière nocturne " le Shabestan " de l’une des vieilles mosquées de Shiraz. Les mots sont impuissants à décrire cette beauté. Il faut les voir, tout simplement.

La troisième galerie, elle, est dédiée à l’actualité.

Les photos de cette galerie sont particulièrement frappantes. Ici, c’est le photographe qui parle. A coup d’images tendres, parfois ironiques, parfois tristes, désabusées, irrémédiablement actuelles, il nous oblige à voir les réalités sociales, souvent si laides.

(La Tour Toghrol), Mehdi YAR MOHAMMADI

C’est dans cette galerie que la vie bat son plein et c’est également ici que les photos sont les plus choquantes. Comme celle qui montre un fœtus, minuscule être inachevé, mort, recroquevillé d’on ne sait quoi, ratatiné sur le bord du trottoir, alors que des passantes indifférentes passent sans un regard. Cette photo est sans titre. La photographe sait qu’il n’y a rien à dire, que cette horreur n’a pas de nom et qu’il y a simplement un enfant mort avant d’avoir vécu. Ou cette autre photo, quasi surréaliste, qui représente un noyé, couvert de boue, couché dans l’eau, indiscernable au sein de ce linceul mouvant si l’on ne voyait pas le bout de ses doigts roses, paumes offertes au ciel, et s’il n’y avait eu ce sang très rouge, sur fond boue, qui coule de sa tête invisible. Il y a aussi de très douces photos, charmantes, comme celle-ci intitulée " De la vie " qui montre le sauvetage d’une chamelle, dont la tête ébouriffée et reconnaissante s’étonne du vacarme de ces petits hommes bruns, qui, tout sourires et tout efforts, la tirent hors des sables où elle s’était enlisée.

(Les deux faces de l’amour), Maryam FAHIMI

Bien entendu la politique est également très présente dans ces images qui sont justement à la limite du politiquement correct ou du correct, politiquement. C’est grandiose. On passe à travers cette partie de la salle en maîtrisant difficilement le rire homérique qui nous monte aux lèvres.

Quatrième galerie, celle de la photographie industrielle et publicitaire.

Bien entendu, ici également l’art du photographe embellit jusqu’à la démesure de toutes petites choses, si modestes qu’on ne les remarque pas, les vis par exemple, qui se voient chanter leurs louanges sur cette photo inattendue. Ce ne sont pas seulement les petites choses que l’on voit en grand ici, mais aussi les laides que l’on voit belles, telle cette série qui représente une raffinerie. Je ne pensais jamais trouver belle une raffinerie, pourtant celle-là l’est, doucement éclairée par des centaines de projecteurs comme une statue adorée.

La publicité atteint dans cette salle le sublime, c’est-à-dire tout simplement qu’elle suscite chez le spectateur le désir de consommer, quand par exemple il voit cette image intitulée " Boisson" qui montre un verre plein, ou celle-ci " Mixeur" où l’on voit le mixeur en question plonger dans un océan de superbes tomates, jamais vues dans la nature.

La cinquième galerie est consacrée au portrait.

Là, il s’agit de l’homme, tel qu’il est, tel qu’il se voit et tel qu’on le voit. L’homme prédestiné à être, sans concession. A paraître.

(La Prière du vendredi), Sadjâd SAFARI

Dans cette galerie, on voit des visages portant, clairs et limpides, dans les entrelacs noueux des rides, dans les iris sombres ou clairs, l’amertume de la bouche, l’expression d’une moue ou la sombre silhouette d’une pensée imprécise au fin fond du regard ; le poids d’une existence gaie ou triste, simple ou compliquée, vive ou figée, mais surtout pleine, où chaque instant qui passe disparaît pour l’éternité. C’est, au fil de ces images, non pas uniquement des visages, mais des vies qui apparaissent, de jeunes vies, débordantes d’énergie, prêtes à être jetées aux quatre vents, ou de vieilles vies, assagies par les ans, marquées comme par le feu, plus dures et plus tenaces à vivre.

Parfois, en arrière plan, on aperçoit une pièce portant l’identité de cette face, une pièce avec des repères qui nous permettent de situer cet humain en proie à la vie. Comme cette toute petite chambre aux murs blancs, où l’on voit une femme, debout contre le mur, qui regarde indifféremment le photographe, la main posé sur une paire de jambes sans tronc. C’est une villageoise kurde, dont le mari n’a plus de jambes. Ou cette autre chambre, celle d’un jeune citadin, fan de Marylin Manson, dont les posters couvrent les murs.

(L’enterrement du Pape)

Cette galerie de portraits n’est pas faite pour les indifférents, les renfermés ou les misanthropes, pas plus que pour ceux qui n’ont pas le cœur bien accroché. A voir donc absolument.

La sixième galerie est dédiée à la nature et à ses somptueux paysages.

En pénétrant dans cette salle, on découvre la "Nature ", parée de ses plus belles couleurs, douce et tendre ou violente et rude, mille fois explorée, mille fois inconnue, fantastique entité douée d’innombrables facettes, joyeuse festivité vieille comme le monde.

(Bozkeshi), Saed NIKZÂD

La beauté de notre toute petite planète bleue, emplie de ciel, se découvre pas à pas dans cette galerie où la munificence de Mère Nature éclate en une apothéose qui nous rend fier d’en faire partie. Au fil des images, on se lance à la redécouverte de la Terre. On se perd, subjugué, dans les montagnes, touchant le ciel de si près que l’on comprend que c’est tout simplement pour ne pas s’envoler qu’elles sont si durement plantées en leurs bases, pour se retrouver dans l’éternel calme d’une vallée. On se noie dans les mers aux couleurs ensorcelantes pour reprendre pied sur des falaises mirifiques aux âpres tons lyriques.

Au fil de ces pérégrinations imagées, nous arrivons à la dernière galerie, dédiée, elle, aux photographes. Nous sommes cette fois de l’autre côté de la barrière, marchant au pas du photographe, de cet étrange amoureux qui, contrairement aux autres amants, aime partager son amour.

Ici, on découvre surtout les vétérans de cet art si jeune, mais déjà si riche en expériences. Et au travers de leur art, le monde révolu d’hier. Les techniques atteignent ici un extrême, fait de mille échecs et de mille réussites. Chapeau bas !

(La terre et le ciel-nocturne), Abbas ARABZADEH

Farnaz Taghavi, étudiante en beaux-arts, visite cette exposition pour la première fois. Elle est enthousiaste : " J’avais beaucoup entendu parler de cette exposition. On m’avait dit que c’était grand, et franchement, ça l’est. Je ne regrette pas d’être venue." Manouk Haghverdian pense de même, tout en nuançant davantage son avis. Expatrié iranien d’origine arménienne, photographe professionnel, il est venu de France seulement pour voir la biennale : " C’est vraiment une exposition unique en son genre. J’y avais déjà participé les années précédentes et j’assiste à un vrai perfectionnement. Les photos sont mieux faites d’année en année et la compétition est vraiment rude. Bien entendu, il y a encore beaucoup de choses à améliorer, mais ce qui a déjà été fait est excellent. La photographie est un secteur en pleine expansion en Iran, et les choses vont bouger encore plus vite maintenant qu’il y ce " Mois de la Photographie ". J’aimerais simplement qu’il ait plus d’expos. Une biennale ne suffit sincèrement pas."


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1 Message

  • 10e Biennale de photographie
    Le kaléidoscope de la vie
    19 juin 2010 15:13, par bouchiba zouhair

    salut je suis un photographe marocain je suis laureat de l institut national des beaux arts de tetouan au maroc et j aimerait bien de particper dans ce biennal car sa m interesse beaucoup
    de participer dans ce dernier pour enrichir ma personalite autant qu artiste

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