N° 13, décembre 2006

Tu pleurais à chaudes larmes


Mehdi Shodjaï
Traduit par

Shekufeh Owlia


Je ne prétends pas ne m’être nullement trompé, mais vois-tu, c’était la seule solution à tous nos problèmes. Après tout, l’erreur est humaine ; c’est bien connu. Dis-moi franchement, qu’aurais-tu fait à ma place ? Tâche d’être sincère, ma petite, non seulement en répondant à cette question, mais tout au long de ta vie. La franchise, cette noble vertu, fait de tout homme qu’elle habite un juge impartial. Aurais-tu trouvé une solution autre que celle qui m’est venue à l’esprit ?

Dire que c’était le seul moyen de s’en sortir serait un pur mensonge. Oui,…enfin non… Si seulement il y avait un autre chemin à suivre ; si seulement je pouvais me frayer une autre voie, sois sûre, ma douce, que je l’aurais fait volontiers. Tu penses sûrement que je te raconte tout ça pour m’acquitter de mon devoir. Mais en réfléchissant plus mûrement, ma belle, tu constateras bien des vérités. Si je cherchais vraiment à me disculper, je n’aurais pas soufflé le moindre mot. اa aurait été plus simple, non ?

Tu ne peux te faire aucune idée, mon cœur, de tous les obstacles que j’ai à surmonter dans la vie. J’ai beau vouloir les fuir, mais pas moyen ! À la tombée de la nuit, lorsque je m’allonge sur mon lit, harassé, après une longue journée de travail, les difficultés me viennent à l’esprit par centaines, voire des milliers. Ce qui m’empêche bien souvent de fermer l’œil durant la nuit. C’est ton ignorance qui te poussait à m’insulter, sans relâche, de tes grands yeux noisette. Chaque regard empoisonné que tu me lançais se détachait comme une flèche de l’arc et perçait mon cœur.

Tu n’étais pas encore en mesure de parler, mais tes yeux me parlaient ; bon sang, ils me parlaient à haute voix ! Je n’ai pourtant pas un cœur de pierre comme tu me le reprochais du mouvement de tes lèvres enfantines. Sois sûre, ma fille, que je partagerai tes joies et tes peines jusqu’à la fin de mes jours. Pleurer ? Quelle drôle de question ! Forcément. Tu pleurais toutes les larmes de ton petit corps dans ces rues désertes en espérant que quelqu’un t’entende et te porte secours. C’est pourquoi j’ai accéléré le pas, sans que l’on puisse, pour autant, me reprocher d’avoir le cœur dur. Je voulais en finir au plus vite, c’est tout. Ce n’est pas bien compliqué à comprendre, non ? Peut-on possiblement revenir sur une décision qu’on a mis neuf mois… mais non, voyons voir… un peu plus de huit mois à prendre ? C’était tout à fait normal de te voir pleurer. Même si rien de tout cela ne s’était produit, tu aurais quand même versé des larmes. J’aurais réagi de la même façon, mon aussi, si j’étais à ta place. J’en suis persuadé. Quand je t’ai vu en train de crier à pleins poumons, j’ai pensé revenir sur mes pas et te ramener à la maison. Mais crois-moi, mon petit trésor, c’est pour ton propre bien que je n’ai pas rebroussé chemin. Sinon, ça ne faisait pas la moindre différence pour moi… La moindre différence ? Bon, je dois avouer, pour être bien franc, que ça faisait toute la différence. Ne dit-on pas " Qui casse les verres les paie" ? Voilà justement où le problème se posait : élever un enfant ne donne même pas le plaisir que de voir des verres voler en éclats ! Commences-tu à comprendre de quoi je parle ?

Bien sûr que ta mère était triste à mourir elle aussi, mais pas autant que moi. Après tout, elle n’a pas un loyer de cent cinquante tomans à payer la fin de chaque mois. Elle n’a pas non plus sept personnes à nourrir, comme moi, avec un salaire médiocre de quinze tomans par jour ! Elle s’était jetée plusieurs fois à genoux devant la sage-femme Sakineh, la suppliant de lui venir en aide. Sakineh avait répondu sur un ton ferme qu’il n’en était pas question et lui avait conseillé de ne pas compter sur qui que ce soit en ces temps durs. Personne n’avait les moyens de s’occuper des enfants des autres. Alors, tu te rends bien compte que j’avais raison. J’étais comme un oiseau pris au piège et tout effort pour battre des ailes et m’envoler était vain. Tâche de comprendre que c’était la seule chose que je pouvais faire étant donné les circonstances. Ta mère, pour sa part, pleurait comme une madeleine à longueur de journée. Tu ne peux pas t’imaginer à quel point je me suis tourmenté dans les quelques mois qui ont succédé cette affreuse nuit. Chaque fois que mes yeux croisaient ceux de ta mère, un vague sentiment de tristesse s’emparait de moi. Après quoi, je me renfermais sur moi-même, dans mon petit monde, durant des heures interminables qui semblaient durer des jours, incapable de dire le moindre mot. De temps à autre, j’avais l’impression que les chagrins de tous les grands hommes de l’Histoire pesaient sur mon cœur.

Laisse-moi te dire ce qu’il y a de plus curieux dans toute cette affaire. Dès que ta mère a ressenti les premières douleurs de l’accouchement, ces maux ont envahis tous les membres de mon corps. Un phénomène unique en son genre ! J’ai couru à toutes jambes chercher Sakineh qui avait beaucoup d’expériences en la matière. Mais malheureusement, elle n’était pas chez elle et on m’a fait savoir qu’elle ne reviendrait peut-être pas de la journée. J’ai donc dû rebrousser chemin. Dis-moi, si je cherchais réellement à te faire du mal, me serais-je donné la peine, en principe, d’aller chez la sage-femme ? N’ai-je pas témoigné ainsi de mon amour pour toi ? Je te répète donc pour la énième fois que je désirais te voir saine et sauve.

 ? mon retour, les cris étouffés que ta pauvre mère poussait se faisaient entendre dans la rue. Entre-temps, mère Kobrâ était venue veiller à son chevet. Elle était une de ces étranges femmes qui savent garder leur sang-froid en n’importe quelles circonstances. Jamais on ne l’avait aperçu ne serait-ce que sur le bord des larmes. Jamais ne l’avait-on surpris, non plus, en train de rire aux éclats. Rien au monde, pas même la mort d’un ami proche, ne pouvait changer l’expression austère de ses yeux fossiles. J’ai articulé avec peine, hors d’haleine : " Je n’ai pas pu trouver Sakineh. Pour l’amour du ciel, faites quelque chose ! Ne restez pas figée sur place." Si je souhaitais que malheur t’arrive, je n’aurais rien reproché à mère Kobrâ, n’est-ce pas ?

Ta mère criait de son plus fort. Mère Kobrâ a eu le réflexe de placer un bassin sous elle. Ayant oublié de me faire sortir, je suis resté dans la pièce contre mon gré. Elle a coupé le cordon ombilical, après quoi elle s’est mise à chercher un linge immaculé pour te mettre au chaud. Tu étais nue comme un ver ! J’ai passé la chambre au peigne fin, mais je n’ai rien trouvé de convenable. J’ai donc fini par lui remettre mon propre manteau. Si je voulais que tu attrapes froid, je ne lui aurais pas donné mon manteau, non ? J’ai remis l’arrosoir à mère Kobrâ, qui s’est mise aussitôt à te laver. Comme tu étais beaucoup trop petite, il s’en est fallu de peu que tu lui glisses des mains. Tu l’as échappé belle ! J’étais blême de peur. Je tremblais comme les feuilles des arbres qui s’apprêtent à se détacher de la branche et à glisser par terre une fois l’automne arrivé. Sache que quoi qu’il arrive, c’est ton amour qui coule dans mes veines et donne un sens à ma vie. Sans toi, je mourrais. Dis-moi donc, si je ne t’aimais pas, je n’aurais pas été mort de peur, non ?

Après le départ de mère Kobrâ, j’ai repensé à ton avenir pour la millième fois. Il me fallait prendre une décision au plus vite. Tu pleurais à chaudes larmes et rien au monde ne pouvait te consoler. ہ vrai dire, je t’ai même pincé quelques fois. Quand tu t’es mise à pleurer de plus belle, j’ai dit à ta mère que tu devais être malade et qu’il serait mieux de t’emmener chez le médecin. Ta mère, la pauvre, n’avait aucune idée que je lui racontais des histoires… En fin de soirée, j’ai fini par dire à ta mère : " اa y est, j’en ai assez ! Je l’emmène chez le médecin. Regarde comme elle a les traits tirés ! Elle a une vraie mine de déterrée ! Elle n’a pas arrêté de pleurer depuis ce matin. Si tu veux mon avis, ce n’est pas du tout normal… " Ta mère a rétorqué d’une petite voix : " Mais les bébés pleurent tous. Au contraire, s’ils ne pleurent pas, c’est qu’ils sont malades. " Après quoi, j’ai tout de suite ajouté : "Oui… ils pleurent, mais pas autant quand même ! " Dieu soit loué, elle y a consenti aussitôt.

Dehors, il faisait un froid de loup. Je t’ai serré plus fort contre mon cœur pour te garder bien au chaud. J’ai pris un taxi pour la toute première fois dans ma vie, car je ne voulais pas que tu prennes froid. اa a coûté une petite fortune, c’est vrai, mais ça ne fait rien. J’ai pris ce taxi pour ton propre bien. La rue où se trouvait l’orphelinat était parfaitement déserte. Le silence régnait partout. Je t’ai déposé sur les marches de l’orphelinat en me disant qu’on te recueillerait sûrement au petit matin. Tout était exactement comme je me l’étais imaginé d’avance. Je me suis penché sur le panier et j’ai baisé ton front en priant que Dieu te garde. Si je ne t’aimais pas, je n’aurais pas baisé ton front, n’est-ce pas ?

Sans plus perdre un instant, je me suis retourné pour m’enfuir au plus vite, mais ta présence, telle un aimant, m’empêchait d’effectuer le moindre pas. Je me suis retourné, les yeux baignés de larmes, pour te regarder une dernière fois. Ton sourire était angélique et ton regard, innocent. J’ai essayé d’apprendre par cœur les traits de ton visage et ce dans les moindres détails, afin de pouvoir me les rappeler chaque fois que tu me manquerais. Je tiens à ce que tu saches, ma douce, que je t’aimerai tant que mon cœur battra.

Dès que je me suis retourné pour m’en aller pour de bon, cette fois-ci, tu as éclaté en sanglots. Tu avais sans doute pressenti que tu serais désormais toute seule dans ce monde. Tu me reprochais de ton regard d’avoir été un mauvais père car je t’avais privé, dès le départ, des joies de la vie. Comme tu faisais pitié ! Mais j’ai décidé de ne plus regarder en arrière. La misère, ce lourd fardeau que je traîne partout avec moi, semble faire partie de mon destin à tout jamais. Il parait que même la pauvreté a des joies cachées ; des joies que je n’ai pas su découvrir. Ne dit-on pas que le temps guérit tous les maux ? ہ l’époque, je pensais que les plaies de mon cœur ne guériraient jamais et qu’elles resteraient gravées dans ma mémoire jusqu’à la fin de mes jours. Mais plus tard j’ai constaté que…

J’ai erré comme une âme en peine durant de longues heures et j’ai fumé quelques cigarettes pour me calmer. J’avais mauvaise conscience. Mais pourquoi donc ? Je n’étais, après tout, ni un voleur ; ni un malfaiteur. J’étais encore perdu dans mes pensées lorsque j’ai franchi le seuil de la porte. Quand ta mère s’est aperçue que tu n’étais pas dans mes bras, elle s’est mise à pleurer comme jamais elle ne l’avait fait auparavant. Je lui ai dit que tu étais tombée morte à l’hôpital et qu’ils se chargeraient eux-mêmes de ton enterrement. Mentir est un grand péché, je le sais bien, mais qu’en est-il des mensonges que l’on dit pour les besoins de la cause ?

Ta mère a pleuré pendant plusieurs jours, mais elle a fini par tout oublier. ہ vrai dire, moi aussi j’avais presque oublié cette histoire, mais tout cela m’est revenu à la mémoire aujourd’hui, au moment même où ta mère a eu ressenti de nouveau des douleurs et que je suis allé chercher la sage-femme Sakineh…


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